La torsion de testicule

Me voici donc dans l’un des nombreux studios de RTL, racontant mon moment de honte devant le regard pétillant de malice de mon interlocuteur. « Dites donc, docteur, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une torsion de testicule, ça fait très mal, j’imagine, non ? » me demanda Philippe Bouvard avec un petit sourire gourmand. Je me souviens encore de l’air ahuri de Jean-Pierre Coffe lorsqu’il apprit l’existence de cette pathologie sur le plateau des « Grosses Têtes ».

« Ah bon, ça s’tord, ces machins-là ? » me dit-il en écarquillant les yeux derrière ses fameuses grosses lunettes rondes.

Un bref cours de médecine s’imposait donc avant de raconter l’anecdote.

Comme toutes les glandes du corps humain, le testicule est vascularisé par un pédicule artérioveineux qui l’alimente en oxygène. Dans le cas qui nous intéresse, le pédicule en question est bien différencié et se localise dans un cordon spermatique qui peut se tordre ou se vriller s’il est un peu trop long. On observe cette anomalie le plus souvent chez l’adolescent ou l’adulte jeune. Et là, ça fait très mal. Une douleur atroce, presque insupportable. Il en est de même chaque fois qu’une irrigation tissulaire devient insuffisante, comme à l’occasion d’une crampe musculaire ou d’un infarctus myocardique. Lorsque l’ischémie concerne le testicule il n’y a qu’une solution à proposer : intervenir chirurgicalement dans les plus brefs délais pour libérer le cordon spermatique et rétablir l’irrigation sanguine. Cette opération doit se faire en urgence car chaque minute compte ; passé un certain temps le testicule se nécrose et meurt. M. Coffe m’obligea à préciser que celui-ci ne tombait pas après s’être asséché !

Cet après midi-là, nous avions interrompu le programme opératoire car nous attendions la fameuse torsion du testicule annoncée par le service des urgences. On procède toujours ainsi, aussi ne nous en voulez pas trop si votre intervention chirurgicale prévue de longue date se trouve décalée de quelques heures au dernier moment. Nous essayons toujours d’agir au mieux dans l’intérêt des patients en nous adaptant à des situations qui s’imposent à nous.

Je préparais mon plateau d’anesthésie en attendant le jeune homme lorsque, soudain, je l’aperçus à travers le hublot du sas adjacent au bloc opératoire. Il était allongé sur un brancard et avait plutôt l’air calme et tranquille. Je me rendis aussitôt auprès de lui. Oui, pas d’erreur, il était bien calme et tranquille, ce qui, en l’occurrence, paraissait surprenant étant donné les circonstances car, comme je le précisais précédemment, la torsion du testicule est excessivement douloureuse et les patients ne restent généralement pas de marbre face à cette redoutable épreuve.

– Bonjour, monsieur, Dr Charbonier, je suis l’anesthésiste qui va s’occuper de vous, dis-je en lui tendant la main.

– Bonjour, docteur, il me tarde d’être opéré, j’ai très peur !

– Et vous avez aussi très mal, j’imagine ?

– Non, ça va…

– Vous n’avez pas trop mal ? insistai-je en soulevant ses draps pour examiner sa partie sensible.

– Non, ça va, mais en plus j’ai très froid, lança-t-il en ramenant le tissu vers lui.

Sa réaction me surprit. Je l’attribuai à un excès de pudeur. En tout cas, il fallait que je l’examine.

– Mais, mais… Qu’est-ce que vous faites ?

– Laissez-moi faire, n’ayez pas peur. Je ne vais pas vous faire mal. Si je vous fais mal, vous me le dites et je m’arrête tout de suite. Non, le testicule droit n’est pas gonflé… Voyons le gauche… Non… Le gauche non plus…

– Vous en avez pour longtemps encore ? siffla-t-il, passablement agacé.

– Non, c’est presque fini. Voyons les cordons spermatiques… Le gauche est libre… Y a pas de vrille… Le droit… Voyons le droit…

– Bon, y en a marre, maintenant !

– Attendez, monsieur, un peu de patience, j’ai presque fini. Il faut bien que je vous examine !

– Mais arrêtez de me tirer les couilles, merde !!!

Derrière lui, l’infirmière anesthésiste me faisait de grands signes de détresse. Elle semblait complètement paniquée et agitait ses mains de haut en bas comme l’aurait fait un petit oiseau essayant de sortir du nid. Puis, les doigts sur les lèvres, elle me donna le dossier du patient en grimaçant. Je ne tardai pas à comprendre son effroi. Le jeune homme avait de bonnes raisons d’exprimer son mécontentement. Le malheureux ne devait pas être opéré d’une torsion de testicule mais était programmé pour une extraction de dents de sagesse sous anesthésie générale ! La véritable urgence arriva quelques minutes plus tard. Obsédé par cette perturbation de programme, je m’étais trompé de patient ! Un patient en l’occurrence très patient, il faut bien le reconnaître.

– Et alors, vous lui avez expliqué votre erreur, docteur ? me demanda Bouvard en explosant de rire.

– Ben non, même pas. J’ai préféré qu’il me prenne pour un pervers plutôt que pour un médecin qui se trompe de malade. Je trouve cela plus rassurant quand on doit passer sur le billard. Mais oui, pour moi cela a été un vrai moment de honte, surtout au moment de l’endormir, environ une heure plus tard. En lui injectant l’anesthésique dans ses veines j’ai croisé son regard. Un regard qui en disait long sur ce qu’il devait penser de moi.

*

Cette histoire m’évoque un objet hétéroclite accroché au mur de la salle de repos d’un bloc opératoire que j’ai longtemps fréquenté. De loin, on se demandait quelles étaient ces breloques qui pendaient le long de la cloison, mais en se rapprochant on voyait bien de quoi il s’agissait. Au-dessous de la paire de prothèses testiculaires suspendue on pouvait lire sur un papier quadrillé :

 

DÉFOULOIR DESTINÉ

AUX AIDES OPÉRATOIRES DU Dr X.

MODE D’EMPLOI :

Si le Dr X vous a énervé pendant votre travail,

serrez très fort ces petites boules pendant au moins

trente secondes en imaginant que ce sont les siennes.

Alors ? Ça va mieux ?