Je veux faire une nde !

L’histoire du vieil homme qui avait donné son corps à la médecine en se suicidant devant le hall d’entrée de l’université Paul-Sabatier est ni plus ni moins choquante que le texte reçu un soir sur ma boîte e-mail. Je le restitue ici dans son intégralité.

Bonsoir, cher docteur. J’ai assisté avant-hier soir à votre formidable conférence sur les NDE 1 . Je suis venu vous voir entraîné par mon amie qui vous admire beaucoup et qui a lu tous vos livres. Elle est pharmacienne, donc très rationnelle, et tenait absolument à ce que je l’accompagne pour que je puisse changer mon opinion sur la mort, car, voyez-vous, jusqu’à ce que je vous rencontre, je pensais que tout s’arrêtait au moment de la mort. Or, d’après ce que vous dites, il n’en est rien. Vous nous avez dit que des gens en état de mort clinique avaient connu un amour énorme et un bonheur indicible (selon vos termes) jamais rencontrés sur terre. Vous nous avez aussi parlé des NDE négatives, qui sont des expériences plutôt désagréables mais qui sont moins fréquentes que les NDE positives. S’il fallait me définir, je dirais que je suis quelqu’un d’assez sportif qui adore les expériences et les sensations fortes. J’ai 46 ans et je suis en excellente santé physique. J’ai déjà fait du saut à l’élastique, du parachutisme, de la plongée sous-marine, et j’ai une licence de pilote d’hélicoptère. J’ai voyagé partout dans le monde dans des conditions extrêmes. Je suis encore jeune mais je pense avoir fait toutes les expériences qu’un homme est capable de faire dans sa vie, y compris les expériences sexuelles. Mon père était un riche exploitant agricole en Afrique et à son décès il m’a légué suffisamment d’argent pour que je ne consacre ma vie qu’aux expériences et aux découvertes. Je n’ai pas peur de la mort parce que je pense avoir déjà tout vu et tout connu. Votre exposé m’a donné très envie de connaître une NDE. Pouvez-vous m’aider à entreprendre cette expérience ? Je sais qu’il existe des produits que l’on injecte aux malades pour provoquer des arrêts cardiaques et vous nous avez précisé aussi qu’il y avait environ 18 % des réanimés qui faisaient une NDE. Vous êtes anesthésiste-réanimateur et à ce titre vous devez donc être capable de me provoquer un arrêt cardiaque et de me réanimer ensuite. Je suis prêt à prendre le risque de mourir si vous n’arrivez pas à me réanimer (mais je vous répète que je suis en excellente condition physique) ou de faire une NDE négative (car je ne suis pas du tout peureux). Je suis prêt à vous octroyer une belle somme d’argent si vous réalisez mon souhait et je vous autoriserai aussi à utiliser comme bon vous semble mon expérience pour vos recherches d’homme de sciences. Merci d’avoir pris le temps de me lire. J’attends maintenant votre réponse avec une grande impatience. Mes respects, cher docteur. Éric L.

Ce courrier me laissa dubitatif. Son auteur était-il sincère ? S’agissait-il d’un piège organisé par le conseil de l’ordre des médecins pour tester ma probité et me confondre, ou tout simplement l’œuvre d’un plaisantin ? Le mystère reste entier. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’énigmatique internaute se voulant « thanatonaute » attend toujours sa réponse. Qui sait, peut-être lira-t-il un jour ce livre ?

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Malheureusement, les candidats aux NDE se trouvent aussi parmi les jeunes. « Le jeu du foulard » consiste à provoquer une expérience de mort imminente (EMI) en privant le cerveau d’oxygène par compression des artères carotides au niveau du cou. Ce passe-temps stupide est responsable d’accidents dramatiques chez les enfants en recherche de sensations fortes. Beaucoup ont, à la suite de ces strangulations volontaires, à souffrir de lourdes séquelles neurologiques ; certains sont plongés dans des états comateux plus ou moins profonds et parfois mortels tandis que d’autres restent cloués dans des fauteuils roulants à commandes digitales pour le restant de leurs jours.

J’ai déjà eu l’occasion de prendre en charge dans mon service de réanimation un garçon de 16 ans ayant expérimenté ce « jeu » dont la maman ignorait totalement l’existence. La veille de son décès, prostrée à son chevet, elle murmurait toujours la même phrase en hochant doucement la tête : « Mon Dieu, mais pourquoi t’as fait ça, pourquoi ? » Elle ne comprenait pas. Son fils adorait la vie, était curieux de tout, avait soif de tout connaître, de tout savoir, de tout apprendre, de tout découvrir. Il était excellent élève et allait passer son bac. Ses amis l’adoraient tout autant que sa famille et il avait même une petite amie. J’ai dû expliquer à cette pauvre mère que son fils n’avait probablement pas voulu se suicider mais avait plutôt tenté de se livrer à une sordide expérimentation dont il ignorait la dangerosité. Piètre consolation, en fait, devant des conséquences aussi dramatiques ! À ce propos, je souligne ici la diffusion criminelle de ces pratiques actuellement observée sur certains sites Internet.

Devant l’ampleur du phénomène, des parents se sont regroupés en associations2 pour informer l’opinion. Des indices doivent alerter les proches de ces jeunes inconscients, tels que liens – cordelettes ou ceintures retrouvées dans un tiroir de leur chambre –, bruits de chute de corps dans des pièces isolées, maux de tête fréquents, troubles du comportement – agressivité ou somnolence excessives –, retards scolaires, troubles de l’audition, dissimulations d’empreintes cervicales par des cols roulés ou des cols de chemise systématiquement relevés. Si ces signes fortement évocateurs sont présents, il y a de bonnes raisons de s’inquiéter et il devient urgent de parler.

Une autre variante de cette activité potentiellement mortelle est « le jeu de l’étau magique », encore appelé « la poussée du diable » ou « la fusée ». Dans ce cas, un complice comprime l’abdomen de celui ou de celle qui veut « décoller » et la compression de la veine cave entraîne un bas débit cardiaque qui induit un manque d’oxygénation cérébrale avec les mêmes effets délétères que le jeu du foulard.

Des substances chimiques comme le LSD, la kétamine, l’ecstasy ou la morphine sont aussi employées par nos jeunes, notamment dans les rave-parties, pour faire ce type d’expériences. Par ces moyens, ils peuvent rejoindre une autre dimension mais ignorent la plupart du temps que le retour est loin d’être assuré.

Les unités de réanimation sont les services hospitaliers où les décès sont les plus nombreux. La mort est omniprésente et les équipes soignantes ont l’habitude de la côtoyer. Toutefois les disparitions d’enfants dans ces circonstances sont extrêmement difficiles à admettre et à supporter. J’en ai fait plusieurs fois, hélas, la cruelle expérience.

1- . NDE : Near Death Experience ou expérience de mort imminente.

2- . L’APEAS (Association de parents d’enfants accidentés par strangulation) est la plus connue.