Donner son corps à la médecine

L’humanité regorge de comportements contradictoires et excessifs. Si certains refusent obstinément de céder leurs organes ou ceux de leurs proches au moment de leur mort, d’autres, au contraire, sont vraiment prêts à tout faire pour réaliser ce don si particulier.

Au moment des faits qui ont défrayé les chroniques de la presse toulousaine, j’étais encore étudiant et je m’apprêtais à retirer mon dossier d’inscription pour intégrer la deuxième année de médecine de l’université Paul-Sabatier, lorsqu’un septuagénaire me grilla la politesse pour interpeller la jeune femme installée au guichet d’accueil. Le malotru, vêtu d’un costume trois pièces, semblait très nerveux et extrêmement pressé. Étant placé juste derrière lui, je pus assister à l’intégralité d’un invraisemblable dialogue que je retranscris ici de mémoire.

– Bonjour, mademoiselle, je viens vous voir car je désire donner mon corps à la médecine. Je veux donner tous mes organes, comment faut-il faire ?

– Ah ! désolé, monsieur, vous ne vous adressez pas au bon endroit, ce n’est pas ici !

Le belliqueux prit du recul pour examiner le panneau disposé au-dessus du comptoir.

– Mais c’est l’accueil ici, non ? C’est écrit là-haut !

– Oui, mais…

– Bon, alors, je suis bien à l’accueil de la faculté de médecine, je ne me trompe pas !

– Non, mais…

– Donc, si je suis à l’accueil de la faculté de médecine, vous allez pouvoir me dire comment on fait pour donner ses organes. Tenez, voici ma carte de donneur, s’énerva davantage le bonhomme en brandissant son précieux document.

– Attendez, là, je comprends pas. Vous me dites que vous voulez donner vos organes à la médecine et vous avez déjà votre carte de donneur. Que voulez-vous de plus ?

– C’est un dialogue de sourds ou quoi ? Je vous dis que je veux savoir comment on fait pour donner ses organes quand tout est en règle. Je suis en règle, j’ai ma carte !

– Bon, et alors ? Il n’y a pas de problème !

– Ah ! enfin, vous avez compris, c’est pas trop tôt ! Maintenant vous allez me dire où je dois aller.

– Comment ça, où vous devez aller ?

La fille semblait perdue. Elle écarquillait les yeux comme si elle parlait à un extraterrestre.

– Ben oui, où je dois aller pour donner mes organes. Je veux les donner aujourd’hui !

– … ??

– Enfin aujourd’hui ou demain, je ne suis pas à un jour près, mais j’aimerais autant que ça se fasse le plus tôt possible. J’ai pris toutes mes dispositions. Je suis prêt.

– Mais voyons, monsieur, c’est une blague ou quoi ? On ne prélève pas les organes à quelqu’un de vivant, dit-elle en se forçant à rire.

– Je sais bien, mademoiselle, ne me prenez pas pour un idiot, quand même ! Enfin quoi, c’est simple : j’ai ma carte de donneur, tout est en règle, je veux donner mon corps à la médecine et je veux faire ça maintenant. Où est le problème ?

Le farfelu était maintenant rouge de colère et des vaisseaux turgescents zigzaguaient sur ses tempes.

« Mais enfin, monsieur, on ne va pas vous tuer, quand même, vous êtes ici dans une faculté de médecine, ce n’est pas un abattoir ! »

La fille aussi commençait à perdre son sang-froid.

– Bon alors, qu’est-ce qu’on fait ? lança l’impatient visiteur.

– Rien ! On fait rien du tout ! Écoutez-moi bien, monsieur, je pense que vous êtes un petit plaisantin, du moins je l’espère pour vous, parce que sinon c’est grave, c’est même très grave ! Excusez-moi, mais j’ai du travail, je ne suis pas ici pour m’amuser et le monsieur qui est derrière vous attend depuis un bon moment, dit-elle en me désignant du menton.

Le malheureux jeta un regard dépité vers moi, émit un long soupir, baissa la tête et regagna la sortie en voûtant son dos comme l’aurait fait un condamné se dirigeant vers la guillotine.

– C’est incroyable, non, vous avez entendu ça ? me demanda-t-elle en ricanant.

– Vous pensez qu’il plaisantait ?

– J’en sais rien du tout. Il y a tant de détraqués sur cette terre…

– En tout cas, il avait l’air sincère. Tenez, voici ma fiche d’inscription. N’ayez pas peur, ce n’est pas une carte de donneur d’organes !

Une détonation nous fit sursauter.

Celui qui voulait donner son corps à la médecine venait de se tirer une balle dans la bouche. Il gisait, étendu sur le seuil de l’entrée principale au beau milieu d’une mare de sang.

J’appris plus tard que, selon ses vœux, son corps avait été disséqué par les étudiants de la faculté de Toulouse.