Quiproquos et malentendus

Le vocabulaire médical est suffisamment complexe pour être la source de nombreux quiproquos ou malentendus.

La consultation de préanesthésie, rendue obligatoire pour toute chirurgie programmée, doit se faire un à plusieurs jours avant l’acte opératoire. À cette occasion, les patients remplissent un questionnaire qu’ils remettent à l’anesthésiste lors de cette première prise de contact. Certaines réponses sont particulièrement savoureuses. Par exemple, lorsqu’il est demandé au malade des précisions sur son traitement en cours, il arrive qu’on lise : « Je prends ce qu’on me donne », ou bien « J’avale un cachet blanc le matin et un jaune le soir ». En ce qui concerne leurs antécédents, quelques-uns pensent avoir été opérés d’une « pindicite » ou d’un « lapin dissite » (pour « appendicite »), avoir eu une « fracture dans la cocarde » (pour « infarctus du myocarde »), tandis que d’autres ont souffert de colique « frénétique » (pour « néphrétique »), de « tartrite » des vaisseaux (pour « artérite »), de dégénérescence « m’enculaire » (pour « maculaire »), de « termite pullulante » (pour « dermite purulente »), ont été endormis au « pain complet » (pour « Penthotal ») ou sont porteurs d’un « hélicoptère dans l’estomac » (l’Helicobacter pylori étant une bactérie provoquant des ulcères gastriques).

En fait, toutes ces dysorthographies sont la démonstration que nous, médecins, ne prenons pas suffisamment de temps pour expliquer aux malades les pathologies dont ils souffrent. Ces choses-là nous paraissent bien trop souvent évidentes et inutiles à développer ou à argumenter.

Un beau matin d’été, mon oncle Jean fut victime de cette carence d’informations médicales, ce qui lui valut d’être accueilli aux urgences de l’hôpital après avoir léché un timbre de dérivés nitrés devant être appliqué sur la peau. Le passage rapide du médicament – qui est un vasodilatateur puissant destiné à traiter l’angine de poitrine – dans le sang par l’intermédiaire des muqueuses de la bouche avait induit une hypotension sévère qui, sans l’intervention rapide du Samu, aurait pu lui être fatale. Personne n’avait pensé à préciser à mon oncle le mode d’emploi du produit, pas plus son pharmacien que son médecin traitant. Et encore, je ne parle pas de celles et ceux qui ont avalé leur suppositoire, sucé leur ovule gynécologique ou bu leur lotion capillaire…

Au moment où j’écris ces lignes, il me revient en mémoire la réflexion de cette septuagénaire au regard cristallin. En raison d’une légère anémie que je souhaitais corriger avant son intervention chirurgicale, prévue quinze jours plus tard, je désirais lui prescrire une petite « cure martiale ». En effet, l’apport de fer permet de reconstituer rapidement un taux de globules rouges devenu défaillant et ce traitement optimise les conditions opératoires.

– Je vais vous faire prendre du fer, madame, avant votre opération.

– Du fer ? Ah bon !

– Oui, du fer pour vous faire fabriquer des globules rouges, vous n’en avez pas suffisamment, vous êtes un peu anémiée.

– Vous allez me prescrire des piqûres, docteur ?

– Non, pas des piqûres…

– Ah bon ! Tant mieux. J’ai horreur des piqûres.

– Je vais vous donner du fer à prendre par la bouche.

– Par la bouche ? Oh non ! Tout compte fait, je préfère les piqûres. Avec la dentition que j’ai, je n’arriverai jamais à manger du fer !

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Dans le même ordre d’idées, mon père, qui a vécu toute sa vie en Afrique, m’avait raconté qu’un cuisinier du restaurant qu’il avait l’habitude de fréquenter se baladait toute la journée avec un pilulier autour du cou en guise de pendentif depuis que son médecin lui avait demandé de suspendre son traitement.

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La terminologie de certaines spécialités médicales peut aussi prêter à confusion. Ainsi le gynécologue a-t-il pu devenir le « chinécologue » (celui qui chine ?), l’ORL l’« oreille L » ou encore le gastro-entérologue le « gastro-entérogogues ».

Mais l’histoire la plus amusante reste celle de ce vieil agriculteur gersois venu me consulter pour faire opérer ses varices. À la fin de notre entretien, il inclina vers moi son buste par-dessus le bureau dans une attitude d’extrême confidentialité.

– Dites donc, docteur, c’est un peu gênant de vous demander ça, mais…

– Allez-y, n’ayez pas peur, on peut tout dire à son anesthésiste, lui répondis-je en souriant.

– Oui, euh… Enfin, euh… Est-ce que par hasard il n’y aurait pas des pédophiles dans votre clinique ?

– Des pédophiles ?

– Oui, des pédophiles !

– Mais pourquoi demandez-vous ça ? Vous n’êtes plus en âge d’avoir cette crainte, que je sache !

– L’âge n’a rien à voir là-dedans ! me dit-il en enlevant chaussures et chaussettes.

– Mais pourquoi vous déchaussez-vous ?

– Regardez mes pieds comment ils sont, y a des bosses partout. On m’opère des varices d’accord mais j’aimerais aussi qu’on profite que je suis endormi pour m’opérer des pieds. C’est pour ça que je vous demande s’il n’y aurait pas des pédophiles valables dans votre clinique ! Un bon pédophile à qui je pourrais confier mes pieds !