La perle du bloc
Tout le monde connaît dans son entourage une Mme Dondon. Mais si, vous aussi. Réfléchissez bien.
Mme Dondon est une sexagénaire qui aime les sucreries et les petits plats en sauce. Elle fait tout avec excès. Elle boit trop, mange trop, parle trop, se maquille trop et met trop souvent des bijoux trop voyants. Quand des ados la voient passer dans la rue, ils disent d’elle en se poussant du coude : « Mate la meuf, elle est trop ! » Mme Dondon rit quand les autres sourient et pleure quand les autres sont tristes. Elle se fait lécher les seins par son petit chien en buvant du thé et n’a jamais eu d’orgasme. Elle a le teint rose, les oreilles rouges et roule en Mercedes. Elle est veuve ou divorcée car trop pénible pour être accouplée durablement. Alors ça y est, vous voyez de qui je veux parler ? Bon ! Eh bien, Marguerite Saumur fait partie de ce club. C’est une Mme Dondon ! Mais aujourd’hui Marguerite Saumur vit une tragédie. Rendez-vous compte un peu : elle doit se rendre à la clinique pour se faire opérer de la vésicule biliaire. Pour vous et moi, cette opération est banale, presque anodine, mais pour elle, pensez donc, il n’en est rien car, comme je vous le disais, Mme Dondon exagère tout. Marguerite a déjà alerté ses amis et toute sa famille. Elle a refait son testament. Elle pense qu’elle va probablement mourir sur la table d’opération victime d’un arrêt cardiaque ou d’une allergie au curare. Même si sa voyante personnelle s’est employée à la rassurer avec conviction, elle est persuadée qu’elle va y rester. Si ce n’est pas au bloc, ce sera en salle de réveil ou alors dans sa chambre, victime d’un choc opératoire retardé. Pourtant, il y en a eu, des gens qui se sont acharnés à vouloir calmer ses angoisses, mais, hélas, personne n’y est parvenu ! Elle a déjà jugé l’anesthésiste incompétent car obligatoirement inexpérimenté à cause de son jeune âge, et le chirurgien maladroit car visiblement en préretraite. Certains propos, comme ceux de Mme Rucule, la boulangère ont renforcé son pessimisme naturel. Elle se souvient encore de cette conversation terrible :
– Mais ce n’est rien, cette opération. L’amie d’enfance de mon oncle a été opérée l’année dernière de la même chose dans la même clinique que là où vous allez. Avec le même chirurgien, en plus, et ça s’est très bien passé. Elle a été très courageuse, parce que qu’est-ce qu’elle a souffert, la pauvre !… Enfin. Maintenant ça va, elle est contente. Elle a bien supporté. Oh ! ça oui, elle a très bien supporté ! Elle est un petit peu plus jeune que vous, mais elle est moins robuste. Elle est toute maigre, la pauvre.
– Quel âge a-t-elle ?
– 65… 66, je crois.
– Mais je n’ai que 61 ans !!
– Ah ?… Eh bien, raison de plus, vous le supporterez mieux. L’amie de mon oncle, c’est une futée, vous savez. Elle voulait être sûre d’avoir été réellement opérée. Elle se méfie de tout. Elle a raison, la médecine, c’est un commerce comme un autre. Les toubibs, ils peuvent bien faire comme les garagistes, après tout. Ils peuvent nous raconter ce qu’ils veulent, on n’est pas avec eux quand ils réparent les trucs. Vous savez, il y a de la canaille partout et on ne se méfie jamais assez. Elle a demandé au chirurgien de lui garder ses calculs, pour être bien sûre.
– Les calculs de sa vésicule biliaire ?
– Oui, exactement ! Je trouve qu’elle a bien fait, et moi je vous conseille de faire la même chose.
– Vous croyez ?
– Ben tiens !… Comme ça, vous êtes sûre !
Il était 16 heures précises lorsque Marguerite Saumur gara sa voiture sous le grand chêne face à l’entrée de la clinique Saint-Eustache. Le gravier de la cour crépita sous les gros pneumatiques. Demain c’était le grand jour et Marguerite était très énervée. En sortant, l’air chaud de juillet lui fit regretter le confort de sa berline et elle se demanda si sa chambre serait bien climatisée. Elle saisit sa valise Vuitton sur la banquette arrière mais se releva trop vite. L’angle de la portière accrocha son collier d’onyx. Les petites perles dégoulinèrent le long de sa robe en rebondissant plusieurs fois avant de disparaître au milieu des gravillons.
« Et merde ! Ça commence mal », fit-elle en grinçant des dents.
L’angoissée vécut la chose comme un mauvais présage, une sorte d’avertissement prémonitoire et pensa faire demi-tour pour rentrer chez elle au plus vite, puis y renonça finalement en considérant son désir prioritaire de se débarrasser de cette sale affaire sans délai. Ce collier d’onyx, elle y tenait beaucoup. Il lui avait été offert par son défunt mari à San Francisco dix ans plus tôt. Elle essaya bien de récupérer quelques pierres précieuses au milieu des cailloux mais sa patience était limitée par la peur d’être en retard à son rendez-vous.
Le souffle court, elle gravit les marches du perron, franchit le tourniquet du hall d’entrée et se dirigea vers l’hôtesse d’accueil, qui la reconnut aussitôt.
« Ah, madame Saumur. On vous a réservé la chambre 112. Vous pouvez vous y rendre dès maintenant et vous installer. Le chirurgien et l’anesthésiste passeront vous voir dans la soirée. Une infirmière va venir vous faire une prise de sang. Nous vous souhaitons un agréable séjour. Ne vous inquiétez pas pour les papiers, nous verrons ça plus tard. »
*
Le Dr Xénamis quitta la chambre 112 avec un soupir de soulagement. Heureusement que tous les patients qu’il avait à opérer n’étaient pas comme cette femme, pensa-t-il en se mordant les lèvres. Il était resté plus d’une demi-heure avec elle pour répondre à ses stupides questions, et en plus elle tenait absolument à conserver les calculs de sa vésicule biliaire !
Le chirurgien marchait maintenant à vive allure dans le couloir. La visite du soir venait à peine de commencer et d’autres malades l’attendaient. Son portable vibra. Son ton agacé, au début, se fit bien plus doux ensuite.
« Allô !!! Allôôô… Oui, chérie… Bien, ma chérie ! Oui, bien sûr, le décalage horaire… Tu as pris ta mélatonine ?… T’en as plus ? Ah bon !… Non, bien sûr, je n’oublierai pas !… Bien sûr, j’ai bien noté ton heure d’arrivée… Oui, oui, pas de problème, j’y serai… Alors, tu es contente, ça va aller ?… Ah bon… Oui, d’accord… C’est ça, à demain, mon amour. Je t’embrasse ! »
Mme Xénamis venait d’appeler son époux pour lui demander d’aller la récupérer le lendemain à l’aéroport de Blagnac. Elle rentrait d’un stage de golf mexicain et n’était pas du tout de bonne humeur parce qu’elle n’avait fait, selon elle, aucun progrès notable. En remettant le combiné dans la poche de sa blouse, le chirurgien calcula qu’il aurait tout juste le temps d’être à l’heure à Blagnac après l’opération de Mme Saumur.
Au grand soulagement général, l’intervention de Mme Saumur s’était déroulée de façon parfaite. Par ses pensées négatives et son appréhension, cette difficile patiente avait réussi à mettre la pression sur toute l’équipe chirurgicale, qui s’attendait au pire. Allongée sur son brancard en salle de réveil, une sonde d’oxygène dans le nez, Marguerite souleva péniblement une paupière et appela l’infirmière.
– Siouplé… Souplié… Maaame !
– Oui, madame Saumur. Tout s’est très bien passé. Vous avez mal ?
– Non… Je veux les voir.
– Qui ? Qui voulez-vous voir ?
– Les ca… Les ca… culs…
– Allons, allons, restez calme, reposez-vous !
– Les calculs… Je veux les voir.
– Ah ! les calculs de votre vésicule, c’est ça ?
– Oui, c’est ça. Les calculs… Je les veux… Montrez-les-moi !
Dix minutes plus tard, dans la cour de la clinique Saint-Eustache, le Dr Xénamis s’apprêtait à monter dans sa voiture pour rejoindre au plus vite l’aéroport où sa femme devait déjà l’attendre lorsque son portable vibra de nouveau.
– Allô, docteur Xénamis, c’est la salle de réveil.
– Oui ?
– Je vous appelle au sujet de votre patiente, Mme Saumur.
– Qu’est-ce qu’elle a encore, celle-là ?
– Elle nous fait un scandale parce qu’on ne retrouve pas ses calculs. Elle veut absolument les voir. Vous avez pensé à les lui garder ?
– Zut, j’ai complètement oublié.
– Bon, qu’est-ce qu’on lui dit ? Elle ne va pas être contente. Ah non ! ça, c’est sûr, pas contente du tout…
– Attendez, j’arrive, je viens d’avoir une idée.
Le Dr Xénamis s’accroupit pour recueillir une poignée de gravillons qu’il mit dans sa poche et gravit quatre à quatre les marches du perron de la clinique.
Aujourd’hui encore, plusieurs années après son opération de la vésicule biliaire, Marguerite Saumur ne comprend toujours pas. Le flacon à prélèvement que lui a donné son chirurgien contient six petits cailloux. L’un d’entre eux est tout noir avec un petit trou au milieu.
C’est drôle, il ressemble à l’une des perles de son ancien collier…