Le lâcher-prise
La mort est probablement le sujet le plus tabou de nos sociétés occidentales. On évite d’en parler, on la cache, on la fuit. Même nous, les soignants !
Il m’est pourtant arrivé bien souvent de la côtoyer de très près. Comme ce matin-là, dans le box de réanimation de M. Dupré. Nous n’étions que tous les deux et nous avons vécu ensemble un moment très fort et très beau qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Certains dialogues sont indélébiles.
– Je vais mourir maintenant, c’est ça ?
– … Oui, répondis-je en prenant sa main décharnée.
– Merci.
– Pourquoi merci ?
– De me dire la vérité. Merci. Vous êtes le seul à me dire la vérité. Tout le monde me ment.
– Vous voulez que j’appelle votre femme ou quelqu’un ?
– Non, ma femme est trop fragile, elle ne supportera pas. Et puis elle n’aura même pas le temps d’arriver. Je sens vraiment que je m’en vais…
– Quelqu’un d’autre, alors ?
– Non, merci. Restez, vous. J’ai la trouille. Je sens mon cœur qui se ralentit. Il va s’arrêter bientôt, c’est ça ?
– … Oui, il est très fatigué, il va s’arrêter très bientôt.
– J’ai la trouille…
– Vous avez peur, c’est normal. C’est l’inconnu qui vous fait peur.
– Dites, docteur, c’est vrai ce que vous racontez dans vos livres ?
– Quoi, qu’il existe une vie après la mort ?
– Oui, c’est ça, une vie après la mort.
– Bien sûr, c’est vrai. Des millions de personnes nous ont raconté ce qu’elles avaient vécu au moment de leur arrêt cardiaque.
– Racontez-moi.
– Au moment de leur mort clinique, elles sont sorties de leur corps et ont vu une magnifique lumière. Elles baignaient dans une lumière d’amour inconditionnel. Elles n’avaient jamais été aussi bien de leur vie. Elles ont retrouvé des personnes décédées qu’elles connaissaient et qui étaient venues les accueillir. Certains disent avoir même retrouvé leurs animaux favoris, leurs chiens, leurs chats. D’autres ont rencontré des guides spirituels, des anges, des êtres de lumière…
– Je vais peut-être retrouver maman, alors ?
– Oui, sûrement.
– Et Patou aussi… Patou, c’était un bon chien, ça. On a fait de sacrées balades ensemble.
– Vous allez continuer tout ça de l’autre côté, mais d’une autre façon.
– Vous croyez ?
– Non, je ne crois pas, j’en suis sûr.
– Merci. Même si ce que vous dites est faux, merci, vous me faites du bien. Vous n’avez pas peur de mourir, vous ?
– Non. Tous ceux qui ont vécu cette expérience n’ont plus peur de mourir car ils savent comment ça se passe de l’autre côté. Ils disent tous que… Monsieur Dupré ?… Monsieur Dupré, vous m’entendez ?
Peut-être m’entendait-il.
Il est parti vers la lumière en souriant.
*
Si être dans le lâcher-prise et accepter sa propre mort n’est pas chose facile, il est parfois tout aussi difficile de se résigner à voir disparaître ceux que nous aimons. La plupart du temps, face à cette réalité inéluctable, nous sommes dans le déni, la colère et la révolte. Nous pratiquons alors ce que j’appelle un « acharnement affectif » délétère pour garder près de nous celui ou celle qui est sur le point de partir de l’autre côté du voile. Cette attitude est tout aussi préjudiciable que l’acharnement thérapeutique.
Cette jeune femme installée face à moi dans mon bureau de consultation ne comprenait pas pourquoi son père était encore en vie alors que tous les médecins pronostiquaient depuis plusieurs semaines l’imminence de sa mort. Pour ne pas gêner les soins, les horaires de visite dans les services de réanimation sont réduits à deux heures matin et soir. La fille de ce comateux atteint d’un cancer en phase terminale ne manquait pas une minute de ces précieux rendez-vous. Elle venait tous les jours auprès de son papa et pleurait toutes les larmes de son corps à ses côtés en le suppliant de ne pas mourir. Je suis persuadé que c’est elle qui l’empêchait de partir par cet amour excessif aussi possessif qu’égoïste.
– Je ne comprends pas ce qui se passe, docteur, me dit-elle entre deux sanglots. Je viens tous les jours voir papa, vous me dites tous depuis des jours et des jours qu’il va bientôt mourir et il est toujours là. Chaque fois que je le quitte, je pense que je ne vais plus jamais le revoir… Je n’en peux plus ! Vous pensez qu’il souffre ?
– Non, nous en avons déjà parlé. Votre père est dans un coma très profond et je peux vous assurer qu’il ne souffre pas.
– J’en ai assez de tout ça. Je voudrais que ça s’arrête.
– Vous lui avez dit ?
– Pardon ?
– Vous avez dit à votre papa que vous acceptiez son départ ?
– Non, bien sûr, me répondit-elle indignée.
Elle me serra la main et partit aussitôt.
Je pensais l’avoir choquée. En effet, ma question suggérait que son père, qui se trouvait dans un état comateux profond, serait capable non seulement d’entendre mais aussi de comprendre ce que lui aurait dit sa fille. Et, plus surprenant encore, qu’il aurait la possibilité de quitter ce monde en fonction de son propre désir calqué sur celui de son entourage ! Je me demandais si je n’avais pas été trop loin ; elle m’avait quitté si brusquement ! N’allait-elle pas me prendre pour un illuminé, un farfelu ?
En fait non, pas du tout, bien au contraire. Elle revint vers moi quelque temps plus tard pour me remercier. La jeune femme avait suivi mes conseils en disant à son père qu’elle acceptait sa mort et, étrange coïncidence, quinze minutes plus tard, on devait constater son décès.
Il faut savoir accompagner ceux qui partent et, lorsque la fin est imminente, leur montrer que nous serons encore capables de vivre sans eux, sans pour autant les oublier. Cet accompagnement doit se faire sans pleurs et sans cris mais avec amour et compassion.