Le braque braqueur
Les services de réanimation ont, je le rappelle, le taux de mortalité le plus élevé des établissements de santé. Rien de plus normal, puisque ces unités traitent par définition des patients dont le pronostic vital est engagé. Dans ces structures, la mort est omniprésente. Elle plane comme une menace permanente et les soignants doivent l’affronter en la regardant droit dans les yeux. La tâche est cruelle et toujours difficile. Et elle est particulièrement redoutable lorsqu’il s’agit d’enfants. Devant ce genre de situations scandaleuses, un certain cynisme s’impose ; sauf à devenir fou, il est presque obligatoire. Il faut savoir prendre ses distances pour se protéger. On ne peut pas pleurer tous les jours. Alors on se moque d’elle, on nargue cette grande salope, on lui crache à la gueule, on veut la narguer, la niquer. Oui, c’est ça, on veut niquer la mort ! Il ne faut pas trop en vouloir aux soignants si vous entendez des rires fuser dans la salle de repos pendant que votre enfant est sur le point de mourir. Un excès de tension nerveuse se traduit souvent par des sortes de fous rires incoercibles, par des blagues stupides que l’on se raconte en pouffant ; style : un sanglier rencontre un cochon et lui demande si sa chimio se passe bien. C’est nul, mais à quelques mètres d’un horrible drame familial, ça défoule !
Les services de réanimation ont aussi la particularité de prendre en charge des suicides manqués ; des personnes qui, voulant quitter ce monde, ont ingéré des doses de médicaments suffisantes pour les plonger dans des états comateux plus ou moins profonds mais pas assez conséquentes pour les faire passer de l’autre côté. Ainsi, étrange paradoxe, cohabitent dans ces unités des patients qui luttent de toutes leurs forces pour rester en vie avec ceux qui ont mis tout en œuvre pour mourir. La cohabitation est parfois difficile. Les réveils de ces dépressifs aigus peuvent être l’objet de scènes surréalistes, comme ce fut le cas lorsque Jacques Duquesne émergea de son coma au beau milieu de la nuit.
J’entamais la première heure de sommeil de ma garde quand l’infirmière de réa me sortit des bras de Morphée :
– Venez vite, M. Duquesne s’est réveillé et il a pris son voisin en otage ! me dit-elle affolée.
– C’est quoi, ce délire ? répondis-je en me demandant si j’étais encore dans un rêve.
J’eus bien du mal à intégrer l’information. Aux dernières nouvelles, M. Duquesne, qui avait ingéré de grosses doses de barbituriques, était en coma profond et ne respirait qu’avec l’aide d’une machine reliée à ses poumons par une sonde d’intubation.
– Mais c’est impossible, ça, il est intubé, M. Duquesne ! dis-je en essayant de rassembler mes idées.
– Oui, eh ben, il l’est plus ! Il s’est arraché sa sonde ! D’ailleurs il a dû se bousiller au passage les cordes vocales parce qu’il a une drôle de voix1. Dépêchez-vous, on sait plus quoi faire, nous !
En moins de trois minutes j’étais sur les lieux. Effectivement, le spectacle avait de quoi surprendre le plus blasé des réanimateurs. Le colosse nu était debout sur le lit de Jean Camboulive, un patient qui avait subi la veille une importante chirurgie cardiaque, et brandissait à bout de bras un fauteuil au-dessus de la tête de l’opéré. Le fou furieux nous tournait le dos et enserrait de ses deux jambes tendues le corps figé de l’agressé, si bien qu’on eût dit une tour de chair plantée sur une future dépouille. Les muscles du géant saillaient comme une menace terrible. L’éclat métallique du fauteuil dessinait une couronne de fou sur sa chevelure hirsute, et cette posture de conquérant le métamorphosait en monstre mécanique.
« Allez me chercher mes habits ou je lui casse la gueule ! » hurla Duquesne d’une voix enrouée en tournant vers nous un visage rouge de haine.
Les bips du moniteur cardiaque de Camboulive s’accélérèrent. Le rythme devint irrégulier, tandis que le son strident de l’alarme de fréquence retentissait.
– Le médecin est là, vous pouvez lui parler, osa l’infirmière.
– J’ai rien à lui dire. Donnez-moi mes habits, c’est tout !
Il fallait gagner du temps et faire cesser au plus vite l’ultimatum qui risquait de faire craquer le cœur fatigué de Camboulive d’une seconde à l’autre. Je décidai de temporiser :
– Écoutez-moi, monsieur Duquesne, descendez de là, posez ce fauteuil et regagnez votre lit. Je vous promets que si vous faites ce que je vous dis, on vous donne vos habits.
– C’est ça, prends-moi pour un con, toi ! Je sais bien pourquoi vous avez la trouille, va ! Vous avez peur que j’écrase la gueule de ce type, c’est tout. De moi, vous n’en avez rien à foutre. De toute façon, personne n’en a rien à foutre, de moi, même pas l’autre salope, là !
– Quelle salope ? lui demandai-je, intrigué.
– Ma femme, Ducon ! Elle a profité de mon absence pour s’envoyer en l’air avec un pote à moi… enfin, avec celui qui était un pote à moi, en fait c’est un salaud lui aussi. J’ai failli me foutre en l’air à cause d’eux. Mais j’ai une meilleure idée : je vais aller les buter d’abord ! Alors vous allez me donner mes habits, mes godasses, et puis aussi vous allez m’enlever ce truc-là, dit-il en montrant le cathéter planté sur son avant-bras.
Du sang refluait à l’intérieur de la ligne de perfusion. À l’extrémité de celle-ci, un flacon de sérum glucosé était couché sur une flaque de liquide qui éclairait le carrelage d’une lumière blafarde et poisseuse. Le flacon avait dû se fendre pendant le déplacement intempestif du terroriste. Il gisait au sol comme un boulet dérisoire attaché à la patte d’un forçat. Une idée me traversa l’esprit. Une idée qui était peut-être la solution de ce cauchemar qui risquait à tout moment de tourner au drame.
– Donnez-lui ses habits, merde ! lança monsieur Camboulive en se redressant sur son lit.
– Ta gueule, toi ! On t’a rien demandé, l’asticot ! Et toi, le toubib, qu’est-ce que tu mijotes, pourquoi tu parles aux oreilles des infirmières ? Tu veux essayer de me baiser, c’est ça ? cracha Duquesne.
– Mais non, pas du tout, je leur disais que j’allais moi-même aller chercher tes habits, qui sont restés à l’admission.
– Ouais, c’est ça, grouille-toi, je commence à avoir des crampes, moi, et puis j’ai de plus en plus envie de péter la gueule de l’asticot ! Pas vrai, l’asticot ?
– Bip ! Bip ! Bip ! Bipbipbipbip ! Biiiip ! Bip…
Deux infirmières du service de chirurgie alertées de l’incident par le veilleur de nuit avaient quitté leur poste pour nous porter secours. Elles essayèrent de rassurer au mieux le belligérant en lui disant qu’on allait lui rendre ses affaires et qu’on allait même mettre à sa disposition une voiture sans prévenir la police. Je profitai de ce dialogue improvisé pour ramper sous le lit de Camboulive et atteindre la tubulure de perfusion qui pendait sur la ridelle. Je n’eus aucun mal à atteindre le robinet d’injection pour administrer un puissant narcotique dans la veine de Duquesne, qui s’effondra en quelques secondes de tout son long dans les bras des trois infirmières.
« Merci, merci… » soupira M. Camboulive en me voyant émerger une seringue à la main au-dessus de son matelas.
Depuis cet incident, j’ai pris l’habitude de faire attacher tous les comateux qui ont essayé de se suicider. On n’est jamais trop prudent !
1- . Les sondes d’intubation sont pourvues d’un ballonnet d’étanchéité placé sous les cordes vocales et celui-ci doit impérativement être dégonflé avant l’ablation de la sonde.