Réveils difficiles

Les périodes de réveil et d’endormissement d’une anesthésie générale sont des étapes intermédiaires entre deux états neurologiques bien définis qui sont : l’inconscience totale – le « trou noir » – et la conscience parfaite – la pleine lucidité. Au cours de ces moments de transition, l’imaginaire prend le pas sur la réalité environnementale et les perceptions sensorielles se modifient tout autant que leur analyse, si bien que le patient qui plonge dans les ténèbres de la narcose ou qui en émerge quelque temps plus tard n’est plus tout à fait lui-même durant ces intervalles. Libéré de toute inhibition, il exprime sans complexe ses états d’âme, ses vérités cachées, ses pensées perverses ou ses fantasmes sexuels. Des informations venues de l’inconscient refont alors surface. Cette propriété des narcotiques fut exagérément utilisée en son temps par la police avec son très célèbre « sérum de vérité », qui était censé faire avouer les suspects les plus récalcitrants.

Nous avons tous des fantasmes sexuels, et une simple narcose, même légère, peut les révéler. On se souvient de la récente interdiction de l’utilisation du Rohypnol, appelé encore « la drogue du viol ». La libération psychique induite par ce médicament autorisait tous les abus d’un entourage peu scrupuleux. Le somnifère en question provoquant d’autre part à court terme une amnésie quasi totale, on peut comprendre que celui-ci fut particulièrement apprécié des violeurs, qui pouvaient ainsi assouvir leurs bas instincts sans en laisser le moindre souvenir à leurs victimes. Or le Propofol que nous injectons au cours des anesthésies générales est, de ce point de vue, dix fois plus puissant que le Rohypnol et cet anesthésiant est également connu pour induire des rêves érotiques qui débordent l’inconscient. À ce propos, en juillet 2005, une certaine presse à scandale titra sur l’arrestation d’un brancardier qui avait abusé de jeunes patientes à moitié réveillées (ou à moitié endormies). Le malheureux avait probablement dû « péter les plombs » à force de raccompagner des cohortes de belles filles allongées dans des postures lascives tandis que les conseils hautement suggestifs qu’elles devaient lui prodiguer étaient bien loin de calmer ses vilaines pulsions. Il faut bien préciser à sa décharge (sans aucun mauvais jeu de mots, qui serait ici mal venu) que les sollicitations sont parfois très directes et que pour un homme rustique, frustré et mal informé, la tentation du passage à l’acte ne doit pas nécessairement être simple à gérer. J’ai personnellement en mémoire une charmante rousse aux rondeurs attrayantes qui, en phase de réveil, m’avait murmuré à l’oreille : « Prends-moi, baise-moi ! » Parfois ce sont les périodes d’endormissement qui prêtent à confusion. Ainsi ce fringant quinquagénaire qui avait crié dans un demi-sommeil : « Pas ce soir, Norbert ! » alors qu’un coloscope venait de pénétrer son rectum.

La salle de réveil est le lieu de tous les excès, et les oreilles des chastes jeunes infirmières (s’il y en a encore) ne le restent pas bien longtemps. M. Ladigue, par exemple ; il a largement contribué à dévergonder le personnel soignant, celui-là ! Rompu aux anesthésies générales en raison de multiples interventions chirurgicales relatives à une greffe de peau, cet huissier de justice était un habitué des blocs opératoires, et le fait d’avoir été ébouillanté par un individu belliqueux qui n’avait pas apprécié la manière dont on voulait l’expulser de chez lui n’altérait nullement sa bonne humeur. Il possédait un répertoire inépuisable de chansons paillardes qu’il entonnait dès son réveil. Intarissable, le bonhomme ! En fait, « Ladigue » n’était pas son vrai nom. Les infirmières l’avaient surnommé ainsi car il débutait toujours son tour de chant par le même morceau : « La digue, la digue, la digue du cul ! » et, dès qu’il le pouvait, s’asseyait sur son brancard, hurlant de plus belle en agitant les bras comme un chef d’orchestre. Quelquefois, de petites voix timides reprenaient avec lui de célèbres couplets, et, quand on lui demandait de chanter moins fort (lui intimer l’ordre de se taire eût été trop risqué), il répondait invariablement : « C’est une salle de réveil ici, oui ou merde ? Je vais vous les réveiller, moi, tous ces couillons ! Ha ha ! Une, deux, allons-y, reprenez avec moi, la digue, la diiiiiiigue… la digue du cul ! »

Parfois, certains émergent des limbes des sommeils artificiels en joignant le geste à la parole. Comme ce chef d’entreprise distingué au langage précieux qui se masturbait gentiment en ânonnant un prénom féminin qui n’était pas celui de son épouse (nous avions constaté la chose en examinant son dossier médical). L’objet de ses fantasmes s’appelait Sophie et l’infirmière qui essayait désespérément de calmer le branleur acharné était rouge de honte. Normal, elle aussi s’appelait Sophie !

On assiste aussi à des dialogues dignes du meilleur San Antonio :

– Regardez cette réglette, monsieur ; c’est une échelle pour évaluer votre douleur. Elle va de 0 à 10. Vous allez bouger le curseur pour me dire où vous situez votre douleur.

– M’en fous de ton échelle, j’ai mal, merde !

– Oui, je sais que vous avez mal, monsieur mais, de 0 à 10, où vous situez-vous ?

– Ta gueule, donne-moi un antidouleur c’est tout, j’ai maaaaaaal, très maaaaaaaal !

– Alors, 0 : c’est pas mal du tout, et 10 : c’est au maximum de la douleur. 5, c’est moyen…

– Mais tu vas la fermer, oui ? Tu vois bien que je suis au maximum, là ! Tu comprends rien ou quoi ?

– 10, alors ?

– Ta gueule, merde ! J’ai trop maaaal, putain !

Certains veulent faire partager leurs hallucinations : « Oh ! regardez mon pied, il s’allume tout seul », disait l’un ; « Enlevez-moi cette bestiole que j’ai sur la tête », disait l’autre (« Y a que dalle sur ta tête », lui répondait son voisin en hochant la sienne).

Je me souviens aussi d’une religieuse : elle haranguait les personnes qui passaient devant son brancard en leur disant : « Venez caresser ma petite chatte, elle est mignonne, vous savez… » Compte tenu du contexte, nous avons pensé qu’il ne pouvait s’agir que de son petit animal domestique. Bien sûr. Ou encore de ce haut magistrat qui répétait sans cesse : « Viens m’enculer pour voir, viens m’enculer, viens, j’te dis ! »

Et, au milieu de tout ça, nos infirmières s’affairent de brancard à brancard comme des abeilles butinant dans un champ de coquelicots pour calmer, rassurer, dorloter, mais aussi pour effectuer des gestes techniques spécifiques des réveils d’anesthésie et des premiers soins du postopératoire. Le personnel soignant qui travaille dans l’ombre dans ces structures mérite vraiment un immense coup de chapeau pour sa patience et son abnégation. Je profite de ces quelques lignes pour rendre hommage à tous ces collaborateurs et les remercier très chaleureusement.

Quoi qu’il en soit, sachez que si vous devez bénéficier d’une anesthésie générale, vous n’avez aucune crainte à avoir concernant vos éventuels débordements ; les soignants sont habitués à les prendre en charge dans le plus grand respect du patient. Heureusement, les murs des salles de réveil n’auront jamais d’oreilles et tous vos fantasmes resteront confidentiels ; secret médical oblige… J’ai rapporté ici un certain nombre d’anecdotes amusantes qui ne blesseront personne. Bien que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé soit entièrement volontaire, il est impossible de reconnaître les acteurs (ou actrices) de ce récit. Sauf pour les soignants qui ont vécu avec moi les événements relatés. Mais eux aussi sont tenus au fameux secret médical. Désolé pour les curieux, mais vous ne saurez jamais qui était la religieuse, le chef d’entreprise, l’huissier de justice, le haut magistrat ou le copain de Norbert…