18
Alors, il fait la fête. Du vin, des filles, des musiciens ! Pour s’étourdir ? Peut-être. Mais surtout pour gagner du temps. Et donner le change. Cléopâtre, femme futile, et Antoine, viveur exténué ? Bravo ! Il faut s’en tenir aux clichés.
C’est pourquoi elle vient d’écrire, avec l’aide de Glaucos, un petit Traité des Cosmétiques, qui connaît, même à Rome, beaucoup de succès ; et lui, le noceur, fait distribuer partout, en réponse aux calomnies d’Octave sur son ivrognerie, un pamphlet plein d’esprit, qu’il a intitulé Sur son ébriété. Parfums et bons vins, fines plaisanteries, délices de Samos : un écran parfait pour masquer qu’il manque près de cinquante mille « vrais soldats » à son armée.
Le compte est vite fait : les vingt mille légionnaires qu’Octave, en violation de leurs accords, ne lui a jamais envoyés, et les trente mille bonshommes aguerris qu’il a perdus contre les Parthes. Depuis, il n’a jamais pu « se refaire ». Ou juste à la marge : en ramassant dans toute l’Asie des Italiotes expatriés pour en faire des légionnaires, et en transformant des valets d’armes en auxiliaires… Or des soldats, il en perd sans cesse ; l’Arménie, la riche Arménie, il ne la tient qu’au prix d’une lente hémorragie – minuscule saignement, certes, mais continu. Et si la guerre était déclarée (il ne veut pas encore raisonner au futur, il pense au conditionnel), il faudrait bien qu’il les ramène vers la côte, ses légions d’Arménie. Leur général, Canidius, est déjà là, dans l’île, pour prendre le commandement en chef de l’infanterie ; sitôt qu’ils feront voile ensemble vers la Grèce, l’Arménie retombera du côté des Parthes. Où elle penche depuis longtemps…
Verrouillée, la route des Indes. Balayé, le rêve dionysiaque. Le dieu de joie, le Rayonnant, commencerait-il à l’abandonner ?
Il frappe dans ses mains : « Falerne pour tout le monde ! Savez-vous, mes amis, que dans ses libelles de merde, Thurinus prétend que j’ai l’esprit “embrumé par les fumées du vin maréotique” – maréotique ? Pour qui me prend-il ? Moi, boire du vin égyptien ? Cette piquette ! Pauvre Octave ! Infoutu de distinguer un vin de la Narbonnaise d’un vin de Chio ! Qu’on nous serve du vieux falerne, du nectar de la belle Italie, “pure et joyeuse liqueur sortie d’une vigne antique”… Et qu’on appelle mes joueuses de flûte ! Amenez-nous les plus débauchées, Briséis la suceuse et Cynthia l’amazone ! Et des mignons ? Il nous faut aussi des mignons, des enfants délicieux pour Marcus Titius ! Tenez, je vais vous montrer ma dernière acquisition, une paire de jumeaux sublimes, dignes des dieux ! Fais-les entrer, Mardion. »
On pousse dans le triclinium de la grande tente deux garçons de quatre ou cinq ans, aux boucles noires et aux grands yeux bleus ; leurs pommettes, leurs lèvres ont été teintées d’un rose léger, ils portent des couronnes de pâquerettes et des tuniques de soie mauve, qui blousent si haut dans la ceinture qu’elles laissent voir leurs derrières nus ; ils avancent en se tenant par la main et se prosternent – innocemment – devant la Reine. « Vision céleste ! s’écrie Plancus, l’œil fixé sur les petites fesses rebondies.
— Plancus, tiens-toi bien ! Je n’ai pas encore réceptionné la marchandise ! Approche, jeune Héphaistion, n’aie pas peur. Et toi aussi, mon Patrocle… Regardez, ne sont-ils pas semblables en tout ? Mettez-vous dos à dos, mes enfants : pas un pouce d’écart dans leur taille. Admirez la blancheur de leur peau – on voudrait la lécher comme du lait, donne-moi ton bras, petit Patrocle, que je le goûte : oh, le “doux lait blanc d’une vache que le joug n’a point souillée”… Et leur chevelure ? Même douceur sur ces deux têtes, même souplesse – allez-y, touchez, vous n’avez jamais rien caressé de pareil à leur fourrure. Et soupesez les boucles : lourdes comme les grappes d’une vigne ! Deux Cupidons ! Nés d’une même Vénus ! Évidemment, ils m’ont coûté très cher, deux cent mille sesterces ! Mais aucun roi au monde ne peut présenter d’esclaves jumeaux de cette qualité, n’est-ce pas ? »
Déjotaros, roi de Paphlagonie, acquiesce servilement. Tarcondimon, roi de Haute-Cilicie, tâte cette chair fraîche et s’extasie. Bogud, roi de Maurétanie, applaudit.
« Eh bien, détrompez-vous, dit Antoine, heureux par avance de l’effet qu’il va produire. J’ai été roulé, mes amis, volé comme au coin d’un bois. J’ai acheté pour des jumeaux deux enfants dont l’un est syrien et l’autre, helvète ! » On se récrie, on n’en revient pas, puis on s’indigne. « Fais entrer le marchand, mon bon Mardion. » Sur un signe du vieil eunuque, les gardes de Cléopâtre poussent sous la tente un vieillard à la barbe blanche et aux mains liées. « Alors, vendeur de culs, tu croyais pouvoir tromper l’Imperator ? Non seulement tu fais un sale métier, mais tu le fais comme un cochon ! Tu vends sans garantie d’origine, hein ? Tu n’avais pas pensé que je pouvais faire ma petite enquête, mais c’est qu’à ce prix-là, mon coco, moi je prends des renseignements ! Héphaistion, le petit Syrien, tu l’élevais depuis quatre ans à Apamée, j’ignore à qui tu l’avais enlevé ; ton Patrocle, lui, tu l’as trouvé il y a dix mois sur le marché de Smyrne, c’est un marchand de Corinthe qui te l’a cédé après l’avoir acheté à un proxénète gaulois. Pour toi, canaille, l’occasion inespérée ! il y a longtemps, pas vrai, que de marché en marché tu cherchais à l’assortir, ton Héphaistion – vendre des enfants délicieux par paire, c’est plus juteux que de les débiter à l’unité ! Tu les coiffes de la même manière, tu les dresses à s’imiter l’un l’autre, tu les chapitres de toutes les façons, il ne te reste plus qu’à découvrir le bon pigeon… Maintenant, fripouille, rends-moi l’argent !
— Tue-le, Marc ! hurlent les rois. Ne te contente pas de l’argent, crient les militaires, mets cette crapule en croix, fais-le battre à mort ! Les verges, les verges ! »
Les enfants aux grands yeux prennent peur, ils se blottissent l’un contre l’autre – comme deux frères. Du bras, Marc Antoine les attire contre son lit de table : « Ne craignez rien, mes jolis. L’Imperator vous protège. Personne ne vous touchera. Votre méchant maître va seulement me rendre mes deniers…
— Certes, Imperator, tu es en droit de réclamer l’annulation de cette vente, dit le vieux barbu que ce tumulte n’a guère troublé. Les enfants ne sont pas nés de la même mère, il y a tromperie sur la marchandise, bon, bon… Tu me rends les gosses, je te rends la monnaie, nous sommes quittes. Inutile de me faire fouetter, surtout à mon âge ! Tu n’es pas cruel, tout le monde le sait… Avant d’exiger ton dû, réfléchis bien cependant : n’est-il pas plus banal, Seigneur, de produire des jumeaux certifiés que de trouver deux enfants aussi semblables dans deux pays si différents ? Outre que ces petits sont beaux, vierges, et bien dressés, leur étonnante ressemblance – étonnante précisément parce qu’elle est fortuite – t’assurerait un vrai prestige à Rome… Autocrator, écoute l’humble conseil d’un indigne vieillard : rien au monde ne donne plus de plaisir que la beauté (et il ose, ce salopard, glisser vers Cléopâtre un regard émoustillé !), garde mes deux merveilles et laisse tes vils deniers salir les mains de l’abject commerçant que je suis… »
Antoine part d’un grand rire : « Ah, trafiqueur de culs, tu ne manques pas de toupet !
— Tue-le, Marc, répètent les rois, les généraux, les sénateurs. Oser t’escroquer, toi ! Te tromper ! Il n’implore même pas ta pitié, tue-le. »
D’un geste l’Imperator leur impose silence : il sait que, s’ils en ont l’occasion, demain ou après-demain, tous ceux qui réclament aujourd’hui la mort du trompeur le tromperont. Il regarde seulement Cléopâtre. Sous sa couronne de roses, elle sourit ; la scène l’amuse ; il aime l’amuser. « J’ai bien suivi ton raisonnement, dit-il au marchand, tu n’as aucune morale, mais tu n’es pas dénué d’esprit. Dis-moi seulement : au fil des ans, il est probable que la ressemblance entre ces enfants – saisissante, en effet – s’estompera. Je ne jouirai pas longtemps de la surprise et de l’admiration de mes amis. Avant que ces gamins soient en âge de jouer les échansons et de nous servir du vin avec leurs baisers, ils seront aussi différents l’un de l’autre que je le suis moi-même du gros Plancus ! Que vaudra mon bien ?
— Je conviens, Seigneur, que l’éventualité d’une telle dépréciation n’est pas à écarter… Mais songe à quel point des jumeaux authentiques, sortis le même jour d’un même ventre, peuvent quelquefois, en grandissant, se différencier l’un de l’autre. Sommes-nous sûrs qu’on confondrait un vieux Castor avec un vieux Pollux ? Et Diane ressemble-t-elle à Apollon ? »
Marc Antoine revoit soudain ses propres jumeaux, si mal assortis en effet : Soleil et Lune. Alexandre, si beau, si gai, et la sombre Séléné, presque laide avec son petit visage triangulaire, Séléné dont le souvenir, pourtant, le submerge de tendresse. Il lui avait promis de revenir vite, elle doit l’attendre… Il voudrait savoir, là, tout de suite, si elle se porte bien, si elle grandit, si elle peut déjà chanter La Colère d’Achille en s’accompagnant de la lyre. De ses autres filles, Prima et Antonia, l’Imperator n’a aucune nouvelle ; Octavie ne lui écrit plus… Pensif, il regarde Cléopâtre ; sur le sens de cette interrogation, elle se méprend, sourit encore et, de la tête, fait un signe d’acquiescement en direction du bonhomme ligoté que ses gardes ont forcé à s’agenouiller.
« C’est bon, vieux filou, lance Antoine, va-t’en ! Je te laisse l’argent : pas pour ta camelote, mais pour ton bagout ! Va et proclame par toute l’Asie que je suis moins sot que tu ne croyais, et plus généreux encore qu’on ne le disait ! » Aux enfants, serrés l’un contre l’autre comme des oiseaux, il dit : « Vous, les moineaux, vous restez dans ma maison. Mais il est temps d’aller dormir. Filez ! » Et, pour se faire mieux comprendre, il donne une tape affectueuse sur les fesses nues d’Héphaistion. « Moi aussi, mes amis, je vais me coucher. Avec la permission de notre président de banquet. Je me sens las, continuez à boire sans moi. Et usez de mes musiciennes comme il vous plaira ! »
Il n’a pas besoin de dormir, il a besoin de parler. De parler avec la Reine. De leurs enfants, peut-être ? Parler en tout cas, pour chasser cette phrase qui lui tourne dans la tête depuis le début de la soirée, ces vers des Perses qui lui sont revenus en mémoire l’autre jour, après avoir vu le marin mort : « Tel un grand vol d’oiseaux vêtus de sombre azur, les nefs les ont emmenés, hélas ! Hélas, les nefs les ont perdus ! »
Quand il lui récite ces mots, plus tard, dans la chambre, en se chauffant les mains au brasero, elle se moque de lui : « Tu révises tes classiques ? Alors je te chanterai les modernes. Ils sont plus gais, et quelquefois même ils sont latins ! » Elle jette ses sandales, la joyeuse, s’étend sur le grand lit : « Écoute, j’ai appris ces vers-là pour toi, dans ta langue de Barbare : “Tu peux maintenant venir, jeune marié, ton épouse est pour toi au lit et…” Ne ris pas ! »
Il rit parce que dans cette langue – l’une des rares qu’elle ne parle pas – elle a un terrible accent grec : elle met des h aspirés devant toutes les voyelles, hépouse, il hest… « Te voilà déjà hau lit, grande Reine ?
— Tais-toi, Marc, laisse-moi finir ! je reprends tout, parce que je ne comprends rien. Foutu latin ! Ne me trouble pas. “Tu peux maintenant venir, jeune marié, ton épouse est pour toi au lit, son visage a l’éclat d’une fleur, telle la blanche camomille…” »
Et, renversée sur les coussins, soudain grave et apeurée comme une fiancée, elle ferme les yeux… puis, en riant, lui ouvre les bras. Mais un instant, dans la comédie qu’elle jouait, il a vu passer sur son visage quelque chose de Séléné – un jour leur fille, livrée au Minotaure, ressemblera à cette « blanche camomille » qu’on froisse et qu’on meurtrit… Il s’allonge sur son « épousée » (elle est reine, mais c’est ma femme, Thurinus !), il lui saisit violemment les poignets, qu’elle a si minces, si fragiles, si faciles à briser, il mord son épaule, ses lèvres, son oreille minuscule que les perles alourdissent, mord jusqu’à la faire crier. Alors, entre deux baisers, il murmure en grec le chant sacré du mariage dionysiaque : « Donne-moi ton jardin profond, la fleur noire et la grotte très féconde. »