Hypnotiseur malgré moi
On peut facilement s’imaginer que, pour exercer l’anesthésie, il n’est presque pas nécessaire de parler. Pour beaucoup, la conversation des anesthésistes se réduit à demander au futur opéré de compter jusqu’à dix au moment de l’endormissement et de lui crier dans les oreilles pour le réveiller. Mais si, je vous assure, interrogez votre entourage et vous aurez la surprise de vous apercevoir que la plupart des gens pensent que les choses se passent ainsi ! En fait, il n’en est rien. Mis à part, bien sûr, la fameuse consultation préanesthésique (rendue obligatoire dans un délai d’au moins quarante-huit heures avant toute chirurgie programmée), au cours de laquelle tout doit être expliqué pour recueillir un « consentement éclairé », les anesthésistes parlent beaucoup à leurs patients et en particulier au moment de la réalisation de l’acte anesthésique. S’il s’agit d’une anesthésie locorégionale (péridurale ou autres blocs tronculaires), la relaxation et la coopération sont optimisées en expliquant et en détaillant les différentes phases de la chirurgie. L’opéré veut savoir ce qui se passe de l’autre côté des champs. Quoi de plus normal ? Le chirurgien étant trop concentré sur son travail, c’est l’anesthésiste qui répond aux interrogations du principal intéressé en lui donnant tous les renseignements relatifs aux différentes phases de son opération. Il faudra aussi parfois tenter de calmer au mieux les crises d’angoisse, voire de panique, sans avoir nécessairement recours à des sédatifs injectables. Et, pour ce faire, l’anesthésiste doit parler, parler et encore parler. En ce qui concerne l’anesthésie générale, cet indispensable accompagnement verbal se fera dans les minutes qui précèdent l’injection intraveineuse des produits. Une étude récente a montré qu’un bon conditionnement oral permettait de réduire considérablement les quantités de drogue administrées pour induire une perte de conscience, et certains confrères qui utilisent des méthodes de relaxation sophrologique sont arrivés aux mêmes conclusions.
Mon expérience personnelle étant renforcée par ces résultats scientifiques, j’ai appliqué sur Mme D. une « relaxation verbale » appuyée. Il faut dire que cette patiente était particulièrement anxieuse. Je l’ai tout de suite repérée par les cliquetis métalliques de son brancard, stationné devant les portes du bloc opératoire. Mme D. tremblait de tous ses membres en claquant des dents.
– Ah ! Bonjour, docteur, c’est vous qui allez m’endor-mi-iii-ir ?
– Oui, madame D., c’est bien moi.
– Ah, alors ça va-a-a-a-a !
– Vous avez froid ?
– Non, pas du tout, j’ai peu-eu-eu-eur !
– Vous n’avez aucune raison d’avoir peur. La coloscopie est un examen tout à fait banal. Vous allez avoir une anesthésie très légère…
– Non, non, je veux rien voi-oi-oir !
– Rassurez-vous, vous ne verrez rien, vous ne sentirez rien et vous n’entendrez rien.
– C’est sû-û-û-ûr ?
– Absolument, et en plus l’examen ne va durer que dix minutes, c’est tout.
– Et je vais me réveiller à quel mo-o-o-o-ment ?
– À la fin de l’examen, au bout de dix minutes. Vous allez vous endormir et quand vous vous réveillerez, tout sera fini. Vous voyez, c’est très simple. Je vais rester en permanence à côté de vous et je vais tout vous expliquer au fur et à mesure.
– Oui-ii-ii ! Excusez-moi, je tremble, c’est plus fort que moi-a-a-a !
Comme promis, je détaillai tous mes gestes pour diminuer son angoisse : la mise en place du monitoring cardiaque, de l’appareil à tension, de l’oxymètre de pouls, la pose de la voie veineuse. Tout ! Mme D. commençait à se détendre. Pris par cette technique de relaxation qui semblait fonctionner, je poursuivais mon discours tout en injectant le narcotique dans sa veine : « Et maintenant vous allez vous endormir, détendez-vous… laissez-vous faire, ne luttez pas, laissez-vous porter par ma voix, rien que ma voix, vous allez dormir profondément et quand vous vous réveillerez ce sera fini. » Ouf, elle dormait enfin ! Après son examen, je passai en salle de réveil pour la revoir. En fait ma visite coïncida avec le moment précis où elle ouvrait les yeux. Je claquai des doigts au-dessus de son regard embrumé et dit : « Coucou, c’est moi, ouvrez les yeux ! »
Quelques jours plus tard, je recevais un e-mail de cette charmante dame intitulé « Anesthésie par hypnose ».
Bonjour, docteur Charbonier. Vous avez procédé le jeudi 18 juin à mon anesthésie pour une coloscopie. J’ai pu constater par ailleurs que vous m’avez beaucoup aidée dans ma détente et j’ai suivi votre voix, rien que votre voix, comme si elle parlait à mon âme. Ainsi j’ai pu apprécier le confort de l’hypnose, que j’avais déjà expérimentée (hypnose régressive) il y a quelques années. J’aimerais savoir, si j’ai un jour besoin d’une autre anesthésie, comment faire pour que celle-ci soit pratiquée uniquement par hypnose, comme cette fois avec vous. J’ai fait part de mon souhait au Dr F. Pourriez-vous, si cela est possible, m’informer sur ce sujet. Je suis par ailleurs très sensibilisée depuis longtemps déjà à ce que vous traitez dans vos conférences.
Merci encore de m’avoir beaucoup aidée en ce moment de panique générale, redoutant depuis longtemps les anesthésies générales. Félicitations pour tout ce que vous faites. Je vous remercie infiniment.
Mme Renée D.
Facile, l’hypnose, surtout avec une seringue à la main !