La clinique aux pastilles rouges

Le bureau du Dr Duplex n’était pas aussi luxueux que celui du Dr Yungsé, un confrère anesthésiste qui exerçait son art dans une des plus belles cliniques de la Côte d’Azur.

Ce Vietnamien au regard espiègle m’accueillit chaleureusement car il comptait sur moi pour le remplacer pendant une quinzaine de jours avec l’espoir de me revendre sa clientèle quelques mois plus tard. L’ambiance feutrée de la pièce était en harmonie avec la porte à tourniquet du hall d’entrée, qui n’avait rien à envier à celle des nombreux palaces de la ville. Même assis, les semelles en crêpe de mes chaussures campagnardes s’enfonçaient dans l’épaisseur de la moquette. Et lui, en face de moi, se balançait sur un gros fauteuil de cuir rouge en me faisant l’article avec un fort accent asiatique.

– Ti vois, ici on n’est biene. Oui, oui, très biene, hi ! hi !

– Oui, je n’en doute pas, répondis-je songeur en repensant aux merveilleuses chambres qu’il venait de me faire visiter. Rien ne manquait dans ces chambres. Rien. Écran plasma, vue sur la mer, petit balcon, salle de bains attenante, lit électrique, éclairage tamisé avec potentiomètre ; ça sentait le fric à plein nez, là-dedans.

– Ici, on fait surtout chirurgie esthétique, ça paye biene, très biene. En plus, les yens te payent en espèces, c’est biene aussi. Pas beaucoup d’impôts, hi ! hi ! Et puis aussi on fait la chirurgie thoracique, ça, c’est un peu embêtant mais c’est biene aussi.

– De la chirurgie thoracique ? Mais vous n’avez pas de réanimation, ici ?

– Non, pas de réanimation, mais on a des caméras dans les chambres qui surveillent les malades. Quand ils vont pas biene, ils font des yestes et on viene.

– Des caméras ? Mais ce ne sont pas les caméras qui surveillent les malades, quand même ?

– Si, si, les caméras surveillent.

– Mais qui est-ce qui regarde les écrans de contrôle ?

– Le standardiste, il a la télé et il bascule. Y passe d’une chambre à l’autre. La nuit, c’est le veilleur de nuit qui le fait. Y a touyours quelqu’un, touyours.

– Ouh là là ! ça craint vraiment, ça !

– Mais non, ne t’en fais pas. Y a yamais de problème, ça marche biene. Ah ! il faut que ye t’explique les pastilles. Pastilles rouye, verte et yaune. Les pastilles, c’est pour la chirurgie esthétique. Rouye, tarif multiplié par quatre, verte par deux, et yaune tarif normal.

– Ah bon ! Et comment tu apprécies ça ?

– Pendant la consultation. Tu regardes arriver les yens par là, me dit-il en donnant un coup de menton vers la fenêtre qui donnait sur le parking. Grosses voitures, femmes avec gros biyoux, bien habillées, pastille rouye, moins bien c’est vert, après c’est yaune, c’est toi qui le vois avec l’habitude, hi ! hi !

J’étais abasourdi. Comment pouvait-on avoir une telle conception de la médecine ? Il me fit ensuite visiter le bloc opératoire. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’avait pas gardé le meilleur pour la fin : monitoring obsolète, matériel rouillé, carrelages ébréchés, murs délabrés et surtout, oui surtout, pas de salle de réveil ! Autrement dit, aucune sécurité pour les opérés. Tous les investissements avaient été faits pour l’hôtellerie, pour attirer une clientèle fortunée pensant bénéficier des dernières techniques chirurgicales.

– Alors, tu veux commencer le remplacement quand ? me dit-il le sourire aux lèvres.

– Jamais…

Dieu merci, cet établissement est aujourd’hui fermé, mais il existe encore malheureusement quelques cliniques de ce type. Aussi, si vous devez bénéficier d’une opération de chirurgie esthétique, il faut toujours vous assurer que le chirurgien qui va vous opérer est titulaire d’un diplôme de plasticien et que l’établissement est doté des normes de sécurité nécessaires en demandant son niveau d’accréditation. En cas de défaillance ou de refus, fuyez au plus vite, votre vie en dépend !

Si certains patients sélectionnent leur site opératoire en fonction de critères objectifs, d’autres préfèrent se fier à leur intuition en fonction des relations qu’ils entretiennent avec le thérapeute.

Il existe des cas ou cette intuition est déterminante et se transforme même en une véritable prémonition, comme nous allons le voir maintenant.