11

Un sixième enfant rejoignit bientôt le groupe des princes. Celui-là avait été expédié d’Antioche, où séjournaient maintenant Cléopâtre et son mari ; mais il venait de Rome, via Athènes. Il s’appelait Antyllus, avait dix ans, et était le fils aîné de Marc Antoine, né de son premier mariage, avec Fulvia.

Orphelin de mère, il avait été recueilli avec son frère cadet par Octavie, la femme romaine d’Antoine. Depuis cinq ans, Octavie élevait les deux garçons avec ses propres enfants : les trois qu’elle avait eus de son premier mari, le défunt consul Marcellus, et les deux filles que lui avait données Marc Antoine, Prima et Antonia, demi-sœurs des princes d’Égypte. Lesquels, bien sûr, n’avaient pas plus entendu parler d’elles qu’elles n’avaient entendu parler d’eux… Ces sept enfants, dont l’aînée, Marcella, avait maintenant onze ans, et la plus jeune, Antonia, dix-huit mois, formaient une joyeuse famille recomposée qu’Octavie voyait grandir avec bonheur dans les jardins qu’Antoine possédait au Champ de Mars, le nouveau quartier de Rome, et dans leur maison des Carènes, sur l’Esquilin. Cette maison, assez grande, avait appartenu autrefois au grand Pompée, Antoine l’avait confisquée à la faveur des guerres civiles et embellie pendant les trois années passées près de la blonde Octavie.

L’Imperator, malgré le besoin croissant qu’il avait de son épouse égyptienne, était reconnaissant à son épouse romaine de rester aussi douce, aussi dévouée qu’au temps où il partageait son lit ; c’est pourquoi il n’avait pas la moindre intention de divorcer. D’autant qu’Octavie lui était indispensable en Italie, où elle accueillait ses partisans, recevait ses familiers, favorisait leurs ambitions, bref, gérait le clan. Il lui écrivait souvent. Des lettres affectueuses, et même tendres. Au fond, il l’aimait bien. D’ailleurs, il ne se croyait pas polygame, non. Pas comme ces roitelets d’Asie qu’il méprisait : à Rome, il n’avait légalement qu’une femme ; à Alexandrie, légalement, une seule aussi. Et chacune, dans sa partie du monde, s’employait à le servir de son mieux.

Pour la première fois cependant, en lui retirant l’éducation d’Antyllus, Marc montrait sa déception à Octavie. Elle avait failli. Manqué à son devoir politique, qui était d’obtenir de son frère l’exécution du traité qu’ils avaient passé : l’envoi des vingt mille soldats dont il avait besoin pour liquider Artavasdès et occuper l’Arménie. Au lieu de quoi, l’innocente lui avait écrit d’Athènes, toute fiérote, qu’avec l’accord d’Octave elle lui amenait de Rome deux mille hommes. Deux mille ! Sa garde personnelle, en somme ! Pourquoi pas, tant qu’elle y était, un licteur et trois valets ! De qui se moquait-elle ? Était-elle devenue la complice de son frère ? Ce saligaud qui se flattait d’être quitte en ne remboursant que dix pour cent de sa dette ! Et en monnaie de singe encore ! Des légionnaires âgés, usés, encombrés de concubines et de mouflets, bref, bons pour la retraite ! Et elle espérait sérieusement que son mari allait la recevoir avec des transports de joie ? Que, pour fêter cette bonne épouse et ses deux mille bras cassés, il renverrait son Égyptienne en Égypte ? « Je suis en route, mon amour, prête à t’accompagner jusqu’à l’Euphrate, et je t’amène ton Antyllus, que tu n’as plus vu depuis si longtemps… » Réponse immédiate : « Dis à ton frère que ses deux mille bons à rien, il peut se les foutre où je pense ! Rembarque ces inutiles pour Brindisi, et rembarque-toi avec eux. Quant à Antyllus, laisse-le à Athènes, je l’enverrai chercher. » Non mais ! Quelle idiote ! Cléopâtre, au moins, savait le soutenir – de ses troupes, de son argent, de ses navires, de ses conseils…

À son tour, Antyllus avait découvert les vieux cyprès de Daphné et bu aux sources sacrées. Après Antioche, il était arrivé à Alexandrie les yeux remplis des trésors de l’Oronte et des merveilles de la guerre. « Comme mon père n’a plus assez de Romains pour marcher contre l’Arménie, expliquait-il à sa nouvelle famille, il a levé des troupes en Macédoine et en Syrie : j’ai vu des trompettes syriens qui portaient des peaux de lion…

— Comme soldats, ils sont nuls, les Syriens ! Rien que des lâches ! dit le jeune Alexandre, fâché de se faire voler la vedette.

— Préjugés, trancha Césarion. Une fois sur deux, Alexandre, tes opinions sont des préjugés, c’est désastreux pour un roi », poursuivit-il gravement.

Césarion avait pris Antyllus en sympathie. Certes, le garçon, blond et élancé, ressemblait à son demi-frère Alexandre, et tous les deux à leur père. Mais Antyllus ne serait jamais un rival pour l’enfant-pharaon : il ne pouvait prétendre à rien. Et son âge, ses connaissances, son précoce bilinguisme, faisaient de lui, pour le fils de César, le compagnon rêvé. C’est ce qu’avait déjà jugé la Reine, du fond de la Syrie, en recommandant de lui donner pour précepteur Théodore, un cousin d’Euphronios qui éduquait son aîné. Les deux garçons, qui avaient en commun trois demi-frères et deux précepteurs, devinrent vite complices : Césarion donnait de la profondeur à Antyllus, qui donnait de la légèreté à Césarion.

Le jeune Romain, logé lui aussi sur l’île d’Antirhodos, venait jouer avec « les petits » chaque fois que Césarion devait signer des décrets ou coiffer la double couronne pour recevoir l’épistratège du Delta ou le gouverneur de Chypre.

Au Palais Bleu, tout le monde adorait le fils de Fulvia ; même Alexandre, qui trouvait en lui un modèle à imiter ; et même Ptolémée Philadelphe le souffreteux, qui ne se tirait d’une otite que pour tomber dans une pneumonie.

Pendant ces maladies qui, à tout coup, mettaient ses jours en danger, Iotapa, la mystérieuse aux pommettes hautes et aux longues paupières, essayait de calmer Séléné, dont la vie semblait suspendue à la respiration du « bébé » : elle la prenait par la main et l’obligeait à s’asseoir dehors au pied d’un mur, sur une natte de jonc posée à même la terrasse, pour regarder, selon l’heure, le vol des mouettes ou la danse des étoiles. Tandis que leurs chasse-mouches et leurs porte-gobelets, respectueux et inquiets, se tenaient à l’écart, les fillettes restaient là en silence, épaule contre épaule. Incapables d’échanger deux mots dans un langage commun. Pyrrandros, leur précepteur, ne faisait pas son travail. Trop vieux, et trop homme de lettres, pour enseigner des rudiments : Iotapa ne savait ni lire le grec, ni le parler ; Alexandre n’écrivait encore qu’au poinçon, sur des tablettes prégravées ; et Ptolémée restait gaucher.

 

Mais tout allait changer, car la Reine rentrait : Marc Antoine revenait victorieux d’Arménie, il ramenait à Alexandrie Artavasdès enchaîné. Il était temps. À Rome, l’opinion s’impatientait – Octave, aidé de son ami Marcus Agrippa, un stratège de talent, remportait dans les régions d’Occident victoire sur victoire, tandis qu’à l’est rien n’avançait… Le parti d’Antoine allait avoir enfin de quoi faire mousser, au Sénat, la gloire de son chef. L’Imperator, lui, ne se dorait pas la pilule. Bien sûr, il avait conquis l’Arménie – ce qui n’était pas très difficile, en été –, et les Mèdes ne l’avaient pas trahi, heureuse surprise ! mais le fils aîné d’Artavasdès, l’héritier légitime du royaume, avait réussi à s’enfuir, il s’était réfugié chez les Parthes, qui avaient aussitôt pris fait et cause pour lui. Il fallait se dépêcher de mettre en musique cette demi-victoire et se hâter de couronner le jeune Alexandre tant qu’on avait des couronnes à distribuer…

« À propos d’Alexandre, dit-il à la Reine qui s’allongeait près de lui dans la grande chambre de la galère royale, je ne voudrais pas médire du précepteur que tu lui as choisi, mais avec les enfants il manque de génie…

— C’est le moins qu’on puisse dire !

— Alors, renvoie-le ! Hier, à Ascalon » (toute la côte, depuis Tarse jusqu’à Gaza, appartenait maintenant à Cléopâtre, dont les navires pouvaient faire escale où bon leur semblait), « hier, quand mon ami Hérode est venu me saluer à bord, il était accompagné d’un jeune philosophe syrien que j’ai trouvé plein d’esprit. Il se fait appeler Nicolas de Damas, écrit sur les plantes et les hommes des pays qu’il a visités, il m’a offert un petit traité politique dont il est l’auteur, Sur le bien dans la vie pratique – ni un chimérique, ni un sceptique : un philosophe de l’école d’Aristote. Et puisque Aristote fut le précepteur d’Alexandre de Macédoine…

— ... Nicolas de Damas ferait un bon précepteur pour Alexandre d’Égypte, c’est ça ? Aucun homme recommandé par ton ami Hérode ne peut être “un bon précepteur”, Marc, car ton ami Hérode est un assassin… Embrasse-moi.

— Ne dis pas de sottises, ce garçon ne m’est pas “recommandé” par Hérode, il n’est en Judée que depuis trois semaines, en route vers l’Arabie, et…

— Embrasse-moi.

— Je le trouve amusant, moi, ce Nicolas. Je suis sûr que tu le trouveras beau : très brun, élégant – rien d’un Diogène ! Et puis, il est jeune, ambitieux, il a tout intérêt à réussir auprès de nos enfants.

— Si tu veux… Embrasse-moi. Ne parlons plus de ces gens-là. Baise-moi tant que nous sommes à quai : Poséidon est si jaloux… Baise-moi, Marc, avant que je n’en sois réduite à trouver beau un Nicolas de Damasde Smyrne ou d’ailleurs ! »

 

La première chose que découvre le nouveau précepteur en prenant ses fonctions, c’est que les enfants du Palais Bleu ne connaissent même pas la ville qu’ils habitent. Antyllus non plus, il est vrai : il parle de Rome, d’Athènes, d’Antioche, mais – à part le Quartier-Royal, fermé sur lui-même – il n’a rien vu d’Alexandrie. Alexandrie, cette merveille ! La seule ville au monde construite en suivant les règles d’Aristote, son « Maître » ! Alexandrie, la ville idéale telle que le grand philosophe l’avait peinte par avance dans sa Politique : le plan en damier, la ventilation des rues, la spécialisation des quartiers, celle des places publiques – ici, Nicolas retrouve tout de ce qu’il a appris dans les livres !

Il veut communiquer son enthousiasme aux enfants en leur faisant découvrir leur ville comme aucun voyageur ne la verra jamais : du haut du Phare.