Et si je vous disais tout…

Maurice Dupré était un octogénaire arrivé en fin de parcours. Son cancer digestif s’était progressivement généralisé. Des métastases osseuses particulièrement douloureuses nécessitant l’administration d’antalgiques à des posologies de plus en plus importantes avaient transformé sa vie en un véritable enfer, si bien que le malheureux n’avait désormais qu’un seul souhait, qu’un seul projet : mourir dans la dignité avec toute sa lucidité en compagnie de Lucie, l’amour de sa vie. Je me souviens parfaitement de ce couple merveilleux. Pour avoir longtemps discuté avec eux, je connais les grandes étapes de leur vie. En moins d’un mois j’étais devenu leur complice, leur confident. Je partageais leurs souffrances et leurs angoisses en essayant tant bien que mal de soulager une détresse de plus en plus pesante. Ils s’étaient connus adolescents, s’étaient mariés et avaient longtemps pleuré un fils unique perdu à l’âge de 19 ans dans un accident de voiture. Ils ne s’étaient pour ainsi dire jamais quittés puisque, avant de prendre une retraite bien méritée, ils avaient été employés durant toute leur activité professionnelle dans la même entreprise de textile. Ils s’aimaient tendrement, d’un amour émouvant qui éclairait leur visage chaque fois qu’ils se regardaient. Maurice et Lucie avaient traversé la pire des tempêtes : la perte d’un enfant. Quoi de plus terrible dans une vie ? Quoi de plus illogique, de plus scandaleux ? D’ailleurs, il n’existe même pas de mot pour désigner ce deuil ; lorsque l’on perd ses parents on est orphelin, on devient veuf ou veuve en perdant son conjoint, mais en perdant son enfant on est quoi ? Leur couple avait résisté à cette terrible déflagration et on sentait bien que, désormais, rien ni personne ne parviendrait à les séparer. Rien, mis à part la mort, bien sûr. Et c’était bien d’elle dont il s’agissait maintenant. Son spectre rôdait autour du lit de Maurice comme une menace impitoyable, mais aussi, il fallait bien en convenir compte tenu des circonstances, comme une délivrance salutaire et même fortement souhaitable. Lucie et son mari réclamaient la fin du supplice.

Un soir, la vieille dame m’interpella dans le couloir alors que j’achevais ma visite :

« On n’en peut plus, docteur, il faut que ça finisse. Il en a plus qu’assez maintenant. Moi aussi, j’en ai assez… À quoi ça sert, docteur, toute cette souffrance inutile ? »

Lucie me scrutait. Son regard rougi en disait long sur ce qu’elle attendait de moi.

– Il a encore mal ? On peut encore augmenter les doses de morphine, vous savez. On arrive à calmer n’importe quel type de douleur maintenant et il ne faut pas s’en priver, lui dis-je en la prenant par l’épaule pour calmer ses sanglots.

– Oui, je sais bien, mais il refuse qu’on lui augmente les doses de morphine. Il dit que ça l’endort. Il préfère souffrir.

Maurice me confirma plus tard cet impératif.

– Je ne veux pas qu’on me donne encore plus de morphine. Cette cochonnerie me fait roupiller et me fait perdre les pédales. Je veux mourir avec toute ma tête et à côté de ma femme. Je suis prêt à supporter la douleur, mais je dois partir maintenant, il est plus que temps. Je sais que vous pouvez nous aider, docteur. Ma femme et moi, on vous le demande… Aidez-nous… On a fait un choix, n’est-ce pas, ma chérie ?

– Oui, docteur, mon mari a raison… Nous sommes d’accord, il est temps pour lui de partir maintenant. Je veux être là avec lui pour son départ. Je ne veux pas qu’il parte seul, endormi par la morphine.

Et si je vous disais tout ?

Si je vous disais qu’un soir, vers 21 heures, nous nous sommes retrouvés tous les trois dans la chambre de Maurice Dupré pour un rendez-vous très particulier. Lucie avait allumé une bougie blanche sur la table de nuit. Elle avait aussi branché un petit magnétophone à cassettes qui jouait un morceau de musique des années 1950 dont le titre m’échappe. On entendait un accordéon et une femme chantait. Sans doute un air évoquant leur passé ; leur rencontre, un voyage ou la naissance de leur fils ? Je n’ai pas osé demander. Maurice souriait. C’était la première fois que je le voyais sourire. Il avait une respiration calme et sereine. Allongé paisiblement sur son lit de douleur, il serra la main de sa femme qui se pencha doucement vers son visage pour déposer un tendre baiser sur ses lèvres. Ensuite, elle se tourna vers moi et cligna une fois des paupières pour me remercier à l’avance de ce que nous avions décidé de faire ensemble. En injectant le produit dans la veine, je savais que j’allais mettre fin en moins de trente secondes à une vie devenue désespérée. Selon ses dernières volontés, Maurice est parti de l’autre côté du voile dans les bras de son amour de toujours.

Si je vous disais ça, je risquerais trente ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire, une excommunication (beaucoup moins grave de mon point de vue…), une radiation à vie par le conseil de l’ordre des médecins et que sais-je encore. Alors, je préfère raconter une autre fin plus « politiquement correcte » mais beaucoup moins belle.

Un soir à 21 heures, M. Dupré fut transféré dans le service de réanimation où il fut endormi pour être mis sous assistance respiratoire. Il décéda trois heures plus tard à la suite d’une décompensation cardiaque terminale. Sa femme fut prévenue aussitôt par téléphone. On lui demanda d’apporter avec elle des vêtements pour habiller le corps et les papiers nécessaires pour remplir les différentes obligations administratives. Voilà ce qui correspond à ce que nos politiques et autres comités d’éthique attendent des médecins anesthésistes-réanimateurs : faire de la mort un épisode honteux qui se produit en douce, de préférence la nuit, chez des patients plongés dans des comas artificiels pour ne gêner personne. Ils ont décidé que c’est comme cela que doivent mourir les gens et il y a environ sept probabilités sur dix pour que chacun d’entre nous meure endormi et seul sous respirateur dans une unité de réanimation. De nos jours, on ne finit plus sa vie dans des chambres, et encore moins à la maison auprès des siens.

Si donner la mort en pratiquant une injection intraveineuse de produit létal est en France lourdement sanctionné, il en est tout autrement dans d’autres pays, comme par exemple en Belgique ou aux Pays-Bas. Leurs juridictions rendent possible l’euthanasie active sous couvert d’un ensemble de conditions préalables « protocolisées ». En particulier, il faut que le patient souffre d’une maladie incurable devant évoluer inéluctablement vers la mort avec une atteinte physique ou psychique majeure et invalidante. De plus, l’intéressé doit avoir émis le souhait ferme et réitéré d’écourter une vie devenue désespérée. Dans ces circonstances, une décision collégiale d’experts médicaux peut être prise pour injecter un produit létal. Dans notre beau pays, seule l’euthanasie passive est admise. C’est-à-dire que les médecins français sont autorisés à interrompre une thérapeutique prolongeant la vie mais pas à donner la mort en administrant un produit. Quelle hypocrisie ! Le résultat est le même de toute façon, même si les moyens d’y parvenir diffèrent. Dans un cas, on interrompra en toute légalité une perfusion ou une administration d’antibiotique pour laisser mourir le malade de déshydratation ou de septicémie et l’agonie pourra durer des jours, voire des semaines, tandis que dans un autre on induira une mort indolore quasi instantanée. Entre ces deux éventualités, le choix semble évident !

À côté de « l’active » et de « la passive », il existe encore un troisième type d’euthanasie : l’euthanasie « indirecte ». Cette méthode consiste à injecter des antidouleurs, en l’occurrence de la morphine, à des posologies telles que celles-ci peuvent entraîner la mort. Ce procédé, tout à fait légal en France, est en fait une euthanasie active déguisée, sauf que dans ce cas l’agonie peut durer des heures ou même des jours entiers. En effet, les dépressions respiratoires ou cardio-vasculaires induites par les morphiniques n’agissent pas de façon immédiate et il faut parfois patienter très longtemps avant d’arriver à une finalité que tout le monde espère. On perçoit bien là le ridicule de certaines situations. Une dame m’a dit un jour avec beaucoup de lucidité : « Vraiment, docteur, je ne comprends pas, vous faites augmenter les doses de morphine de maman en attendant qu’elle meure. Je vous assure que, dans ces conditions, il vaut mieux être un chien qu’un humain. Un animal, on ne le laisse pas agoniser comme ça pendant des jours. On le pique et il part aussitôt ! »

En Suisse, il existe une autre façon de quitter ce monde : le suicide assisté. Dans ce cas précis, ce n’est pas le médecin qui administre le produit mortel, mais le patient lui-même. La préparation buvable est ingérée par le principal intéressé sous contrôle médical. Ici aussi la décision est mûrement réfléchie et doit être argumentée pour satisfaire aux différents critères et au protocole d’un collège d’experts. Il n’est donc pas question de vouloir tirer sa révérence après une peine de cœur en étant en parfaite santé, mais il faut et il suffit d’être atteint d’une pathologie incurable et mortelle sans pour autant supporter forcément les signes terminaux de la maladie. C’est le patient qui choisit le jour et l’heure de sa mort après avoir réglé tout ce qu’il lui restait à accomplir sur cette planète. Cette façon de voir les choses semble toutefois bien excessive compte tenu du caractère très subjectif de ce qui peut être supporté dans une vie humaine, tant sur le plan physique que sur le plan moral. Ainsi, un simple diagnostic de méchante tumeur cérébrale mise en évidence sur une IRM suffit à se faire préparer en toute légalité la fameuse décoction, même si, au moment de la boire, aucun signe clinique évoquant une pathologie grave n’est encore apparu ! Des entreprises aussi mercantiles que malhonnêtes se sont engouffrées dans cette brèche juridique et différentes propositions de « mort propre » fleurissent actuellement sur le Net. Business is business

Les récentes affaires qui ont défrayé la chronique montrent bien que les problèmes liés à la prise en charge des fins de vie en France sont loin d’être réglés. Les unités de soins palliatifs sont à développer mais elles ne résoudront pas tous les problèmes de fin de vie, loin s’en faut. La situation actuelle d’interdiction de l’euthanasie active est inadaptée aux besoins des réanimateurs, car enfin, soyons honnêtes, quel médecin anesthésiste peut se targuer de n’avoir jamais poussé la seringue pour écourter une vie devenue désespérée ? L’interdiction aveugle aboutit à la clandestinité, et la clandestinité aboutit aux dérives de la prohibition. Comment ne pas se souvenir de Christine Malèvre, cette jeune infirmière qui, sans rien demander à personne et de sa propre initiative, distribuait la mort aux patients dont elle avait la charge, du procès de mon courageux confrère anesthésiste qui avait reconnu avoir injecté du chlorure de potassium pour mettre fin au supplice du malheureux Vincent Humbert, ou encore de Chantal Sébire qui, n’ayant pas obtenu l’autorisation d’écourter sa pitoyable fin de vie en bénéficiant d’un encadrement médical, fut retrouvée morte avec de fortes doses de barbiturique dans son sang ?

Les choses ne sont pas simples lorsqu’il s’agit de décider d’interrompre une vie humaine. La décision doit être mûrement réfléchie, collégiale, consensuelle, tout en tenant compte bien sûr de l’avis prioritaire du principal intéressé lorsque cela est encore possible. La famille du patient a aussi un rôle important à jouer mais, malheureusement, mon expérience m’a démontré à plusieurs reprises que celle-ci pouvait être animée de motivations plus matérielles qu’humaines…