La relève

Une mauvaise transmission de consignes est toujours possible d’une équipe infirmière à l’autre, et certaines fautes seraient probablement évitées si celles-ci étaient plus précises. Par exemple, identifier un homme par une simple paire de moustaches peut être source de malheureux quiproquos !

Les soignants se succèdent sans interruption pour assurer un service opérationnel 365 jours par an, 24 heures sur 24. Au cours de ces chassés-croisés, l’information ne doit ni se perdre ni se diluer dans des détails sans importance, le moment de la « relève » est essentiel pour le suivi des patients.

La relève : instant ô combien attendu, prélude délicieux d’un repos bien mérité. Vous êtes encore là, docteur ? Oui, j’attends ma relève ! dit-on alors en trépignant d’impatience. Une garde médicale de réanimation se termine toujours par une relève ; moment privilégié où, en quelques phrases, le portrait du malade doit être brossé avec la plus grande lucidité, sans omettre tous les détails prioritaires. Le réanimateur qui doit céder sa place est assailli de multiples questions. Comment son collègue va-t-il traiter les malades dont il avait la charge ? Aura-t-il la même analyse, la même stratégie thérapeutique que lui ? Ne va-t-il pas anéantir en quelques heures tout son travail ? Et, d’ailleurs, que va-t-il penser de son travail ? Le réanimateur qui se libère de sa charge de responsabilité sur celui qui arrive est heureux de partir, bien sûr, mais, de toute évidence, une partie de lui aimerait bien rester pour connaître la suite des événements. En faisant le point sur chaque dossier, il a bien conscience que ses conclusions lapidaires vont émousser la bonne humeur du collègue arrivant rasé de frais et la fleur à la seringue ; le jeune X a encore fait une embolie ce matin, on ne pourra donc pas le sevrer de son respirateur ; on reprend au bloc Mme Y cet après-midi, une suture a lâché ; M. Z est prêt pour aller voir saint Pierre…

Un de mes confrères, arrivé en sifflotant l’un des airs fameux de Carmen, « C’est la garde montante, nous voici nous voilà », fredonnait l’introduction du Requiem de Fauré après m’avoir écouté. Eh oui, le tableau d’une relève en réanimation est le plus souvent de pronostic très sombre ! Il ne faut pas oublier que c’est dans ces services qu’il y a le plus de décès.

En règle générale, le réanimateur de garde doit aussi répondre aux urgences vitales se produisant dans l’établissement où il exerce son art. Pour se faire, il peut être joint à tout moment grâce à un téléphone interne qui ne le quitte jamais et qui a toujours pour habitude de sonner aux moments les moins opportuns, comme par exemple pendant une intubation difficile ou au cours d’un massage cardiaque. Il n’y a pas que les hommes politiques qui cumulent les fonctions ! Le petit combiné s’échange au moment de la relève comme un bâton témoin de relais 4 × 100 mètres. Un matin, un collègue me tendit le fameux objet en lançant fièrement :

– Formidable, c’est incroyable, il n’a pas sonné de toute la garde. Les urgences m’ont foutu une paix royale ! Je crois bien que c’est la première fois que ça m’arrive !

Puis, me voyant exploser de rire, il ajouta :

– Mais pourquoi tu te marres ? Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

– Regarde un peu ce que tu viens de me donner. Pas étonnant que personne ne t’appelle !

– Et meeerde !!

Le distrait avait tout simplement confondu le téléphone portable des urgences avec la télécommande de la télévision de la salle de garde !