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Dans les litières qui les emmenaient vers le Grand Gymnase, les enfants, pour la première fois, virent la foule de près. La veille encore, dans l’enceinte du Sérapéum, ils n’avaient affronté que la Cour et le clergé : le public était resté dehors, à admirer les légions. Mais ce jour-là, tout au long des avenues, c’étaient les Alexandrins qui se pressaient sur leur passage, le bas peuple mal dégrisé des beuveries de la veille et la cohue des petits fonctionnaires.

Une foule en fête est aussi terrifiante qu’une foule en colère ; le bruit devint plus terrible encore quand on se rapprocha du Gymnase ; de loin, le fronton du Bouleutériôn, les colonnades et les promenoirs de l’Agora, les escaliers des temples, semblaient noirs de mouches : ils étaient couverts de spectateurs superposés, agrippés, suspendus partout. Il y avait des Grecs juchés sur les toitures des portiques, et des Hellènes d’Asie accrochés dans les palmiers ou montés sur les épaules de pierre des Hermès ; quant aux Juifs, aux Italiotes et aux indigènes, qu’on avait refoulés du Gymnase parce qu’ils n’étaient ni citoyens ni « assimilés », ils avaient escaladé la colline de Pan et, assis sur le bord escarpé du sentier, les jambes dans le vide, ils s’apprêtaient à regarder la cérémonie d’en haut. Et tous hurlaient, riaient, tonitruaient, soufflaient dans des conques ; on voyait circuler de main en main, et de bouche en bouche, des outres remplies du vin gratuit distribué sur les places.

Précédées de la garde celte – des Gaulois d’Anatolie, aux cheveux rouges –, les litières des princes s’arrêtèrent sur l’esplanade de la palestre, devant une longue estrade d’argent. En sortant de leurs boîtes fermées, les enfants furent éblouis par le reflet des parois dans la lumière de midi ; Séléné crut qu’on lui lançait au visage un essaim d’abeilles, elle mit les mains devant ses yeux, mais, déjà, son porteur bithynien l’avait prise dans ses bras pour la poser sur l’avant-dernière marche du podium, où l’on avait placé un trône d’or à sa taille.

En s’asseyant face au public, elle remarqua qu’il y avait, à sa droite et à sa gauche, d’autres trônes, de hauteurs diverses. Sur un trône jumeau du sien, Alexandre était en train de s’installer à son tour, gêné par la bizarrerie de son accoutrement : une longue robe étroite, qui embarrassait ses mouvements, et un bonnet en pointe, haut, raide et brodé de perles, qu’on appelait « tiare » – c’était la coiffure des souverains de Médie, d’autant plus encombrante qu’on y avait ajouté, pour se faire mieux comprendre des Grecs, le diadème traditionnel, flottant jusque sur la nuque. Alexandre avait beaucoup de mal à maintenir en place cet échafaudage qui, à tout moment, menaçait de s’écrouler ; une fois sur son trône, il n’osa plus remuer ; il gardait la tête aussi droite que s’il avait eu le cou bloqué par un torticolis, et il ne risqua même pas un regard vers sa sœur. Séléné, plus mobile, s’aperçut, en se tournant vers sa gauche, que Ptolémée Philadelphe venait d’occuper l’un des sièges restants et qu’on l’offrait, lui aussi, à l’admiration des foules ; ses pieds ne touchaient pas le sol et il transpirait sous un costume macédonien conçu pour des climats plus frais : une cape épaisse, comme en avaient porté ses aïeux, des bottines lacées, et un large chapeau de feutre qu’on avait entouré du diadème blanc. Bien que déguisée d’une tunique cyrénéenne à rubans qui lui déplaisait, et coiffée de boucles serrées qui avaient nécessité une éprouvante séance de frisage au petit fer, Séléné se dit qu’elle n’était pas la plus mal partagée.

C’est d’ailleurs ce que lui fit comprendre par gestes son demi-frère romain, Antyllus, debout au premier rang des spectateurs, à côté d’Iotapa (ils avaient de la chance, ces deux-là, ils n’étaient pas rois !). Antyllus, toujours prêt à rire, grimaçait pour amuser sa sœur et désignait du doigt leurs deux frères en secouant la tête et en pouffant. Son manège ne fut interrompu que par l’arrivée de Césarion, roi de Haute et de Basse-ÉgypteFils dAmonSeigneur des DiadèmesAimé dIsis et de PtahLa foule fit silence lorsqu’il vint, à droite d’Alexandre, occuper le quatrième trône. Son apparence avait toujours imposé le respect, c’était encore plus vrai maintenant qu’à treize ans il avait presque la taille d’un homme. Il était vêtu à l’égyptienne, avec un pagne plissé et un pectoral d’émail bleu, et il ne portait ni couronne ni diadème, juste le némès, cette coiffe de lin rayé qui descendait, comme un keffieh, jusqu’aux épaules.

Les trompettes sonnèrent, et un détachement militaire pénétra dans l’enceinte, précédant l’entrée de l’Imperator. Sur la toiture des portiques, les spectateurs poussèrent un cri de joie ; en bas, la foule s’écarta : Marc Antoine traversait l’immense esplanade à pied, entouré de ses vingt-quatre licteurs et des plus beaux hommes de sa garde. Il ne semblait pas craindre la concurrence : sous son manteau de pourpre, sa tunique romaine lui découvrait les cuisses – qu’il avait la coquetterie de trouver bien faites –, et, entre tunique et manteau, la « cuirasse musclée » des parades lui faisait un torse avantageux. Au reste, il n’avait pas besoin de prouver quoi que ce fût : personne n’ignorait que, fort comme son aïeul Hercule, il pouvait broyer une noix entre le pouce et l’index et prendre un bœuf par les cornes pour le coucher par terre ; les Alexandrins qui le voyaient parfois s’entraîner dans le Gymnase savaient à quoi s’en tenir. Lui seul devinait parfois, dans les miroirs de bronze et d’argent, que ses tempes commençaient à blanchir. Mais comme il était très blond, à trois pas on n’en soupçonnait rien. Alors, de Rome, vous pensez bien ! De Rome, comment le challenger se serait-il douté que le tenant du titre vieillissait ?

Debout au pied de l’estrade d’argent, l’Imperator attendit la Reine. Qui fit une entrée hollywoodienne. Car ce sont bien les Anciens qui ont inventé Hollywood, encore qu’ils n’aient été ni des rois de l’effet spécial (ils aimaient mieux le live), ni des as de la technique : trop d’esclaves, en vérité, trop de main-d’œuvre gratuite pour que les grands esprits aient besoin de se pencher sur la vie pratique – de minimis non curat praetor… Mais le spectacle, ils ne le rangeaient pas dans les minimis ! Décor, costumes, trucages, figuration, là-dessus ils en savaient long. C’étaient sur des trappes à ouverture pneumatique, des dragons mus par des siphons, des oiseaux mécaniques et des ascenseurs pour fauves, que leurs ingénieurs planchaient – avec succès.

Alors qu’ils nous ont presque tout dit de ces Donations d’Alexandrie, la plus grande représentation jamais donnée par Marc Antoine, et qu’ils s’attardent volontiers sur les costumes folkloriques des enfants, les historiens antiques ne nous ont pas décrit la tenue choisie par la Reine. Mais on peut lui faire confiance, elle n’avait pas dû opter pour la discrétion. En actrice consciencieuse, elle savait ce qu’elle devait à son public et, en souveraine prudente, à ses dieux.

Supposons donc que, pour l’occasion, elle avait posé sur sa perruque tressée de perles les cornes d’or de la déesse Hathor, fille de Ptah, et les plumes, métalliques aussi, de la déesse-vautour, coiffure on ne peut plus « isiaque ». En tout cas, quand l’Imperator Autocrator et la reine d’Égypte, Maîtresse des Deux Terres, eurent, à leur tour, gravi les marches de l’estrade qui étincelait au soleil et qu’ils se furent assis tout en haut, sous le baldaquin rouge, un degré au-dessus des quatre enfants, afin que la foule pût les contempler côte à côte sur leur double trône d’or et d’ivoire, le cri d’admiration d’Alexandrie dut s’entendre jusqu’à Rome… Aussitôt, une pluie de roses tomba du ciel et les prêtres mirent de l’encens à brûler dans les cassolettes disposées au bas du podium comme au pied d’un autel. Ce jour-là, mais ce jour-là seulement, la « Nouvelle Isis » et le « Nouveau Dionysos » se prirent peut-être pour des dieux.

Et le dieu mâle prit la parole. Pour faire l’amour avec le peuple grec, avec la langue grecque, dont il épousait la musique jusqu’à l’ivresse. Séléné ne voyait pas l’Imperator, car il se tenait derrière elle ; elle ne voyait pas non plus les spectateurs, dont la séparaient à présent les fumées de l’encens. Mais elle entendit les claquements de langue approbateurs des citoyens et les applaudissements frénétiques des Juifs perchés à l’écart, sur la colline de Pan. Elle entendit le duo d’amour du dieu mâle et du peuple femelle. Roucoulement de la foule invisible, qui tantôt enfle et tantôt s’apaise, pendant que plane, puissante, la voix de l’orateur : on dirait qu’il chante, tant il sait moduler son discours, passant du martèlement à la caresse, de la sérénade à l’hymne guerrier. Et la foule se laisse prendre, joue les chœurs, l’accompagne, la foule est son instrument, cette foule qui encercle l’estrade, la surplombe, et qui menace à tout instant – croit l’enfant – de rompre ses digues et de submerger le fragile cordon des prêtres drapés de blanc.

Séléné ne comprend pas ce que dit son père, elle écoute l’air sans saisir les paroles, mais voilà qu’il accroche son attention en énumérant leurs noms par rang d’âge – Ptolémée Philadelphe, Cléopâtre-Séléné, Alexandre-Hélios, Ptolémée César –, et il les associe, ces noms, à d’étranges nations : à Philadelphe il octroie la Phénicie, la Syrie du nord et la Cilicie, à elle la Crète et la Cyrénaïque, à Alexandre l’Arménie, la Médie et l’empire parthe, à Césarion il confirme la possession de l’Égypte, de Chypre et de la Basse-Syrie. Puis, tout à coup, en artiste consommé, il brise cette longue psalmodie pour prononcer deux mots, qu’il lance très haut comme un contre-ut : « Basiléôn Basiléia ! » Basiléôn Basiléia, la Reine des rois, « mère-des-enfants-qui-sont-tous-rois », voici la plus grande reine de tous les temps, dit-il, Cléopâtre, Hyperbasiléia ! Alors la foule exulte, la foule explose, la foule jouit ; et le minuscule Philadelphe, effrayé, se met à pleurer ; et le corps de la petite fille se contracte… Prémonition ? Elle souffre de la terreur de son frère face à la foule hurlante, cette foule aveugle et sourde qui va les écraser, les dévorer.