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Les jumeaux grandirent dans l’ombre bienveillante du Palais. Lorsqu’ils sortaient à la lumière du jour, l’éclat des vagues qui se brisaient sur les écueils les éblouissait : ils avaient les yeux trop clairs. Leurs nourrices, et les esclaves qui les servaient, prirent l’habitude d’attendre la nuit.

En été, les nuits d’Alexandrie sont douces, moins moites que les jours ; la vapeur qui monte de la mer et du lac à midi se disperse avec le soir, l’air devient plus léger ; et, sur les terrasses du vieux Palais, même les nuits sans lune étaient transparentes – à cause du Phare. Aucune maison de la ville ne se trouvait plus proche du Phare que le Palais Bleu : de chaque côté de la passe étroite qui commandait l’entrée du Grand Port, le Phare et le Palais étaient posés en vis-à-vis, chacun sur son tas de rochers. Le feu qui brûlait en haut de la tour, à cent vingt mètres au-dessus de la ville, ce feu qui ne mourait jamais, illuminait à cru les colonnades du cap Lokhias avant de scintiller, étoile lointaine, pour les navires égarés. En un temps où la lueur vacillante des lampes à huile parvenait à peine à tirer une petite chambre de l’obscurité, les enfants de Cléopâtre connurent le bonheur sans pareil de jouer sur les terrasses à minuit passé : au crépuscule, le soleil des hommes relayait pour eux le soleil des dieux.

Les mois passant, leurs yeux, que les nourrices soulignaient de khôl chaque matin, finirent par s’habituer au grand jour, à la poussière, et à la brûlure de la mer chauffée à blanc : leurs paupières s’épaissirent, leurs prunelles foncèrent. Au grand soulagement des nourrices qui avaient craint, un moment, que ces princes d’Égypte n’eussent l’iris pâle des Barbares du nord, les yeux du garçon virèrent au bronze verdi et ceux de la petite fille prirent la teinte mordorée des topazes. Certes, les jumeaux gardaient la peau très blanche et Alexandre resterait blond, mais rien là qui démentît trop visiblement leurs origines grecques ni les rendît indignes de régner un jour sur l’Égypte.

De leur première enfance au creux du Palais Bleu, Alexandre et sa sœur ne conservèrent que le goût de la nuit et des jeux sur la terrasse à la seule lumière du Phare.

 

C’est l’été. La petite fille a deux ans et demi. Elle parle assez bien, mais n’est pas raisonnable pour autant. Ce soir, elle vient d’échapper à la surveillance d’une servante, on la cherche, la nuit tombe. Cypris, sa nourrice, parcourt en gémissant les chambres intérieures et les courettes sombres comme des tombeaux, elle invoque tour à tour Sérapis, le dieu tout-puissant d’Alexandrie, et Isis la secourable, la madone à l’enfant, Isis aux dix mille nomsétoile de la merdéesse parmi les femmesmère salvatrice. Cependant on ne trouve pas la princesse. Les soldats préposés à sa garde se chargent maintenant d’inspecter, à la lumière du Phare, les portiques qui longent la mer ; ils arpentent les terrasses, puis, torche à la main, s’aventurent sur l’étroite jetée et jusque dans les rochers en contrebas de la corniche. La nourrice appelle encore : « Ma douce, mon miel, ma petite perdrix… Où te caches-tu, mon scarabée ? N’aie pas peur, mon pigeon doré. Réponds, réponds à ta Cypris. »

Très loin, à la pointe du Palais, au bout du môle, un garde libyen aperçoit enfin un petit tas de vêtements jeté au pied d’une immense statue du fondateur de la dynastie, Ptolémée Sôter en costume de pharaon. Derrière ce monument de granit, la petite est étendue nue sur le sol, les bras écartés. Morte ? Non, elle regarde le ciel doré par la flamme du Phare et, de la main, caresse les dalles de la chaussée, qui ont gardé la chaleur du jour pour la rendre aux étoiles. Du pays où elle vit, elle sait seulement qu’à midi le ciel y est plein de dents, pointues, perçantes, mais la nuit il est plein d’yeux : les astres, là-haut, brillent comme des pupilles de chat.

Le soldat soulève l’enfant, la gronde : « À quoi joues-tu, petit scorpion ? Tu t’amuses à nous effrayer, hein, scribe vicieux, fille de Seth ! »

Fille de Seth est une injure caractérisée. Pire, même ; car traiter de fille du Diable la fille des rois pourrait être regardé, par un « scribe vicieux » précisément, comme un crime de lèse-majesté… Mais le garde, tout à l’émotion d’avoir retrouvé la princesse, n’en a cure ; et la petite, décidément rebelle, écoute si peu le soldat que déjà, en se tortillant, en s’écorchant aux mailles de la cotte, elle se dégage de ses bras, glisse à terre et, toujours nue, s’étend de nouveau sur le pavé, s’y étire, s’y pelotonne, frottant sa joue, ses cuisses, ses paumes, contre la pierre chaude.

« Pourquoi fais-tu ça ? demande le Libyen, surpris.

— Pierre gentille », murmure l’enfant, avant d’ajouter, sur le ton du secret : « Pierre caresse, me console douce. » Couchée dans la lueur du Phare comme au creux d’un berceau, elle ne sait plus si elle attendrit le marbre ou si elle se pétrifie.

 

La Reine avait peu de temps, convenons-en, pour le mignotage et les cajoleries. Ses jumeaux, depuis leur naissance, elle ne les avait revus qu’une demi-douzaine de fois, et encore : en passant. Maintenant qu’elle vivait dans son palais d’Antirhodos, elle ne venait plus « sur le continent » qu’occasionnellement, pour des cérémonies : offrandes à Isis Lokhias, qu’on honorait sur le cap dans un sanctuaire accolé au Palais des Mille Colonnes ; anniversaire de la naissance de son premier amant, César, auquel elle venait d’élever un petit temple près du jardin botanique ; réception d’ambassadeurs étrangers, qui se déroulait, à l’ancienne mode, dans la salle d’audience d’un des palais « du Dedans » – comme on appelait les palais du cap Lokhias, par opposition à ceux que les derniers souverains avaient bâtis à l’extérieur de l’enceinte royale.

Quand, venant de son île, la Reine débarquait avec sa suite dans le port privé, elle était toujours pressée. Pas question d’aller jusqu’au Palais Bleu, trop excentré, où, d’ailleurs, elle savait ses enfants en sécurité : les rochers les défendaient, le Phare les éclairait, les vents éloignaient d’eux le mauvais air, et le bleu les protégeait…

De temps en temps, elle demandait qu’on amenât les jeunes princes sur sa route – sous la colonnade d’un temple ou sur un quai du Port des Rois. Ces jours-là, Cypris et Taous, la nourrice chypriote et la nourrice thébaine, mettaient les petits sur leur trente et un, un trente et un résolument égyptien : double trait de khôl sur les paupières, fard à joues, parfum huileux sur les cheveux et amulettes de lapis-lazuli autour des bras, du cou, des chevilles. La Reine, son chambellan, ses gardes, ses suivantes, ses secrétaires, ses chasse-mouches s’arrêtaient un instant à leur hauteur. Cléopâtre examinait ses enfants avec autant d’attention que les rouleaux de comptes du Trésor royal : « Pourquoi mon fils a-t-il ces dartres sur la figure ? – Il souffre du soleil, Maîtresse », elle se tournait vers ses scribes : « Qu’on convoque mon médecin. Et qu’on envoie Menkhès peindre lœil dHorus sur tous les murs de la chambre du prince. Notez ! », ou bien : « Je trouve ma fille un peu maigre… – Elle ne mange pas beaucoup, Maîtresse. – Pourquoi ? – Elle est triste. Depuis que je l’ai sevrée, elle est triste. – Notez : mon intendant enverra à la princesse un chimpanzé de ma ménagerie. Et j’exige qu’on change immédiatement de cuisinier ! Le nouveau préparera de la compote de dattes, écrivez : compote de dattes, figues rôties, cœurs de lotus, cédrats confits, ma fille est trop jeune pour apprécier la tortue du Nil ou le rôti d’hyène ! » Vite elle s’éloignait, ayant parfois caressé la joue d’un des petits ; leurs cheveux, jamais : elle détestait les chevelures luisantes de parfums dont on gardait ensuite la graisse sur les mains.

Les nourrices redoutaient ces inspections, et elles avaient communiqué leur crainte aux jumeaux. Face à cette inconnue hiératique, caparaçonnée de bijoux, coiffée d’une lourde perruque tressée que surmontait le cobra sacré, ils restaient pétrifiés. Ils savaient, certes, qu’ils se trouvaient devant la Reine, personnage quasi divin, mais ils ignoraient que cette reine était leur mère. Au reste, « père », « mère », « parents », des mots dépourvus de sens pour eux, des sons qu’ils n’entendaient jamais, des gens qu’ils ne voyaient pas. En fait de famille, ils ne connaissaient que la fratrie : « frère », « sœur ». « Alexandre est mon frère, disait la petite fille. – Oui, et Ptolémée César aussi, disait la nourrice. – Il ne s’appelle pas Ptolémée, disait la petite fille. Il s’appelle Césarion. – Si tu veux… – Et Alexandre est moins mon frère que Césarion. – Non, c’est le contraire. – Tu mens, nourrice ! Césarion est beaucoup plus mon frère puisqu’il sera mon mari ! »

Cypris soupire : comment lui expliquer, à cette enfant ? La vie est compliquée chez les rois ! Il est vrai, en effet, que, si rien ne change, Césarion, héritier grec des pharaons, épousera la princesse ; néanmoins, il n’est que le demi-frère de la petite… Un mariage avec Alexandre serait plus incestueux, donc, d’un point de vue dynastique, plus réussi. C’est du moins l’opinion des deux nourrices qui, en secret, en ont déjà parlé : elles rêvent de marier les jumeaux entre eux ; il serait sage, à leur avis, de ne pas résister à la volonté des dieux – pourquoi auraient-ils envoyé à la Reine ce couple parfait si ce n’était pour que la fille et le garçon montent ensemble sur le trône ? D’autant qu’Isis et Osiris, jumeaux eux aussi, avaient montré l’exemple : n’avaient-ils pas fait l’amour ensemble dès avant leur naissance, dans le ventre de leur mère ? Et vit-on jamais, par la suite, couple mieux assorti ? « Ne rêve pas, dit Cypris à sa compagne. Le fils de César se porte bien. – Et sa fichue nourrice veille au grain ! ajoute Taous. Tous les six mois, à ce qu’il paraît, elle offre une momie de chien à Anubis l’Aboyant pour qu’il dépiste les ennemis de son “petiot”. Tu imagines la dépense ! Et lui, le “petiot”, il surveille ta nourrissonne de près. Ah, on peut dire qu’il la couve, sa promise ! »

Césarion a dix ans et, en vérité, il ne couve du regard et du geste qu’une seule femme : sa mère. Elle est la seule qu’il protège, « Ne prends pas froid », « Repose-toi ». Car elle n’a pas d’autre soutien que lui, il le sait, elle n’a personne à qui parler. Depuis toujours (enfin, depuis l’assassinat de César, mais, à ce moment-là, lui, Césarion, n’avait même pas trois ans), depuis toujours donc, elle réfléchit librement devant lui, réfléchit avec lui. Il a dû grandir vite pour la comprendre, jamais il n’a joué comme jouent ces deux-là, les jumeaux : elle avait tellement besoin de lui !

Césarion est son partenaire, il est aussi son alibi. D’après la loi du royaume, seule une paire (un mâle, une femelle) peut régner sur l’Égypte – comme Isis, la sœur-épouse, règne sur le monde avec son frère Osiris. Seulement, la Reine n’a plus de frère : César en a tué un à la guerre, et elle a dû tuer l’autre pour cause de complot. Elle n’a pas, n’a plus d’époux. Elle ne peut donc régner que pour autant qu’elle a un fils, et au nom de ce fils, bâtard ou pas. Césarion, un enfant intelligent, n’ignore pas qu’à cet égard aussi il est indispensable à la Reine. Ou, plutôt, qu’il lui était indispensable – jusqu’à la naissance d’Alexandre…

Il voit son frère lancer une balle de chiffons, courir derrière les chats sur la terrasse. Il l’observe, il vient souvent l’observer. Chaque fois que son précepteur l’emmène « sur le continent » – à la Bibliothèque ou au Muséum –, il demande à faire un détour par le Palais Bleu.

Les serviteurs des jumeaux se prosternent devant lui comme ils le feraient devant la Reine elle-même. Puis ils s’empressent : le Seigneur des Diadèmes veut-il un siège, une ombrelle, une boisson, un éventail, des musiciens ? Toujours la même scène : dès qu’il paraît, tout le monde plie le genou, plie l’échine, enfin plie, même les ministres, même le dioïcète – qui est le premier d’entre eux –, et même les célébrités du Muséum. Il s’imagine qu’il s’agit du respect dû à sa fonction. Il ignore qu’il émane de lui, petit garçon mûri trop tôt, une gravité poignante, une autorité mélancolique à laquelle aucun adulte ne peut résister : on le craint, certes, mais en même temps on craint pour lui. Confusion de sentiments qui jette chacun dans une complaisance excessive.

D’un bref mouvement de la main, Césarion a chassé la nuée des serviteurs comme on chasse les mouches. Il veut rester seul avec les deux petits. Il s’amuse de leur babillage, mais, surtout, il cherche à les prévoir, à les deviner. N’est-ce pas ce que son père aurait fait ?

Quand il arrive sur la terrasse où jouent les enfants, la fillette lâche aussitôt sa poupée d’ivoire ; elle incline la tête ou baisse les yeux, en signe de soumission ; après quoi, si le « prince héritier », satisfait, lui tend les bras, elle court vers lui en riant. Mais Alexandre, lui, n’interrompt pas ses jeux pour si peu, et son frère doit le rappeler à l’obéissance pour qu’il abandonne son cheval à roulettes ou sa toupie. Décidément, songe l’aîné agacé, l’éducation de ces enfants est bien négligée !

Puisque ses cadets n’ont toujours pas de précepteur, Césarion a décidé de leur enseigner quelque chose – les nombres, par exemple. Aujourd’hui, pour leur apprendre à compter, il a apporté trois dés de serpentine et un cornet en bois. « Un », « deux », « quatre », « six », explique-t-il en leur montrant les points sur le dé ; pour l’occasion, oubliant le protocole, il n’a même pas hésité à s’asseoir par terre à leur côté – ce qui lui semble une marque affectueuse d’humilité. La petite en a-t-elle été touchée ? Elle veut lui faire plaisir en tout cas, se concentre, fronce les sourcils, retient son souffle, mais quand il désigne le point unique, l’as, la mauvaise chance, « Quatre-deux-six », récite-t-elle d’un trait ; elle répète « quatre-deux-six », sans respirer, autant de fois qu’il l’interroge et quelle que soit la face du dé. Il reprend ses explications… Inutile, tout est « quatre-deux-six » ! Bientôt, devant l’irritation du prince, elle se bute, prend peur, bredouille, déçue de le décevoir ; et lui s’en veut, déçu d’avoir montré sa déception : beau résultat ! Quant au jeune Alexandre, il n’a même pas regardé les dés, ni répété quoi que ce soit, trop occupé à écraser une sauterelle sous le cornet.

Césarion renonce, remet les trois dés de pierre verte dans le gobelet, puis, tout à coup, saisi d’inspiration, il les agite, les agite longuement comme s’il s’apprêtait à les jeter. Ah, cette fois, il a du succès ! Les petits adorent ce bruit de friture, ils crient de bonheur, en redemandent, alors il recommence : « Encore ! Encore ! » Soudain, Alexandre, très excité, se jette sur le cornet pour l’arracher des mains de son aîné, il veut essayer à son tour : « Moi ! Moi ! » Césarion, aussi vite, rattrape le gobelet et lui tape sur les doigts : « Ne va pas t’imaginer que je te laisserai jamais me voler quoi que ce soit ! » Pour punir l’usurpateur en herbe, il tend les dés et le cornet à leur sœur. La fillette hésite. Césarion doit insister : « Mais si ! Je te l’offre. Prends-le, Cléopâtre. »

C’est la première fois qu’on lui donne ce nom, elle n’est pas sûre qu’on s’adresse à elle. « Cléopâtre, je t’offre ces dés, ils sont à toi. Ils sont très beaux, crois-moi, et le cornet aussi, il est fait d’un bois rare – le thuya de Maurétanie… Sais-tu où est la Maurétanie ? » Elle cherche autour d’elle, comme si la Maurétanie pouvait se cacher derrière un pilier, puis secoue la tête. « Je t’apprendrai les noms de pays, l’Afrique, l’Italie, la Germanie… Tu te souviendras que ce gobelet vient de loin ? De plus loin que le Nil ? Garde-le bien, c’est mon cadeau. » Impressionnée, elle prend le gobelet à deux mains et le fourre, tant bien que mal, dans la ceinture de sa robe. Maladroite mais émerveillée de se retrouver soudain riche d’un triple trésor : « cornet », « Maurétanie », et « Cléopâtre ».

Jusque-là elle pensait qu’elle n’avait d’autre nom que petite perdrix ou pigeon au miel si elle était sage, et vilain chacal quand elle était méchante : à cause de la similitude de son prénom avec celui de la Reine, les nourrices n’osaient jamais dire : « Viens ici, Cléopâtre, que je te colle une fessée ! » Elles contournaient la difficulté en lui donnant du Princesse tout au long, ou en multipliant les sobriquets, « noms d’oiseaux » et noms d’amour – tout un bestiaire où même le crocodile avait sa place… Césarion seul l’a « appelée ».

Mais quand il s’éloigne – et il va partir longtemps, sa mère l’envoie chez les indigènes, à Memphis, pour apprendre l’égyptien et adorer des dieux à tête de bœuf –, quand Césarion s’éloigne, elle redevient, dans le Palais Bleu du Quartier-Royal, une petite princesse sans père, sans mère, et sans nom. Lézard parmi les pierres, nuage avec les nuages.