Laissez-moi tranquille !

Les professeurs de médecine sont d’excellents théoriciens. Rompus aux exercices rédactionnels pour publications scientifiques, à la correction de thèses ou aux cours magistraux, ils sont généralement aussi bons à l’écrit qu’à l’oral. Par contre, il faut bien reconnaître que bon nombre d’entre eux n’ont pas l’habitude d’exercer la discipline médicale qu’ils enseignent et ne sont, de ce fait, que de bien piètres praticiens. Cette surprenante singularité est particulièrement évidente pour l’anesthésie-réanimation car il est exceptionnel qu’un agrégé se retrouve au bloc opératoire pour endormir un patient. Pourtant, en cette belle matinée de printemps, les anesthésistes-réanimateurs francophones s’étaient réunis dans un des amphithéâtres de la Cité des sciences de la Villette, à Paris, pour assister à une série de démonstrations des nouvelles techniques anesthésiques pratiquées par nos chers professeurs. Ces derniers étaient filmés en direct dans des blocs opératoires et nous les observions par relais satellite sur un écran géant tout en ayant la possibilité de dialoguer avec eux.

Lorsque le visage du Pr Z apparut en gros plan devant nous, il y eut un brouhaha de satisfaction dans l’assistance. Le très médiatique Z jouit en effet d’une réputation qui dépasse largement nos frontières, et sa notoriété a permis de donner à notre spécialité un nouveau souffle en lui conférant la dimension qu’elle mérite.

Une voix retentit dans l’hémicycle :

– Bonjour professeur Z, vous nous entendez, professeur ?

– … Oui, je vous entends parfaitement et je peux aussi vous voir sur mon écran de contrôle. Je vois que vous êtes nombreux à Paris, cela fait plaisir.

– Oui, il y a beaucoup de monde pour assister à votre présentation. Vous vous trouvez dans l’un des nombreux blocs d’orthopédie du CHU de la ville de X pour nous parler du Propofol1, un nouveau narcotique qui devrait révolutionner la pratique de l’anesthésie, c’est bien ça, professeur Z ?

– … Tout à fait exact. Le patient qui est derrière moi va être opéré dans un instant d’une fracture du poignet. Ce monsieur de 43 ans n’a aucun antécédent particulier, il est ASA 12. Compte tenu de son poids, je vais lui faire une injection intraveineuse de 170 milligrammes de Propofol et il va s’endormir en moins de soixante secondes. La cinétique exceptionnelle du Propofol permet d’obtenir des inductions très rapides et des réveils d’excellente qualité.

La caméra suivit le Pr Z se rapprochant du blessé allongé sur la table opératoire. Le regard du malheureux en disait long sur son angoisse. Le bonhomme devait avoir conscience de participer à une expérimentation médicale de la plus haute importance. L’objectif survola son visage baigné de sueur pour revenir sur celui de Z.

« Je vais maintenant injecter le produit et, à la fin de l’injection, nous déclencherons le chronomètre pour évaluer la rapidité de l’induction. »

Zoom sur la main tremblante de Z appuyant sur le piston de la seringue. Le produit laiteux parcourut la tubulure de la perfusion et disparut dans le cathéter piqué au bras droit du patient.

– Top chrono ! J’ai terminé mon injection et, dans moins de soixante secondes, M. Vidal va s’endormir. Voilà, tout va bien, ça va, monsieur Vidal ?

– Oui, oui, merci. Pour le moment ça va. C’est un peu chaud au niveau de mon bras, mais ça va.

– Voilà, c’est normal, le produit pique un peu, c’est vrai. Cet inconvénient a été décrit dans environ moins de 10 % des cas. Pas de chance, monsieur Vidal, ha ! ha !

Sourire crispé de l’intéressé.

– Quarante secondes, dans moins de vingt secondes, la perte de conscience va s’installer. Vous pouvez compter jusqu’à 20, monsieur Vidal ?

– Oui. 1, 2, 3, 4…

Nous étions tous très attentifs à ce futur record de vitesse. On aurait entendu un goutte-à-goutte couler dans l’hémicycle. Oui mais voilà, les choses ne se déroulaient pas tout à fait comme prévu et, au fur et à mesure que le temps passait, l’amphithéâtre était de moins en moins silencieux.

– 121, 122, 123…

– Vous n’avez pas sommeil, monsieur Vidal ? demanda Z.

– Non, pas du tout. 124, 125…

– Bon, arrêtez de compter maintenant, monsieur Vidal. Ce n’est pas normal, je pense qu’il y a un problème.

La voix off interrompit la pitoyable démonstration :

– Professeur Z, je vous propose de vous quitter un petit moment, le temps que vous trouviez la solution à votre problème. Nous allons nous rendre au CHU de Toulouse pour une démonstration de loco régionale sous échographie et nous revenons vers vous très vite, d’accord, professeur ?

– Oui, oui, tout à fait d’accord. Je ne comprends pas bien ce qui se passe. On va tenter d’analyser ça. À tout de suite.

Environ vingt minutes plus tard :

– Et nous retrouvons donc le Pr Z avec son patient. Alors, professeur, le petit problème est réglé ?

– Je pense que oui. Nous allons pratiquer une nouvelle injection de Propofol. Le Propofol est réputé thermostable, mais il est possible que celui que nous avons utilisé il y a un instant soit issu d’un lot ayant subi un mauvais conditionnement.

– Vous pensez donc que le produit a pu être partiellement détruit par la chaleur, c’est bien ça, professeur ?

– Tout à fait, oui. Je pense qu’il ne peut y avoir que cette explication à donner à cette constatation d’inefficacité flagrante.

Un spectateur leva le bras. Une hôtesse se précipita vers lui pour tendre un micro baladeur.

– Bonjour, Dr Xénamis, je suis anesthésiste au CHU de Lyon et j’aimerais savoir s’il a été décrit des cas de patients qui étaient insensibles à ce produit.

– … Non, absolument aucun, à moins que M. Vidal ne soit l’exception, ha ! ha !

En contrechamp, on apercevait le patient, qui ne semblait apprécier que très moyennement l’humour de Z.

– Durant notre interruption de tout à l’heure, quelqu’un dans cet amphithéâtre a soulevé la question de l’abord veineux… Je ne sais plus qui a demandé ça… Personne ne veut dire un mot là-dessus ?… Non ?… Bon ! Vous n’avez pas eu de problème de ce côté-là, professeur ? demanda la voix.

– Bien sûr que non ! L’accès veineux a été vérifié consciencieusement ; il n’y a aucun problème ! Bon, alors on y va. On fait comme tout à l’heure, monsieur Vidal ?

– Oui, je compte, c’est ça ?

– Oui, voilà, top chrono, vous pouvez compter jusqu’à 60, monsieur Vidal. Sans doute vous arrêterez-vous avant, voilà, voilà…

– 3, 4, 5…

– En fait, je crois qu’il s’arrêtera bien avant, dit en aparté Z devant la caméra.

– 56, 57, 58…

Le suspense était à son comble. La tension montait. Les participants étaient scotchés au décompte de M. Vidal comme les ingénieurs de Cap Canaveral avant la mise à feu des réacteurs d’une fusée. Ensuite, quelques soupirs émergèrent de ce recueillement religieux. Des soupirs de plus en plus profonds et de plus en plus intenses. Au bout d’une minute trente, des rires à peine étouffés remplacèrent les soupirs.

– 123, 124, 125…

– Professeur ? Professeur, vous m’entendez ? demanda la voix.

– … Oui, oui, je vous entends très bien, oui. Écoutez, je ne sais pas ce qui se passe. Je vous propose de nous retrouver dans un petit moment, le temps de voir le problème.

– D’accord, professeur, nous allons nous rendre au CHU de Montpellier pour assister à une démonstration d’anesthésie obstétricale. On vous retrouve dans un instant. À tout de suite, professeur.

Lorsque le Pr Z apparut quinze minutes plus tard sur l’écran géant, le public était hilare. Un gros pansement entourait le bras droit de M. Vidal et une nouvelle perfusion était fixée sur son bras gauche. Le malchanceux blessé somnolait. Le Pr Z nous dit :

– En fait, il y avait un problème de voie veineuse. La perfusion n’était pas bien en place et nous avons dû repiquer le patient. Le produit est passé à côté. Au total nous avons donc administré deux fois la dose théorique, soit 340 milligrammes en extraveineux. Compte tenu du délai de résorption, une partie doit être déjà dans la circulation sanguine, ce qui explique l’état stuporeux du patient. Vous m’entendez, monsieur Vidal ? Monsieur Vidal, vous m’entendez ?

– Hein… Quoi ?… hum, rrrzzzzz !

– Oui, bon, cette fois-ci je ne vais pas lui demander de compter. Alors voilà, j’injecte 100 milligrammes de Propofol. J’injecte moins que la dose théorique car le patient a déjà reçu du produit et, en fait, je lui ai aussi injecté 10 milligrammes d’Hypnovel, compte tenu de ce qui s’est passé, et je… Ah ! mais attendez, là, je crois que M. Vidal fait une réaction allergique, là… Bon, je vais l’intuber et le ventiler.

La peau du patient s’était recouverte de plaques rouges et le Pr Z oxygénait M. Vidal avec un masque facial. Un spectateur saisit le micro et demanda :

– Bonjour, Dr Dussolier, anesthésiste au CHU de Caen. J’aimerais savoir ce qui, à votre avis, a provoqué cette allergie chez le patient. Est-ce l’Hypnovel ou le Propofol ?

– Vous avez entendu la question, professeur ? demanda la voix.

– … Oui, oui, j’ai très bien entendu, mais attendez, là, j’ai un problème à gérer. Laissez-moi tranquille !

– Bon, très bien, professeur, nous allons vous laisser et retourner au CHU de Toulouse pour voir où ils en sont là-bas…

Un conseil : si vous vous faites opérer, faites en sorte que ce ne soit pas un professeur qui vous endorme ! Mais soyez rassuré, en principe, si vous n’appartenez pas à la famille restreinte des VIP, vous ne devriez pas courir ce risque. L’actualité a pu nous démontrer que les anesthésies de certains hommes d’État ne se passaient pas toujours parfaitement bien. Pour eux, on brûle les étapes ; pas de bilans sanguins désagréables, pas de piqûres douloureuses, pas de consultations préanesthésiques dérangeantes et celui qui a l’honneur et le privilège de pousser la seringue pour envoyer l’illustrissime célébrité dans les bras de Morphée n’a généralement aucune habitude de ce genre de travail !

1- . Le Propofol est aujourd’hui le produit le plus employé par les anesthésistes pour induire un sommeil profond. Il n’est disponible que dans les secteurs de réanimation ou de chirurgie. C’est cette drogue qui a causé le décès de Michael Jackson, qui l’avait utilisée de façon marginale à son domicile.

2- . ASA : code employé par les anesthésistes pour déterminer les facteurs de risque, suite allant de 1 (pas de risque particulier) à 5 (risque maximal).