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À Rome, quand on apprend qu’Octave a pris Alexandrie, qu’Antoine est mort, et Cléopâtre prisonnière, les banquiers divisent aussitôt par trois leurs taux d’intérêt : grâce aux trésors de l’Égypte, l’État romain est redevenu solvable.

Des officiers sont venus ôter aux enfants leurs bijoux, tous leurs bijoux, sauf les amulettes de turquoises du plus jeune et le minuscule Horus d’or de Séléné. Octave fait dessertir les pierres et fondre le métal. On bat déjà monnaie pour lui à Alexandrie : sur l’avers, un crocodile enchaîné, symbole du royaume vaincu, et, pour légende, « L’Égypte est prise ». On a ramassé aussi leurs jouets : au Quartier-Royal, chariots, poupées, cerceaux, toupies, n’étaient jamais en plomb ni en bois – rien que de l’or, de l’argent, de l’ivoire…

Pour le reste, les princes « métis » sont correctement traités, on les a consignés dans leur appartement, mais ils sont bien nourris. Nourris pour être mieux mangés. Car le nouveau maître leur réserve un rôle de premier plan dans la représentation finale. Jusqu’à la fête il les lui faut en bonne santé.

D’autant que l’état de l’actrice principale lui donne quelques soucis : au Palais Bleu, elle reste couchée, ne s’habille plus, refuse toute nourriture… Il craint de perdre sa vedette. Le peuple romain serait déçu : il s’est habitué à humilier le vaincu, c’est le clou du spectacle. Vercingétorix, le colosse, chargé de chaînes devant César, ou le roi de Macédoine, Persée, marchant devant son vainqueur, l’air égaré, avec tous ses enfants devenus esclaves : « Encore accompagnés de leurs nourrices et de leurs pédagogues qui, en larmes, tendaient les mains vers les spectateurs et montraient aux plus petits comment supplier le peuple, il y avait parmi les plus jeunes – raconte Plutarque – deux garçons et une fille qui, à cause de leur âge, n’avaient pas conscience de l’étendue de leur malheur ; ils excitaient d’autant plus la pitié qu’ils étaient plus insensibles au changement de leur fortune ; Persée passa presque sans attirer l’attention, tellement les Romains étaient occupés à regarder ces enfants et à éprouver, devant le spectacle qu’ils donnaient, un sentiment mêlé, où la joie et la douleur s’amalgamaient. » Délicieux, sûrement ! Sentiment délicieux. De l’émotion en direct ; de la mort live ; et ce voyeurisme collectif élevé au rang des vertus civiques… Comme ils en eurent du plaisir, les Romains, à pleurer sur les enfants de Persée ! Ce qui ne les empêcha pas de faire étrangler Persée, ni de laisser les bambins, devenus esclaves, mourir en bas âge.

Octave n’imagine pas de donner au peuple un divertissement inférieur à ceux de ses prédécesseurs : pour son Triomphe, il veut la lionne et les lionceaux. La lionne, enchaînée, sera superbe ! Et plus originale que le sempiternel guerrier barbu. En plus, on a de la chance : on peut présenter des lionceaux jumeaux ! Du jamais vu ! Une attraction sensationnelle si on sait la mettre en valeur. Octave a déjà prié Mécène, gouverneur officieux de sa capitale et intendant des menus plaisirs, de réfléchir à l’exhibition de ce joli lot. Mais pas question que, d’ici là, sa vedette lui file entre les doigts en s’affamant ! Il lui a fait porter un message très explicite : si elle se laisse mourir, il tue les enfants.

Résignée, elle a recommencé à s’alimenter et elle prend maintenant tous les remèdes que lui ordonnent Olympos et les hommes d’Octave chargés de sa garde. Le corps d’un prisonnier appartient à son geôlier.

 

Le corps de Séléné n’appartient plus qu’à ses morts. Ils l’habitent tandis qu’elle gît, fiévreuse, les yeux purulents, sur un lit de fortune, au fond de l’appartement où s’entassent les enfants et leurs derniers serviteurs.

« Ça a commencé quand ils sont venus prendre Iotapa l’autre matin, explique Cypris au médecin. Il faut dire qu’après la mort d’Antyllus on peut se demander où ils l’expédient, cette petite… Son père n’est même plus roi de Médie ! Qu’est-ce qu’ils vont faire d’elle, les Romains ? La tuer aussi ? En tout cas, ma princesse à moi s’est mise à crier. Pourtant, notre Iotapa se taisait – comme d’habitude… Taous et Thonis l’aidaient à plier vivement deux ou trois affaires, sans s’affoler, mais Séléné a commencé à trembler de la tête aux pieds. Va savoir, mon pauvre Olympos, ce qu’elle s’est figuré !… Mais, déjà, ça faisait bien deux jours qu’elle gardait les yeux fermés. Depuis le moment où Décertaios, le Syrien, a pris le commandement de nos gardiens. Bon, on sait toutes ici ce qu’il a fait, le Syrien : comment il a retiré l’épée du ventre de son maître encore vivant, pour apporter l’arme à Octave et toucher la récompense… Pas eu la patience d’attendre que son chef ait fini de saigner, ce sagouin-là ! Ah, misère ! Penser que ce pauvre Imperator, quand il a repris conscience tout étripé, il ne pouvait même pas s’achever : plus de poignard, plus d’épée ! Le temps qu’il lui a fallu pour mourir, l’infortuné ! Paraît qu’il suppliait qu’on l’égorge… Dis voir, Olympos, est-ce que tu le sais, toi, ce qu’ils se sont dit après, dans le Mausolée, la Reine et lui ? On prétend que c’était si beau… Tant de malheurs ! Forcément, entre femmes on en avait parlé, alors ma petite princesse, dès qu’elle a vu Décertaios dans notre vestibule, elle a hurlé. Mais hurlé ! Sans bouger. Comme ça : ho-o-o-o… Elle ne s’arrêtait plus. Et quand je suis arrivée à la faire taire, elle a fermé les yeux. Ne les a rouverts que deux jours après, pour voir Iotapa s’en aller – et là encore, des cris ! Remarque, je dis “des cris”, mais quand elle est comme ça, on dirait plutôt une espèce de chien qui hurle à la mort. Une chienne… Je lui lave bien les paupières à l’éponge pour les décoller et je les baigne de jus de grenouille, comme j’ai toujours fait. Mais c’est cette fièvre qui… Je n’ai même pas pu lui montrer ce qu’on a retrouvé hier sous le matelas d’Iotapa : les trois dés de serpentine et le joli cornet en bois de Maurétanie qu’on croyait perdus dans nos déménagements. Ah, cette Iotapa, elle volait comme d’autres respirent ! Mais quand j’ai dit à ma princesse qu’on avait remis la main sur le gobelet de Césarion, la voilà repartie à crier. Au point de s’en arracher les poumons ! Moi qui croyais lui faire plaisir ! Un petit cornet qu’elle adorait, qu’elle a toujours porté comme un prêtre d’Isis porte son vase d’eau sacrée ! Et brusquement… Ah, les enfants, ce que ça peut être changeant ! »

 

La fillette n’a sans doute pas vu Octave visiter le Quartier-Royal. Avant d’entrer lui-même dans la ville, il avait pris le temps – le temps que le corps d’Antoine ait disparu du paysage, qu’on ait liquidé les amis du vaincu, et que les Alexandrins soient bien assouplis par la peur. Alors, il a réuni les notables au Grand Gymnase, s’est posté à la place exacte où Antoine avait prononcé, quatre ans plus tôt, son grand discours des Donations, et il a parlé. Parlé devant une foule prosternée – rien que des dos et des fesses ! À ce peuple rampant, ce peuple terrifié qui flairait la terre, il a annoncé qu’il ne brûlerait ni temples ni maisons, qu’il ne détruirait pas la ville. Non par un mouvement de pitié (la clémence ne lui est pas naturelle), mais pour deux raisons précises, a-t-il dit. La première, historique : c’est le grand Alexandre lui-même qui a dessiné cette cité ; la seconde, plus actuelle : Areios, son philosophe attitré, est né là. Et tant pis si les deux motifs ne nous semblent pas du même poids – en politique, Octave n’est ni le premier ni le dernier à préférer ses bouffons à ses prédécesseurs… Du reste, il a peu développé ; dans ses discours, il cultive la brièveté. Qu’on n’attende pas de lui cette « éloquence asiatique », lyrique et sentimentale, où Antoine excellait. Il se veut Romain jusque dans l’art oratoire.

Après le Grand Gymnase, il s’est rendu au Sôma en « touriste », pour voir le corps d’Alexandre. Il a fait ouvrir le cercueil de cristal pour « toucher »… et il a cassé le nez du demi-dieu ! C’est à la suite de cet exploit qu’il a pénétré, avec ses deux mille gardes espagnols en armure de parade, dans les rues et les jardins du Quartier-Royal. Il n’avait encore jamais vu Cléopâtre, et il voulait se rendre compte par lui-même de son état de santé. Mais surtout, surtout, qu’elle lui épargne son numéro d’aristocrate dédaigneuse, de reine offensée, qu’elle ne joue pas les mijaurées ! Et inutile qu’elle tente le coup du charme : pour cette première rencontre, il a apporté de quoi l’humilier – l’inventaire précis de ses bijoux. Précis ! Car il a exigé d’elle, ces derniers jours, une liste détaillée des parures que ses légionnaires n’ont pas retrouvées dans le Mausolée, et elle a triché. Il l’a su par des serviteurs et attend maintenant qu’elle lui révèle l’emplacement des dernières cachettes : il va lui prouver qu’elle ment, et lui parler de ses enfants. Sitôt qu’on l’oblige à imaginer le sort des enfants, elle devient coopérative…

Ces petits otages, il n’a pourtant pas eu la curiosité de se les faire présenter. De même qu’il n’aura aucun désir de lire les lettres de Jules César que Cléopâtre a conservées et qu’elle lui tendra, pendant l’entretien, pour l’amadouer : « Regarde ce que m’écrivait ton père » (elle dit « ton père », comme elle l’aurait dit à Césarion, alors qu’Octave n’est rien de plus qu’un petit-neveu, obligé par testament à porter le nom du défunt ; mais la fière souveraine se soumet). Lettres politiques, lettres d’amour, le nouveau maître ne doute pas que l’Égyptienne ait de tout. Sans parler des dossiers administratifs et militaires du grand homme, qu’Antoine avait gardés.

Avant de quitter Alexandrie, lui, Octavien CésarImperator universel, ne devra pas oublier de les brûler, ces écrits de « son père ». Il se sent d’âge, désormais, à ne plus se chercher de modèle. Il avance seul, sans se retourner.

 

Les adversaires – le Romain vainqueur et l’Égyptienne vaincue – se sont quittés très vite, chacun pensant avoir pris la mesure de l’autre. Il l’a jugée flagorneuse et plutôt bête. Très attachée à la vie, mûre pour le Triomphe… Il s’est trompé.

Elle ne s’est pas trompée sur lui : elle ne pourra ni se sauver ni sauver ses enfants sans déshonneur. « Le déshonneur » : la seule limite qu’Antoine, en mourant, lui ait demandé de mettre à son appétit de survie ; il savait combien elle était douée pour le bonheur, comme elle excellait à goûter et faire goûter les plus petites choses de ce monde-ci – le vent sur sa peau, le froissement des roseaux, la fraîcheur d’une pastèque –, il connaissait aussi son aptitude déraisonnable à espérer… Quand, appuyée contre le lit du Mausolée où il agonisait, barbouillée du sang de ses blessures, elle pleurait et déchirait sa robe pour étancher l’hémorragie, il lui avait dit qu’il comprenait, comprenait qu’elle ne voulût pas mourir avec lui, pas tout de suite, qu’elle pouvait encore gagner du temps, essayer de négocier les trésors qui lui restaient, mais qu’elle devrait s’arrêter avant de nuire à sa gloire. « Gloire » était le seul mot qui, chez cette fille des Ptolémées, pût faire contrepoids au mot « vie ».

Emprisonnée dans la chambre royale du Palais Bleu, où couchaient aussi ses suivantes Iras et Charmion, soignée par Olympos, servie par ses esclaves ordinaires, elle n’avait jamais cessé d’être informée de ce qui se passait dans le Quartier-Royal, ni même de ce qui se tramait à l’état-major. Un espion lui fit savoir qu’avant trois jours les Romains la mettraient dans un bateau pour l’Italie. Apprit-elle aussi la mort de Césarion ? Du moins, son arrestation ? C’est possible.

Elle écrivit à Octave pour solliciter humblement la permission d’aller couronner de fleurs la tombe d’Antoine. L’Imperator d’Occident, et qu’on n’appelait déjà plus que CésarCésar tout court, qu’elle appelait à son tour César, fut sensible à tant d’humilité, il autorisa la sortie. Ce jour-là, les nourrices dirent aux enfants : « Écoutez ! Écoutez les sistres, les chants. C’est votre mère qui passe derrière nos Mille Colonnes pour se rendre au tertre de votre père. » Taous utilisa cette expression – « le tertre » – savait-elle à quoi ressemblait le tombeau, où il se trouvait ? Si Taous avait vécu, Séléné aurait pu l’interroger... Mais, en trois semaines, tous ont disparu.

 

« La Reine est morte ! Elle s’est empoisonnée ! » Quand la rumeur atteint l’appartement où sont gardés les enfants, les servantes s’affolent, poussent des hurlements. Malgré la défaite, la mort d’Antoine, les assassinats, les trahisons, et l’occupation, les nourrices avaient cru pouvoir continuer « comme avant » : les plats arriveraient toujours de la cuisine, les blanchisseurs prendraient le linge sale tous les matins, et le Nil remplirait chaque année les réservoirs du Maiandros. Tant que la Reine vivait, le petit peuple des palais se sentait protégé : on la savait maligne comme un Ulysse, et tellement riche ! Elle réussirait sûrement à épouser le nouvel Imperator ; peut-être même lui donnerait-elle des enfants – elle était si féconde, et lui, le malheureux, n’avait pas de fils…

« La Reine est morte » : là, c’est un tremblement de terre ! Tous ceux qui peuvent courir courent au hasard, comme après la reddition de la flotte. La Reine est morte, Iras aussi, et Charmion, et un vieil eunuque qui les servait. C’est Octave qui a donné l’alerte : il venait de recevoir une tablette de sa prisonnière – quelques mots pour demander l’ultime faveur de reposer auprès d’Antoine pour l’éternité. Aussitôt, il a dépêché deux de ses amis au Palais Bleu. Les sentinelles étaient très étonnées : quoi ? mais non, tout allait bien, en rentrant du tombeau de son mari la Reine avait pris un bain, commandé un repas fin, « et maintenant elle fait la sieste »…

Ouvrant la porte, les hommes trouvèrent Cléopâtre en robe de parade, couchée à plat sur un lit d’or, l’une des suivantes morte à ses pieds, tandis que l’autre, chancelante, tentait de nouer un diadème blanc dans les cheveux de sa maîtresse immobile. « Ah, Charmion, cria l’un des gardes furieux, voilà du beau travail ! – Très beau, et digne de la descendante de tant de rois », et elle tomba près du lit, morte aussi. Par les fenêtres ouvertes sur la mer, on voyait le sable, les vagues, le Phare… L’agitation, dans le Quartier-Royal, dura des heures : parce que la Reine était encore tiède et que, sous son maquillage, on ne voyait pas la couleur de sa peau, les Romains crurent possible de la ranimer. On ordonna à Olympos d’administrer des contrepoisons. Y par-vint-il ? Ce qui est sûr, c’est qu’en examinant les trois corps il n’y trouva aucune trace… Mais les langues des esclaves de la chambre se déliaient, on disait que la Reine avait toujours gardé dans sa chevelure plusieurs épingles creuses qui contenaient le poison extrait par Glaucos. Certes, les gardiens fouillaient systématiquement ses vêtements, mais avaient-ils pensé aux épingles ? Un vieil eunuque penché à la fenêtre déclara soudain qu’il voyait, dans le sable de la grève, la trace d’un serpent… Quelques-uns crurent alors distinguer sur le bras de la Reine une piqûre légère ; à tout hasard et dans la panique, on fit sucer cette « morsure » par un serviteur psylle – ces Libyens avaient la réputation d’être immunisés contre le venin. Le Psylle ne mourut pas, en effet ; mais le corps de la Reine se raidissait, ce corps était glacé…

 

Vingt siècles après, soyons francs : aucun de ces détails « historiques » n’est avéré. Les tentatives de réanimation ? Plutarque, qui s’appuie, lui, sur le témoignage écrit du médecin, n’y fait aucune allusion. Sur la cause de la mort (des morts, puisqu’il y avait trois ou quatre cadavres), il formule deux hypothèses : le poison contenu dans les épingles creuses, ou la morsure d’aspic ; et il conclut : « Personne ne sait la vérité. » Octave, qui dut fournir une version officielle, choisit la vipère ; mais sans l’accompagner du légendaire « panier de figues ».

De ce panier de figues qui aurait servi à introduire discrètement le reptile dans la chambre, pas un mot chez les contemporains. Rien chez Horace, par exemple, qui en reste au serpent, sans plus de fioritures. Les figues n’apparaissent que deux cent cinquante ans plus tard quand, Lucain ayant chanté les talents des Psylles, et Suétone convoqué un Psylle au chevet de la Reine, Dion Cassius orchestre le tout : panier de figues et vertus des Psylles, en ajoutant que le premier à avoir indiqué aux Romains la trace d’un serpent était un vieil eunuque, qui se serait aussitôt suicidé… Mais cette histoire de Psylle et de réanimation, comment y croire ? Si bêtes qu’aient été les soldats, ils devaient quand même pouvoir distinguer un vivant d’un mort ! Inutile de passer des heures à « ranimer » une femme qui ne respirait plus…

Quant au vieil eunuque et à l’aspic, ils ne sont guère plus convaincants. Certes, on prétend qu’Alexandrie était alors une ville pleine de vipères, qui vivaient dans les maisons où on les nourrissait, paraît-il, de farine diluée dans le vin. Mais, pas plus que cet étrange menu, une telle promiscuité n’est vraisemblable : les serpents font mauvais ménage avec les chats ; or des chats, là-bas, il y en avait partout… En vérité, un seul serpent, « le Bon Génie », celui qui donnait son nom au grand canal de la ville, était vénéré par les Grecs d’Alexandrie : il s’agissait à la fois de l’antique couleuvre protectrice des autels domestiques et de la forme prise par Zeus-Amon pour engendrer Alexandre le Grand. De leur côté, les Égyptiens croyaient depuis toujours que le cobra de la coiffe royale (ce cobra du désert, long de deux mètres) ouvrait au pharaon les portes de l’au-delà où règne Osiris le ressuscité. En se faisant mordre par un serpent, Cléopâtre aurait donc trouvé la meilleure façon de combiner les deux traditions et de signifier qu’Alexandre-Zeus-Osiris était revenu la chercher : « Je ne meurs qu’en apparence »… Pour autant, les faits sont têtus : aucun aspic ne pouvant piquer trois personnes à la fois, ce n’est pas ainsi que la reine s’est tuée.

Certains supposent, il est vrai, qu’on avait livré aux prisonnières trois vipères en même temps, « Les figues sont belles aujourd’hui, vous m’en mettrez trois corbeilles ! ». Mais il aurait fallu capturer ces reptiles longtemps auparavant et les avoir fait jeûner : un aspic qui, pour se nourrir, a tué dans les jours précédents n’a plus assez de venin pour paralyser – l’aspic n’est pas une arme avec laquelle on se suicide au pied levé !

Qui ce conte bleu a-t-il trompé ? Les Égyptiens, sûrement : ils avaient trop envie que leur dernière reine fût immortelle. De leur côté, les gardes romains ont dû se jeter sur cette fable avec soulagement. Car si, par une audace inouïe, suivie d’un mode de suicide inédit (et jamais employé depuis), on les avait dupés, ils étaient moins coupables que s’ils avaient manqué à une précaution élémentaire – fouiller l’appartement, le linge de corps, la chevelure, de celle qu’ils étaient censés surveiller…

Quant à Séléné, il me semble qu’elle ne se laissera pas abuser : elle a si souvent joué avec les belles épingles de sa mère, les longues épingles ornées de perles et de grenats, ces épingles dont parfois la tête pivotait comme le chaton d’une bague et révélait une minuscule cavité. Elle se rappelle aussi le coup sec de cuillère à fard qu’elle a reçu sur les doigts pour avoir osé, un soir de banquet, toucher à l’une de ces épingles-là. Des épingles interdites… Plus tard, elle découvrira qu’autour de sa mère le poison était omniprésent : travaux de botanique que la reine supervisait au Muséum ; intentions homicides que le médecin Glaucos avait révélées au légat Dellius ; expériences multipliées sur des condamnés à mort ; ou dîner de violettes. Non, Séléné, lucide comme je l’imagine, n’a pu préférer l’histoire du serpent à celle des épingles. Encore que sur le moment, et dans la panique…

 

Sur le moment ? Sur le moment, quand on apprit, au Palais des Mille Colonnes, la mort de la Reine, des deux suivantes et d’un esclave, les nourrices crurent à un assassinat : les Romains avaient recommencé à tuer dans le Quartier-Royal ! Iras et Charmion étaient mortes en défendant leur maîtresse. Maintenant les assassins allaient s’en prendre aux trois petits, massacrer les derniers des Ptolémées…

Vite, il faut cacher les orphelins. Il paraît qu’il existe quelque part un souterrain : où ? « Non ! crie Séléné. Pas le souterrain ! » Celle-là, si elle se remet à couiner, elle va ameuter toutes les légions, grommelle Taous. Ne pas la contrarier surtout. Filer doux. « N’aie pas peur, mon pigeon doré, dit Cypris, on ne va pas vous mettre sous la terre, on vous cachera dans le Palais, on va trouver… » Des rideaux, un placard, un buffet, n’importe quoi.

Déjà, on entend à l’autre bout du bâtiment le cliquetis caractéristique d’une cohorte et des ordres lancés à pleine gorge dans une langue barbare : Octave vient d’exiger qu’on s’assure des enfants. Il a peur que son beau Triomphe soit raté. Veut que les princes soient immédiatement sortis de ce Quartier-Royal plein de mages et d’eunuques, de ces cours labyrinthiques, de ces rues sans issue, de ce dédale obscur que surveillent des déesses à tête de lionne : les jumeaux et leur cadet doivent être transportés sur-le-champ à bord d’une galère romaine.

Les femmes des Mille Colonnes ne savent pas que le souci du Romain est de préserver les enfants, qu’il est de son intérêt bien compris de les soustraire aux « serpents qui traînent » et au dévouement désespéré de leurs domestiques… Les femmes ne le savent pas et elles ont peur, elles fuient. Fuient entre leurs quatre murailles, leurs portes fermées, leurs portes gardées.

Les murs du palais sont peints d’îles peuplées d’oiseaux, de vergers fleuris, de barques de pêche sur des flots poissonneux, de Pygmées chasseurs au bord d’un grand fleuve – scènes nilotiques belles comme des mensonges. Parfois, ces murs en trompe-l’œil semblent s’ouvrir sur d’autres palais – des palais dans les palais : pilastres, balcons, terrasses, pergolas et colonnades à l’infini. Dans la dernière chambre (une pièce aveugle traitée en temple rustique), un petit escalier. Qui ne mène nulle part : derrière le faux marbre d’une contremarche est dissimulée une cache, où l’on range, à l’abri des mains rapaces, quelques vases en argent.

On pourrait, suggère Thonis en courant, pousser là-dedans les enfants (elle dit « les enfants », elle est déjà tellement plus vieille que les princes de son âge), ce n’est pas grand, mais s’ils se tassent, ils logeront : « Faut juste qu’on ait le temps d’en sortir les vases… » Du coup, « pour avoir le temps », les nourrices tirent les verrous derrière elles. Une porte, deux portes. Au loin, on entend les glapissements du gynécée, le hurlement de la grosse lingère, les cris plaintifs des fileuses, mais rien n’arrête la marche métallique des soldats qui progressent dans l’appartement. Quand ils se heurtent à la première porte verrouillée, ils grondent, tapent, se fâchent, et l’enfoncent. « Occupe-toi des enfants, lance Taous à Cypris. Moi, je vais au-devant de ces monstres pour les retarder. Viens avec moi, Hermaïs, viens, Thonis… »

« Conserver ta vie », disait leur mère. Faut-il obéir ? Et comment ? Tout va si vite ! Ils sont dans le noir maintenant, accroupis dans le trou. Sur eux, Cypris a refermé la fausse marche comme on ferme un tombeau. Plus d’air, plus de lumière. Ptolémée gémit, Séléné lui met la main sur la bouche, Alexandre murmure : « Ils vont nous tuer ». Elle a chaud, elle étouffe, son cœur bat fort, mais, tout à coup, il lui semble que, dans le noir, elle voit clair : un soldat rouge marche vers eux…

 

Le centurion a du métier : quinze ans « de légion », en Espagne, dans les Balkans, en Syrie. Partout, c’est lui qu’on charge de fouiller les villages conquis. Il n’a pas son pareil pour faire rendre gorge aux maisons vaincues : retrouver les derniers sous enterrés au pied de l’olivier, rafler les petits bijoux sur les cadavres, dénicher les femmes et les enfants terrés dans la cave. Rien ne lui échappe. Il a du flair, il aime la chasse.

Sa mission d’aujourd’hui – se saisir des petits princes pour les conduire au Port des Rois – relevait de la routine, mais voilà qu’elle tourne à la battue. Les bonnes femmes lui résistent, cachent les petits métis comme s’il leur voulait du mal : ça va être l’occasion de rigoler ! Pister, débusquer, c’est son fort. Le meilleur chef de meute de la Douzième – la Foudroyante… Une grosse Égyptienne essaie de lui barrer le passage, bras écartés, en braillant des trucs que personne ne comprend ? Allez, zou, il la débite en tranches ! Pour lui apprendre à verrouiller les portes et à défier le peuple romain ! Si cette punition pouvait au moins servir de leçon aux autres timbrées… Mais pas du tout : une deuxième folle se jette en travers de son chemin, suivie d’une galopine enragée. Alors il perce, à coupe, il taille, il tronçonne, comme dans un maquis de ronces – garanti qu’elles ne repousseront pas, ces deux-là ! « Achève-les, dit-il à son meilleur décurion, mais épargne la vieille bique qui se prosterne dans le coin. On n’est pas des assassins. » Pendant que ses hommes arrachent les tentures, éventrent les matelas, renversent les brûle-parfums, il les devance, pénètre dans la dernière pièce, une chambre aveugle. « Apporte-moi une torche, Avidius, et que ça saute ! »

Il a tout de suite repéré l’escalier qui monte vers une porte. Fausse porte, bien entendu. Peinte sur la muraille. Ah, ces riches, avec leurs foutus trompe-l’œil ! Ils ont de quoi s’offrir des vraies colonnes, des vraies portes, ils préfèrent les fausses ! Sacrés cinglés ! C’est comme pour les fleurs, les fruits, ou le gibier : rien que du semblant, dans ces palais !… Donc, comme ça, pas de porte, hein, pas de débouché ? Un cul-de-sac ?

Le centurion s’est immobilisé, son glaive à la main. Il scrute, renifle. Ils sont là, il le sent : les « bâtards » qu’à doit mener au bateau sont là ! Planqués… Sans bouger, il inspecte les lieux du regard. Suspend sa respiration. Écoute longuement. Son plaisir, il le déguste avec lenteur. Ne se laisse pas distraire par les fresques, ni abuser par le nombre des buffets ou le méli-mélo des vases d’argent : ça, c’est le leurre, la broussaille trompeuse, le buisson creux. S’intéresser à l’escalier, plutôt : son soubassement, ses marches… Sans même s’approcher, il comprend : la dernière contremarche imite le marbre. Il n’a pas de doute, c’est une toile peinte. Il retient son souffle, bande ses muscles, et charge : du bout de son glaive, il crève le camouflage, « Sortez de là ! », et, au fil de l’épée, découpe d’un coup cette muraille de papier.

Une gamine en noir se hisse hors du trou, suivie d’un blondinet tout tremblant. Le troisième, il doit le récupérer à tâtons, au fond de la cache, et le tirer par la peau du cou. Un mouflet qui couine comme un rat dans une ratière et, de frayeur, se pisse dessus ! De la main gauche, à bout de bras, il secoue le mioche, histoire de l’égoutter, et, de la droite, il tient son glaive bien empaumé quand, brusquement, sans crier gare, la gamine se précipite sur lui. Si, par un réflexe de vieux routier, il n’avait aussitôt relevé la pointe de son arme, elle se serait enfilée dessus ! En somme, il la tuait ! Alors qu’on l’a précisément chargé de la mettre à l’abri, d’assurer sa sécurité…

Le soldat rouge remet vivement l’épée au fourreau, écarte la petite de la main, sa main au bracelet de cuir sanglant, puis repousse son casque et s’essuie le front : amende, dégradation ou étrivières, ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il vient d’échapper de peu aux punitions, on a frôlé la catastrophe ! Une sale affaire…

 

Ont-ils vu le désordre, les portes enfoncées, le cadavre d’Hermaïs, le sang de Taous, le corps de sa fille ? Ptolémée, qu’un légionnaire a chargé sur son épaule comme un tapis pour retraverser l’appartement, Ptolémée certainement pas : il a la tête en bas. Mais Alexandre ? Mais Séléné ?

La toute dernière image qu’elle garde d’Alexandrie est celle de la passerelle entre le quai et le bateau. Un soldat les aide à s’engager, un matelot leur tend la main pour enjamber le bordage. Mais Séléné n’a pas de main à donner : elle serre contre elle le petit sac où Cypris a jeté le trésor retrouvé après l’enlèvement d’Iotapa – le gobelet « en maurétanie » et les trois dés verts, cadeau de Césarion. Bien qu’elle n’ait plus de mains, plus d’yeux, plus d’équilibre, elle se dégage d’un mouvement d’épaule et franchit seule le pont en courant. À l’aveuglette.

Les remparts du Port des Rois, les hommes casqués de bronze, la trirème et sa cabine trop basse, elle ne les voit pas. Ne voit plus, parce que, déjà, elle revoit. Revoit l’assassinat du dioïcète sur ce même quai, et le bébé d’Arménie dans le Triomphe des Donations, ce nouveau-né prisonnier qu’elle n’a pas sauvé… Elle entend son père, l’Imperator, patient mais inflexible : « C’est la loi de la guerre, Séléné, l’enfant d’hier n’existe plus. »