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La Nécropole est très gaie. Pour Diotélès, c’est l’un des endroits les plus agréables d’Alexandrie : beaucoup de végétation autour des tombeaux ; les soirs d’été, tous les habitants sortent de la ville pour pique-niquer avec leurs morts ; les dîneurs les plus enviés sont ceux qui ont les moyens de s’offrir un caveau de famille, une petite chapelle creusée pour mettre leurs amphores au frais. Pétéhorempi – ces bon sang d’indigènes ont des noms impossibles ! – a bien de la chance, lui, car il habite sous les ombrages toute l’année : la mort est son gagne-pain. Il est saleur. Expert en momification. Les Égyptiens disent embaumeur, mais les colons grecs – et Diotélès le Pygmée est grec –, les colons disent saleur. Le mot, trivial, gêne pourtant l’Éthiopien : après tout, le métier de son copain est plus noble que celui du coupeur, qui extrait le cerveau par le nez avec un crochet et incise l’abdomen pour en sortir les entrailles. Son ami Pétéhorempi n’intervient, lui, qu’une fois le corps vidé : il met le cadavre à tremper dans une solution de natron, de quinze à soixante-dix jours – tout dépend du « contrat d’obsèques » souscrit par le défunt ; puis, avec respect (jamais, dans cet atelier, le moindre cadavre substitué, Diotélès peut en témoigner), les ouvriers du saleur enveloppent ce corps desséché dans des bandelettes de lin. Pas toujours neuves, les bandelettes, il est vrai. Quelquefois, c’est du remploi… Mais, pour autant, pas de tricherie : tout est affaire de prix.

Reconnaissons que, chez Pétéhorempi, la plupart des corps bénéficient d’un traitement de « première classe ». Parce qu’il a une excellente clientèle, héritée de son père et de son grand-père : celle des serviteurs du Palais – depuis le petit Syrien qui fait son beurre dans les cuisines jusqu’au chambellan bien né. Une clientèle tellement sûre que le saleur aurait pu se laisser vivre tranquillement de la mort des autres s’il n’avait été, malgré lui, contaminé par l’esprit d’entreprise des colons grecs : à ses cuves de natron et ses réserves de vieux tissus, de toile stuquée et de sarcophages soldés, il a ajouté un petit élevage d’ibis, puis un gros élevage de chats, qu’il tue à la demande pour fournir en momies animales le plus grand temple d’Alexandrie – celui de Sérapis, dont il est, à titre héréditaire, l’un des vingt-cinq bedeaux. Bref, une affaire qui tourne et permet, par-dessus le marché, de rencontrer, de leur vivant, quelques clients passionnants : pour son embaumeur, un futur mort n’a rien de caché. Quand il visite son ami le saleur, Diotélès, qui pourtant habite le Palais, apprend tous les secrets de la Cour, qu’il répétera, pour les distraire, aux savants du Muséum.

Depuis qu’il a été affranchi par le jeune pharaon et peut revendre les cadeaux que Séléné lui fait, l’ancien esclave apporte régulièrement sa petite monnaie à Pétéhorempi pour le loyer de ses défunts parents et de sa dernière autruche, qui, momifiés à peu de frais, reposent ensemble dans une tombe collective appartenant au beau-père du saleur.

Diotélès règle aussi, à tempérament, le prix de son futur embaumement. « Encore deux acomptes comme celui-ci, dit le saleur en recomptant la monnaie, et, pour le lin, je te garantis une occasion de première main !

— Il vaudrait mieux que je puisse te payer le solde dès aujourd’hui – avec les événements actuels, j’ai peur de mourir à crédit ! »

Ah, il ne se peint pas l’avenir en rose, l’affranchi Diotélès, fils de Démophon, fils de Lurkiôn, fils de Protomakhos ! Pourtant, il se laisse aller avec plaisir aux douceurs de la Nécropole dont il aime les chants funèbres – sistres et flûte de Pan, litanies endormeuses des ouahmous – et, plus encore, le décor : ces magnifiques vergers que font pousser entre les tombes les offrandes répétées de bière et d’eau du Nil. Ce jour-là, au début de l’automne, la Ville des Morts déploie, entre les sables du désert et les murailles de la Cité, sa splendeur sucrée : un paysage de miel et d’or. Le Pygmée de la Reine est heureux à l’idée qu’un jour il dormira là – en famille. Chaque fois qu’il vient honorer ses parents, il s’attarde un moment sous la tonnelle de Pétéhorempi pour boire un gobelet de « maréotide », le vin blanc local, qui n’est pas si mauvais, finalement. Coupé d’eau de mer aux deux tiers, il est même très bon. Délicieusement amer.

« Tu ne devrais pas mouiller si largement ton vin, dit l’Égyptien, ça ne te vaut rien, tu as l’air triste et le teint gris.

— Rien à voir avec ton eau. J’ai des soucis…

— Eh, mon pauvre ami, qui n’en a pas, des soucis ? Songe que le président de la Nécropole vient de nous doubler les taxes sur les tombes collectives ! Et je ne te parle pas des procédures judiciaires : rien que la semaine dernière, à la demande de leurs créanciers, on m’a saisi deux momies ! J’avais déjà complètement traité le corps du premier. Si l’on n’arrête pas nos ouâbous, ils finiront par poursuivre les morts jusque dans leurs tombeaux ! »

Des chatons échappés de leur cages miaulent avec véhémence autour des deux hommes. « Je les trouve bien maigres, tes chats.

— Évidemment ! Ce sont des chats d’élevage, je les enferme, ils ne peuvent pas courir les rats… Heureusement que le règlement nous autorise à les nourrir avec les viscères de leurs parents ! Mais tu n’es pas venu jusqu’ici pour me parler de mes chats. Dis-moi plutôt, il paraît que ta petite princesse n’est plus reine ? que nous avons perdu la Cyrénaïque ?

— Tout ce qu’il y a de perdu. À peine débarqué sur la côte libyenne, notre Imperator a envoyé deux émissaires à Cyrène pour ordonner au commandant de ses légions de faire mouvement vers l’Égypte. L’autre, un cousin d’Octave, lui a réexpédié les têtes coupées de ses messagers sans plus de commentaires… Remarque, si les militaires continuent à se comporter de cette façon, on ne trouvera plus personne pour leur porter le courrier ! Quand même, je me demande comment ces types de Cyrénaïque avaient pu connaître avant nous l’issue de la bataille…

— Une affaire de vents, probablement. Le Romain de la Reine a perdu la main avec les dieux : ils ne l’aiment plus. Même la brise lui est contraire ! Dans ces conditions, pas la peine de s’entêter… Apparemment, il l’a compris.

— Compris ? Je voudrais bien savoir d’où tu tiens ça !

— D’un de ses amis, Aristocratès, le professeur de rhétorique. Depuis que la flottille romaine est rentrée bredouille d’Apollonia, je suis allé voir Aristocratès plusieurs fois : nous discutons d’un ensemble de contrats – pour l’embaumement de ses serviteurs. Pour sa mort à lui, je l’ai renvoyé sur mon confrère Pashou : je ne suis pas sûr que les philosophes des rois soient des serviteurs au sens strict. Pashou tient à son monopole, et moi, je ne veux pas de procès ! En tout cas, le professeur est pressé de conclure – signe qu’il n’attend plus grand-chose de la Fortune… Antoine non plus : d’après le valet d’Aristocratès, au moment où l’Imperator a vu les têtes de ses légats dans leurs petites boîtes, il a poussé un cri, mais un cri ! À terrifier les Enfers ! Après quoi, il s’est jeté dans le sable, a labouré la plage de ses doigts, il a même tiré son glaive pour en finir, mais Lucilius, son petit aide de camp, l’en a empêché. Il a tort, ce garçon-là, il ne faut pas s’opposer à la volonté des dieux… Oh, paix, les chats ! Toi, le mistigri, si tu continues à me griffer les genoux, je vais te momifier vite fait !… Reprends donc une galette de haricots, mon cher ami, toutes ces histoires romaines ne nous concernent pas.

— Erreur, mon bon Rempi : si les Romains d’Afrique marchent sur les Romains d’Égypte, la ligne de front se trouvera ici – dans la Nécropole d’Alexandrie. On se battra dans tes tombeaux. Finies, la paix des cimetières, la douceur de mourir, l’espérance éternelle : Maintenant tu es mortet maintenant tu es né… »