17
Dix-huit mois maintenant que leurs parents sont partis. Dans le Caucase et sur l’Euphrate, Antoine est parvenu à stabiliser le front ; à Pergame, il a fait frapper à son effigie plus de monnaie d’argent qu’on n’en avait jamais vu en Orient ; et à Éphèse, où il a fait poser les premières pierres d’un nouveau temple à Dionysos et convoqué, pour ses généraux réunis, les plus grands acteurs du monde, il a encore une fois ébloui les populations par sa prestance, son éloquence et sa prodigalité – son charisme, en un mot. Mais, à Rome, où ses amis agissent pour lui, il n’a pas réussi à faire ratifier ses Donations par le Sénat. À Rome, son charme n’opère plus. Ses légions sont trop loin. Les nouveaux consuls avaient beau lui être favorables, Octave a tenu l’assemblée sous la menace de ses propres soldats et empêché le vote. Dans cette République mafieuse, livrée aux bandes armées, le jeune truand au regard sec ose pour la première fois défier le « parrain » flamboyant.
Après ce coup d’État, les deux consuls, Domitius et Sosius, ont fui avec trois cents sénateurs pour gagner la Grèce, l’Égypte, l’Asie. Rome a peur – d’Octave, d’Agrippa, de Mécène, de leurs sbires omniprésents, mais d’Antoine aussi, d’Antoine absent. Absent depuis si longtemps qu’on finit par croire tout ce qu’Octave en raconte – qu’il se prosterne devant l’Égyptienne, l’appelle « Maîtresse », porte au côté un sabre recourbé et suit la litière de la Reine à pied, avec les eunuques. Rome a peur. Des maléfices de l’Orient et du retour des guerres civiles. Peur qu’une fois de plus on se batte sur son sol, qu’on s’entr’assassine en famille. Rome est malade, malade de peur, Rome se purge, se purge d’Antoine et vomit ses amis.
Mais l’époux de Cléopâtre, que son beau-frère veut mettre hors la loi, ne divorce toujours pas d’Octavie.
La Reine ne comprend pas. À son fils aîné elle écrit : « Je ne comprends pas. » Elle écrit : « Je ne peux pas rentrer. Je ne veux pas le quitter. L’autre accourrait. » Neuf ans bientôt qu’elle est sa maîtresse, cinq ans qu’ils sont mariés, et il continue d’hésiter, ne parvient pas à dire à l’autre femme « Fais tes paquets ». Césarion non plus ne comprend pas, ne comprend pas sa mère ; un jour que, devant lui, Antoine parlait d’Hérode et de la Judée, « ce pays ami », la Reine l’a coupé : « Un État n’a pas d’amis, un roi n’a pas de frères. » Très juste : dans ce cas, pourquoi l’Égypte a-t-elle un mari ?
Chaque semaine, le jeune pharaon voit partir des bateaux de guerre tout neufs, chargés d’armes ; ils montent vers le nord : Antoine a pris ses nouveaux quartiers à Samos, une petite île au large de l’Asie Mineure. Les roses y fleurissent déjà, à ce qu’on dit.
L’un après l’autre, dans le port aux maisons blanches où Cléopâtre et l’Imperator tiennent conseil, débarquent les rois d’Orient, les rois « clients ». Ils admirent les longues galères noires qui mouillent en face, le long des côtes lydiennes, depuis Éphèse jusqu’à Milet. « Et vous n’avez encore rien vu, dit Antoine, mes premières “forteresses navales” arriveront le mois prochain : des navires de sept étages, si bien cuirassés de métal qu’on ne pourra pas les éperonner et si hauts sur la mer qu’ils seront inabordables !
— Crois-tu qu’en plus ils flotteront ? plaisante Arkhélaos, le roi de Cappadoce.
— Est-ce bien nécessaire ? demande Antoine en riant. Une bataille navale n’est jamais qu’une suite de sièges : avec mes bateaux, j’aurai, si nécessaire, les remparts les plus élevés, les tours les plus solides et les meilleures catapultes ! »
Si, jusque-là, on connaissait les trirèmes, à trois rangs de rameurs, et même les quadrirèmes, les ingénieurs égyptiens, toujours à la pointe de la technologie, viennent d’imaginer des galères à dix rangs de rames. Douze mètres de hauteur à la poupe, mille rameurs, cinq cents combattants, du jamais vu ! Des monstres marins ! Le seul problème, mais Antoine garde ce souci pour lui, c’est que l’armée romaine d’Orient ne dispose pas des équipages nécessaires pour garnir ces vaisseaux géants. Il faudra du temps, encore du temps, pour recruter des hommes, les former… Or Sosius et Domitius, les deux consuls en fuite, le pressent maintenant d’attaquer, de débarquer à Brindisi. Ils disent que le Sénat amputé n’a plus de légitimité et qu’Octave est impopulaire dans les campagnes – il a encore augmenté les impôts, il rançonne les grands, pressure le peuple.
Il est vrai que le maître de Rome n’a pas les richesses de l’Égypte pour financer ses armées. Mais, ce qui vaut mieux que tous les trésors, il dispose avec l’Italie d’une réserve inépuisable de légionnaires romains. Des vrais soldats, Antoine le sait bien, autre chose que ces auxiliaires incertains fournis par les rois amis qui rejoignent maintenant l’état-major à Samos, où les fêtes succèdent aux fêtes. Cléopâtre a fait venir de Crète des flûtistes, de Cyrène des joueurs de lyre, de Cilicie des nains habiles au pugilat, et d’Éthiopie des danseuses nues. Tous les jours, on offre un bœuf à Dionysos-Osiris, divinité protectrice du couple royal, et chaque semaine, des béliers aux dieux guerriers et une truie pleine à la sainte patronne locale, cette étrange Artémis aux colliers de tétons postiches. Sans oublier, bien sûr, les offrandes propitiatoires aux supérieurs hiérarchiques de toutes ces déités : Zeus-Jupiter et Sérapis. Ce qui fait beaucoup de monde, et bien des cérémonies. Mais il ne faut pas regarder à la dépense quand l’enjeu est d’importance. Avec les dieux c’est donnant donnant, et les soldats, qui savent combien l’Apollon d’Octave est puissant, sont reconnaissants à l’Imperator de mettre le prix pour faire pencher la balance de l’autre côté, leur côté – enfin, le côté où ils vont se trouver et qu’ils n’ont pas choisi.
À Samos, d’un autel à l’autre, Antoine s’attarde. Soudain pieux jusqu’au scrupule. Formaliste. Et même légaliste : la guerre, dit-il, n’est pas déclarée, et il ne veut pas en prendre l’initiative – Romain, il n’appellera pas aux armes contre Rome. Domitius « Barberousse », l’ex-consul, se fâche : « Avec César ou Pompée, ça n’aurait pas traîné, je te le garantis ! Tu n’as pas besoin de forteresses flottantes pour débarquer. Ni de prétexte pour attaquer, Octave t’en a fourni des paquets ! C’est tout de suite qu’il faut se battre. Prendre ton beau-frère de vitesse. Secoue-toi ! »
Ils marchent sur le rivage, précédés d’un seul flambeau. Le soleil n’est pas encore levé ; à peine si, vers l’est, les étoiles pâlissent, loin, très loin derrière les montagnes de Lydie. Ils sortent du banquet offert par leur ami Mithridate, le roi de Commagène. Ils en sont partis ensemble, avec la permission de l’amphitryon, juste avant les toasts de la beuverie finale, quand les esclaves ôtaient les tables et que les charmeurs de serpents remballaient leur matériel ; au vestiaire, tandis qu’ils quittaient leur robe de banquet et remettaient leur toge, leurs bagues et leurs chaussures, ils ont croisé des danseuses de Cadix avec leurs castagnettes : Mithridate fait bien les choses.
Dès le troisième service, celui des pâtés, Domitius avait passé un billet à l’Imperator pour demander à lui parler. Seul à seul. « Encore un qui n’aime pas ma femme ! » a pensé Antoine.
En vérité, ils ne sont pas nombreux, parmi ses amis romains, ceux qui aiment la Reine : la propagande d’Octave est passée par là – magicienne, ivrognesse, courtisane. « Elle se fait branler par ses esclaves, si, si, astiquer le bonbon par ses Nubiens, tout le monde le sait ! », du moins tout le monde le dit, enfin, tout le monde à Rome. Surtout les matrones. Ce soir, avant de quitter la salle, il l’a regardée, la pauvrette : accoudée aux coussins de leur lit de table, elle s’endormait à moitié – seule femme parmi tous ces hommes. Mithridate l’avait bien placée : à la meilleure table, au centre de la banquette de milieu, « en dessous » de l’Imperator mais « au-dessus » des rois, des consuls, des sénateurs, des généraux. Voilà ce qu’ils ne lui pardonnent pas. Sa prééminence. Et, sans vouloir en convenir, sa supériorité. Une femme ! Bien des fois, déjà, Titius, Geminius, Dellius, et même Munatius Plancus, lui ont demandé de renvoyer la reine en Égypte. Oui, même Plancus, un « inimitable » de la première heure pourtant, qui n’avait pas hésité, dans une pantomime au Palais, à figurer (lui, un ancien consul !) en Vieux de la mer – nu, peint en bleu et affublé d’une queue de poisson – pour ramper aux pieds de Cléopâtre et du Nouveau Dionysos… Grands soldats ou grands bouffons, tous insistent : « Vire ta reine de l’état-major. Par pitié !
— Pourquoi ? s’est étonné Marc Antoine. Ne gouverne-t-elle pas un grand royaume depuis quinze ans ? Est-ce qu’elle ne commande pas aussi une flotte dont nous avons besoin ? En quoi serait-elle moins à sa place ici que… que toi, par exemple, Marcus Titius ? » avait-il ajouté en se tournant vers le neveu de Plancus.
C’était une maladresse. Certes, Titius n’est qu’un jeune sénateur opportuniste, mais il s’est montré exemplaire pendant la retraite de Parthie, portant lui-même les étendards et relevant les blessés… On ne gagne rien à humilier un homme de cette trempe, Marc Antoine en est conscient, il a tout de suite regretté ses paroles, mais il était excédé, écœuré des histoires de préséances, des ambitions des uns, des rancunes des autres, et de leurs longues figures à tous ! Et puis, pourquoi l’humiliaient-ils sans cesse, lui, dans l’estime qu’il portait à la Reine ?
Le soir de cette dispute au Conseil, il avait dicté une lettre ouverte à Octave – la seule qui échappera à la destruction et traversera les siècles : « Qu’est-ce qui te prend, Thurinus ? » Maintenant, par moquerie, il l’appelle Thurinus, histoire de rappeler à tous de quel patelin paumé, Thurium, et de quel bourbier infect sont sortis les Octavii. Ses arrière-grands-pères ? Un esclave affranchi et un usurier ; quant au bisaïeul maternel, un Africain tombé dans la farine ! Pas de la grande noblesse, ça non ! « Qu’est-ce que tu ne digères pas, Thurinus ? Que je baise une reine ? Mais il y a neuf ans que ça dure, et elle est ma femme ! Uxor mea est. Et toi, est-ce qu’au moins tu te contentes de ta Livie ? Je serais bougrement surpris si au moment où tu me liras tu ne t’es pas déjà tapé Terentilla, l’épouse du cher Mécène, ou Tertulla, Rusilla, Salvia Titisenia, et toutes les autres ! Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, où et pour qui tu bandes ? »
La lettre, écrite dans cette langue vulgaire, militaire, qu’Octave, si convenable, ne supporte pas, la lettre l’avait soulagé. Mais, dès le lendemain, il se demandait s’il n’avait pas eu tort de l’envoyer : Cléopâtre jugeait inopportun de montrer que ces bassesses les atteignaient. « Mais elles m’atteignent, moi ! Elles m’atteignent ! Elles te discréditent, elles empoisonnent l’esprit de mes amis ; Rome n’est pas Alexandrie : au Sénat, on vote encore, figure-toi ! Et dans le temps, la noblesse, le peuple et même les affranchis des autres m’aimaient. Maintenant… »
Maintenant, il doit subir, en prime, le sermon de Domitius « Barberousse », qui le trouve trop lent, trop prudent. En un mot : timoré. Et à cause de qui ? De Cléopâtre, bien sûr ! Mauvaise influence de la Reine qui préfère – c’est naturel chez une femme – les fêtes et les parfums au rude labeur de la guerre. « Les banquets succèdent aux banquets, poursuit le rouquin, drapé dans sa dignité de vieux républicain. Tes généraux s’épuisent à boire, s’épuisent à manger, et tes soldats s’encroûtent dans l’oisiveté. Au programme, dîner chez Sadalas, roi de Thrace. Puis dîner chez Déjotaros, roi de Paphlagonie. Dîner chez Bogud, de Maurétanie. Chez Amyntas, de Galatie. Chez Arkhélaos, de Cappadoce. Chez Tarcondimon, de Haute-Cilicie… Et le mois prochain, ce sera qui ? Polémon, du Pont ? Hérode, de Judée ?
— Hérode ne viendra pas.
— Pourquoi ?
— Les Arabes de Pétra lui sont tombés sur le poil. Mais il m’envoie un contingent. Les Arabes aussi, d’ailleurs…
— Tu règnes sur des rois, d’accord, c’est amusant : rien que des diadèmes et des tiares autour de la table ! Mais, à l’heure de vérité, crois-tu que c’est sur cette bande de flagorneurs que tu pourras compter ? Marc, il est encore temps, ressaisis-toi ! Secoue ta toge, débarrasse-toi de ces parasites, et fonce ! Où est-il, ce jeune général qui me disait à la veille d’une bataille incertaine : “Quand j’ai un doute, j’attaque !” ? Marc, où est-il, cet homme-là ? Qu’en as-tu fait ? »
Le vent souffle ; le « jeune général » est un Imperator fatigué, et qui a froid. Un Imperator qui grelotte sous la toge sénatoriale – quand on vieillit, rien ne vaut une bonne pèlerine gauloise ! Ses sandales de soldat s’enfoncent dans le sable mouillé. Il a froid. Le jour ne se lève pas. Un « jeune général »… Dans l’armée romaine, les vétérans, usés par les campagnes, prennent leur retraite après vingt ans de service. Lui aura cinquante ans à l’automne. Il se bat depuis plus longtemps que les plus vieux de ses vétérans.
Et Samos, « l’île aux roses de mars » ! Tu parles d’un bobard, on se les gèle ! À propos… « Barberousse, crie-t-il à Domitius qui marche à près de dix pas devant lui comme si le vent les éloignait l’un de l’autre, Barberousse, attends-moi. Est-ce que tu te souviens aussi du premier conseil qu’il donnait à ses amis, “le jeune général” ? Il disait : “Toujours pisser avant la bataille ! Quand les trompettes sonnent l’attaque, il est trop tard pour y songer…” Eh bien, ce conseil que je te donnais, je m’en vais le suivre : j’ai la vessie pleine comme une outre, il faut que je me soulage ! Allez, viens avec moi, Domitius ! Ça nous fera une première étape sur le chemin de la victoire : on pisse d’abord, et puis on se bat ! »
Il aimerait pisser vers l’ouest, en direction de l’armée d’Octave, pisser sur Mécène, Agrippa et Messala ; mais, avec une brise pareille, l’arroseur serait arrosé. Il pisse donc dos au vent, tourné vers cette côte de l’est où se rassemblent ses légions : foutu présage !
Pendant qu’il se soulage longuement, posément, il poursuit, toujours en criant, à cause des rafales : « Quand je pense que le plumitif d’Octave, Messala, ce scorpion, cette fin de race, publie dans Rome que, depuis que je vis avec la Reine, je pisse dans des pots de chambre en or… Tu le vois, dis, mon pot de chambre ? Un creux de rocher ! Tu pourras au moins témoigner que, là-dessus, le fouille-merde a menti, hein ? Rends-moi ce service, si jamais tu repasses de l’autre côté… »
S’il avait les mains libres, Marc Antoine s’applaudirait : quel acteur ! Il vient de servir à Barberousse le numéro le plus susceptible de le rassurer. L’autre s’inquiète, le croit changé, diminué ? Alors, il lui joue l’Antoine éternel – un peu éméché, rigolard, cynique, et léger. L’Antoine vainqueur… Pour le reste, il n’a pas d’illusions : un jour ou l’autre, Domitius le trahira.
Maintenant, ils marchent le long de la plage en plaisantant. Plus de sermon. De la gaudriole. Ça réchauffe… La nuit grisaille, les dernières étoiles s’éteignent, le vent est tombé, ils arrivent au bout de la baie – bientôt le petit chemin, les premiers factionnaires, les aigles, les faisceaux, la grande tente, les rideaux pourpres, les braseros, le lit bien chaud.
Tout à coup, Antoine renifle, presse le pas : « Tu sens cette odeur ? Cette odeur infecte qui me court derrière ? » Non, Barberousse et le porte-flambeau ne sentent rien. « Vous avez le nez bouché, ma parole ! Une puanteur pareille…
— Ça sent quoi ? interroge Domitius. Le poisson pourri ? La charogne ? »
La charogne, sûrement pas – ça, Marc Antoine connaît. Comme tous les généraux victorieux. Si les fuyards et les vaincus ont peu d’occasions d’arpenter le champ de bataille après la fin des combats, les vainqueurs, eux, ont d’excellents motifs pour le faire : il faut identifier les cadavres des chefs adverses, dépouiller les morts, récupérer les armes et ramasser les étendards de l’ennemi qu’on érigera en trophées. À Alésia, à Pharsale, à Philippes, Marc Antoine a connu l’odeur violente des chevaux crevés qui mûrissent au soleil, celle des hommes éventrés pourrissant sous une cuirasse de mouches. Viande avariée : le parfum même de la victoire… Tandis que là, il s’agit d’autre chose. Une odeur aqueuse. Ni chair ni poisson. Une odeur fade de cave et de vomissure.
Antoine arrache la torche des mains du porte-flambeau et s’enfonce seul dans les rochers, cherchant l’eau qui stagne, la fange, le cloaque… Et, brusquement, il se souvient : il avait quatre ou cinq ans, il courait dans le jardin de leur villa de Campanie ; l’odeur l’avait arrêté net au bord d’un petit bassin – dans l’eau verdâtre, contre la margelle, une tache grise. Il s’était penché : c’était un ventre. Celui d’un gros crapaud qui flottait, mort, entre deux eaux – son ventre avait tellement gonflé qu’on ne lui voyait plus les pattes. L’enfant avait ramassé un bâton et appuyé sur cette peau si tendue qu’elle en devenait presque transparente ; dans le mouvement, la tête du batracien avait émergé, une tête informe dont on ne distinguait plus que les yeux, énormes et sanglants. Du bout de son bâton, le petit avait réussi à remonter le crapaud sur la bordure de pierre, mais sans pouvoir le retourner, ni le faire rouler plus loin – ses gestes étaient trop maladroits, la peau trop glissante : toujours, devant lui, le ventre blanc distendu, ce ventre obscène, et ces yeux rouges qui sortaient de la tête broyée… L’odeur, exaltée par l’air et le soleil, l’avait attaqué soudain avec tant de puissance qu’il voulut tout rejeter à l’eau ; mais, aussitôt, le crapaud lui avait éclaté sur les pieds, l’éclaboussant de son jus. Il avait hurlé, couru vers la maison, s’était plongé les mains, la tête, dans la fontaine. Mais la puanteur du crapaud mort s’accrochait à lui ; elle l’avait poursuivi si longtemps que, des années après, il faisait encore un détour pour éviter le bassin…
Ce soir, c’est cette odeur qui lui lève le cœur : à la lueur tremblante de sa torche, il aperçoit, entre les rochers, le corps à moitié immergé d’un noyé. L’homme est couché sur le dos, et l’on ne voit d’abord que son ventre gonflé. Un ventre de femme enceinte. De grenouille indécente. Un ventre nu : la mer lui a arraché ses vêtements ; de sa tunique ne restent que des lambeaux, qui flottent comme des algues. Mais il a encore ses sandales aux pieds ; et à leurs semelles cloutées – ces semelles qui laissent l’empreinte de Rome sur tous les chemins de la terre –, Antoine reconnaît l’un de ses soldats. Le visage est si labouré par le ressac qu’on ne sait pas si le mort était jeune ou vieux. Il suppose – à cause de la peau très blanche dans l’eau noire – qu’il s’agit d’un auxiliaire gaulois ou d’un de ces gamins encore tendres qu’on enlève sur les plages pour compléter les équipages. Sans doute le soldat est-il tombé à la mer par accident : ces nouvelles recrues ne savent pas se tenir sur un navire – même un navire à l’ancre !
Il voudrait pouvoir dire à Domitius qu’il n’a pas la moitié des marins qu’il lui faut pour livrer bataille, et, sur terre, plus une légion complète : « Aucune des vingt n’aura ses six mille bonshommes, j’en suis à constituer des centuries de quarante ! Je réengage des vétérans, recrute des Éthiopiens et des Orientaux, même des esclaves, à qui je promets la liberté. Je prends tout, Domitius, tout ! Jusqu’à des troufions qui ne savent pas un mot de latin. Seulement, ce coup-ci, je suis dans la main des dieux ! » Voilà ce qu’il aimerait pouvoir dire, mais il n’y a qu’un seul être au monde auquel il puisse confier ses angoisses, Cléopâtre. Pour elle aussi, il a peur. Et honte d’avoir peur.
La bile lui remonte dans la gorge : c’est l’odeur du cadavre. Bouche amère. Estomac contracté. Ne pas vomir, surtout : les autres diraient encore qu’il était saoul ! Il ravale sa bile, sa honte, sa peur, et revient lentement, toge immaculée, vers ses compagnons, en s’efforçant de ne pas respirer…
Pauvre Antoine ! Jamais il n’a livré de bataille navale ; c’est un « biffin », qui ne connaît pas la puanteur liquide du soldat noyé de frais – pourvu que Domitius ne la sente pas sur lui, cette odeur, ne renifle pas sur son vêtement le relent visqueux de la défaite !
« C’était quoi ? » demande l’ex-consul du fond de la nuit.
Dans la lumière de la torche, la silhouette de l’Imperator se détache, magnifique, sur l’obscurité des rochers. « Oh, rien, dit-il. Un crapaud mort. »