Coupez !
Je ne pouvais pas terminer ce livre sans une note d’humour. Humour bien noir, je vous l’accorde, mais d’une noirceur nécessaire pour éveiller les consciences aux dérives politiques qui font insidieusement glisser notre système de santé vers une médiocrité dangereuse en privilégiant les restrictions budgétaires par rapport à la qualité des soins. Ce nivellement par le bas est criminel !
« Coupez ! » est le clap qui annonce la fin d’un film. C’est aussi le titre de ce dernier chapitre.
*
Ce regard de paniqué qui émergea comme un cri de douleur au-dessus du masque chirurgical, Chantal ne l’avait encore jamais connu. Depuis dix ans qu’elle était l’aide opératoire attitrée du Dr Rescalier, elle avait pu constater maintes fois que son patron réussissait toujours à faire face avec brio aux situations les plus périlleuses. « L’expérience et le sang-froid, il n’y a que ça pour nous sauver », lui disait-il souvent après avoir réussi une nouvelle prouesse chirurgicale ; ou encore : « C’était difficile mais j’y suis arrivé facilement », lorsqu’il était vraiment très fier de son geste de pro. Si les petites réflexions narcissiques qui faisaient sa réputation étaient imitées par ses internes à la moindre occasion, personne ne se serait permis de mettre en doute son habileté et ses capacités de diagnostic, car le Dr Rescalier était ce que l’on appelle aujourd’hui encore un bon chirurgien.
L’infirmière observa son mentor, son modèle, sa référence, sans bien comprendre ce qui lui arrivait. Son héros ne bougeait plus. Il était comme tétanisé par une frayeur terrible. Elle s’étonna de la démesure du blanc de ses yeux et de la brillance de son iris. Les gros sourcils grisonnants qui d’habitude la rassuraient s’étaient contractés à l’extrême comme pour contenir des billes prêtes à exploser. La métamorphose avait de quoi surprendre. Les tempes de Rescalier n’étaient plus que plis et ridules. De ces rideaux de chair meurtris, des veines saillaient en de multiples réseaux compliqués tandis que ses cernes humides et bleutés dessinaient une singulière traînée sombre sur la partie supérieure du rectangle de tissu vert. Ça puait la peur et la sueur ; une sorte d’acidité que l’on ne flaire que quand la mort est là, tout près, presque à la toucher. Soumis à toutes ces contractions musculaires inhabituelles, le calot constellé de sang coagulé venait encore de glisser en arrière lorsque le maître des lieux se décida enfin à ouvrir la bouche :
– Essuyez-moi le front ! ordonna-t-il à l’aide-soignante en se tournant vers elle, les bras levés.
– Quelque chose ne va pas, monsieur ? osa Chantal sans obtenir la moindre réponse.
Personne ne comprenait l’inquiétude soudaine du chirurgien car tout semblait normal ; l’amputation de M. Sanchez était pratiquement terminée puisqu’il ne restait plus qu’à fermer la peau du moignon de la cuisse, fixer le drain et faire le pansement.
Toujours muet, Rescalier ôta son masque et se dirigea vers le négatoscope pour inspecter l’artériographie du patient. Il semblait animé d’un mélange d’agacement et de crainte en scrutant le bas du cliché mais aussi pressé de vouloir vérifier un détail de la plus haute importance. L’angoissé enleva ses gants en faisant claquer le latex dans un geste rageur, se débarrassa de sa chasuble et sortit du bloc sans donner la moindre explication.
« Qu’est-ce qu’il a ? Ses règles ? ironisa Joël, le médecin anesthésiste, qui plaisantait toujours quelles que fussent les circonstances. »
Chantal lui adressa un regard complice.
– Bof, j’en sais rien, ça lui passera. Il a peut-être des ennuis personnels… sa femme ou ses enfants. On ne saura rien de toute façon, il ne parle jamais de ça.
– Tu aimerais qu’il te fasse des confidences ? ironisa Joël.
– Oh non ! l’aide opératoire maîtresse du chirurgien, c’est pas du tout mon truc, si c’est ce que tu veux insinuer. Je préfère cent fois garder des relations strictement professionnelles avec lui.
– Tu as bien raison, sinon tu serais obligée de lui nettoyer ses instruments après la baise !
– T’es con ! Bon, j’imagine que c’est moi qui dois suturer la peau. C’est quand même bizarre qu’il ne revienne pas. Qu’est-ce qu’il peut bien foutre ? Tu veux bien appeler son bureau pour voir ?
L’anesthésiste se dirigea vers le téléphone et en profita pour ranger les clichés restés accrochés au négatoscope. Il hésita un instant avant de les glisser dans la pochette puis, comme dans un film déroulé à l’envers, les replaça dans leur position initiale. Manifestement, quelque chose l’interpellait sur ces radios. Après un long silence, il enleva son masque et blêmit d’un seul coup en mettant sa main devant sa bouche.
– Meeeeerde ! Meeeeeeeeerde ! Merde, merde ! fit-il, complètement paniqué.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Chantal sans quitter des yeux son aiguille, qui transperçait la peau blanchâtre du membre mutilé.
– La jambe ischémiée…
– Oui, et alors ?
– Il fallait pas l’amputer !! Oh là là ! Meeeerde !
– Pourquoi tu dis ça ? Il n’y avait pas le choix, le sang n’arrivait plus. Qu’est-ce que tu veux faire dans ces cas-là ?
– Il fallait pas amputer cette jambe !
– Quoi ???
– Il fallait couper à droite, pas à gauche. C’est la jambe droite qui est en ischémie, pas la gauche, et nous, on a coupé à gauche ! Putain, c’est pas vrai, merde ! Tu m’étonnes, que le Resca soit de mauvais poil, il a dû s’en apercevoir… Oh ! putain !
– Tu sais, tu es de moins en moins drôle en vieillissant, dit Chantal en continuant son travail de couture.
Ce que venait de dire Joël ne la perturbait pas outre mesure car elle était habituée à ce qu’il fasse ce genre de blagues pour tenter de la déstabiliser. Elle resta de marbre jusqu’à ce que l’aide-soignante pousse un cri d’horreur en regardant les radios :
« Oouuuuhh ! Madrédédiouch, ché vrai, le docteur a raichon ! »
Si Maria n’avait pas les aptitudes requises pour lire toutes les subtilités d’une radiographie, elle était tout de même capable de comprendre que le « D » inscrit au bas de l’image ne désignait pas le côté gauche. En un éclair, Chantal était à ses côtés pour vérifier l’incroyable bévue. Elle non plus n’en revenait pas :
– Mais c’est un cauchemar, ça ! Comment c’est possible ? Personne n’a rien vu ? Les infirmières de l’étage, le brancardier, l’anesthésiste, le chirurgien, le malade… moi ? Personne ! Pffff… qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire ? C’est foutu, on est tous foutus. Demain on fait la une des journaux télévisés, c’est sûr. On est foutus !
– En attendant, c’est surtout la jambe de ce pauvre type qui est foutue, se lamenta Joël.
– Tu veux pas téléphoner à Resca, pour savoir ce qu’on fait ?
– Non, je ne fais rien par téléphone, on ne sait jamais. Surveillez-moi le patient, je vais le rejoindre dans son bureau et je vous tiens au courant !
*
Dix minutes plus tard, Joël pénétra à nouveau dans le bloc. Chantal, assise sur un tabouret face au monitoring du patient endormi, semblait avoir vieilli de dix ans. L’aide-soignante, qui avait commencé à ranger quelques instruments pour ne pas rester sans rien faire, interpella l’anesthésiste :
– Vouchavé vou môchieu docteur ?
– Alors, tu l’as vu ? traduisit l’infirmière.
– Il est mal, très mal même. Il n’était pas dans son bureau, il dégueulait dans les toilettes. Il m’a demandé de ne pas réveiller le patient, répondit Joël en injectant une dose supplémentaire de narcotique dans la tubulure de la perfusion.
La porte coulissante du bloc s’ouvrit dans un bruit de lever de rideau pour laisser passer le Dr Rescalier revêtu d’une nouvelle tenue stérile. Ses mains, portées à hauteur de visage, tremblaient un peu. Le souffle court, il enfila la paire de gants que lui présenta l’aide-soignante. Il la remercia d’un petit signe de tête et lui dit :
– Rebranchez-moi la scie, on ampute à droite !
– Qu’est-ce qu’on va lui dire pour sa jambe gauche ? demanda timidement Joël.
– On lui dira qu’il fallait aussi l’amputer. De toute façon, on ne pouvait pas le réveiller amputé du mauvais côté. Il sait très bien que c’est sa jambe droite qui est malade… et puis la jambe gauche était aussi malade, alors…
– Elle n’était pas malade au point de l’amputer, tu le sais très bien. On aurait pu tenter un pontage à gauche, les artériographies le prouveront !
– Écoute, j’en fais mon affaire. Occupe-toi de tes anesthésies et je m’occupe du reste. Chacun son boulot, et tout ira très bien ! D’ailleurs, si chacun avait fait son boulot correctement, on n’en serait pas là ! Petites causes, grands effets ! Ooooh ! oui, énooooormes effets ! Vous êtes tous nuls… nuls, nuls, nuls et re-nuls ! Je ne dois faire confiance à personne dans cette maison, à personne !!!
La scie crissa sur l’os broyé. Une odeur de corne brûlée se répandit dans toute la salle. Des gerbes de sang jaillirent de la lame. La jambe gauche ne résista pas bien longtemps à la hargne de Rescalier qui œuvrait en marmonnant des phrases incompréhensibles pour calmer sa colère. Le membre coupé tomba dans un sac jaune en un bruit sourd et définitif. L’aide-soignante rangea le vestige honteux dans une caisse de bois alignée près de la première, qui contenait la jambe droite. Désormais, et pour toujours, le corps de Louis Sanchez s’arrêterait au niveau des deux genoux.
« Voilà, comme ça, pas de jaloux ! » ironisa Joël.
Son humour malvenu rencontra trois regards haineux qui le fusillèrent sur place. Une voix retentit soudain dans l’interphone. C’était celle de Marc, le brancardier :
– Je vous laisse M. Louis Sanchez, le patient du Dr Rescalier, au sas numéro 2.
– Qu’est-ce que c’est encore que cette connerie ! Il est ici, M. Sanchez, avec nous, ici, je viens de l’opérer, M. Sanchez !! hurla le chirurgien.
– Non, monsieur, votre patient est avec moi au sas numéro 2. J’ai amené tout à l’heure M. Louis Sanches, avec un « s » à la fin, au sas numéro 1 pour le Dr Roubi, qui doit l’opérer d’une hernie inguinale. Le vôtre, de Sanchez, il a un « z » à la fin, pas un « s ». L’un est d’origine portugaise et l’autre d’origine espagnole… Vous devez amputer le monsieur que je viens d’amener. L’autre monsieur, avec le « s » à la fin, il n’est plus en attente, l’autre monsieur, je l’avais laissé là-bas et il y est plus… On doit être en train de l’opérer de sa hernie, je pense…
– Quel est le triple con ou la triple conne qui a mélangé les dossiers ? Je jure que je vais l’étrangler de mes propres mains, moi, ça va me faire du bien, un bien fou !! Ooooh oui ! un bien fou ! Yeeeeeeeeessss !!! fit Rescalier, ivre de colère.
– Bon, qu’est-ce que je fais, moi, je le réveille ou on appelle Roubi pour qu’il l’opère aussi de sa hernie ? C’est de quel côté, la hernie, déjà ? Vérifiez bien, je pense que cette fois il ne faudrait parrrrrrrrhhhhhhh…
Joël n’eut pas le temps de finir sa phrase, car les puissantes mains de Rescalier s’étaient refermées sur son cou dans une prise meurtrière. Les deux hommes roulèrent au sol et on eut toutes les peines du monde à les séparer.
*
Grâce à Dieu, contrairement à toutes les anecdotes relatées dans ce livre, mis à part celle racontée dans le chapitre relatif aux paperasses, cette horrible histoire est totalement inventée. Toutefois, cette fiction volontairement terrifiante pourrait bien un jour se réaliser si la politique de santé menée par nos gouvernements successifs ne change pas rapidement d’objectif. Il semble effectivement que, désormais, les économies soient prioritaires sur les soins et la sécurité des patients. Si nous n’y prenons pas garde, dans un avenir proche, nos hôpitaux seront gérés comme des entreprises à but lucratif, un personnel sous-qualifié et en sous-effectif devra prendre en charge des pathologies de plus en plus lourdes, tandis que des praticiens de moins en moins nombreux, sous-motivés et fatigués, multiplieront les erreurs médicales. Ces derniers temps, les médias ont largement commenté l’augmentation de la fréquence des « bavures » médicales ayant entraîné des décès ou des préjudices corporels lourds. Contraindre des hommes et des femmes à travailler à des postes à haute responsabilité sans possibilité de prendre un repos compensateur après une longue nuit de garde ne peut conduire qu’à des situations dramatiques induites par des accidents imputables à la fatigue et à une baisse des vigilances car, hélas, les soignants ne sont pas des robots et l’erreur est humaine ! Qu’on ne s’y trompe pas, nos politiques sont grandement responsables des erreurs médicales, et ce sont eux qui, en toute logique, devraient être sur le banc des accusés pour répondre du chef d’inculpation d’homicide involontaire ! La pénibilité de notre profession décourage les vocations et le sous-effectif des soignants rend encore plus lourd la tâche de ceux qui sont en poste. La spirale infernale de la désertification médicale est en marche, et il faudra beaucoup d’énergie et de détermination pour bloquer le processus et inverser la tendance. Chaque citoyen de ce pays doit prendre conscience que la qualité des soins doit être défendue avec la plus grande rigueur et la plus grande détermination ; notre vie en dépend !
Cela étant dit, se tromper de côté à opérer est pour nous, soignants, une hantise constante, aussi ne vous étonnez surtout pas si, avant d’être amené(e) au bloc, de nombreuses personnes vous demandent de préciser l’endroit où le bistouri du chirurgien doit sévir. La plupart du temps, celui ou celle qui pose cette question connaît déjà la réponse et ces vérifications de dernières minutes sont d’autant plus importantes lorsque l’opération porte sur un organe pair1.
1- . Un organe pair existe en double exemplaire dans le corps humain, comme par exemple les reins, les oreilles, les yeux, les poumons, à l’inverse des organes impairs qui sont uniques, comme la rate, le foie, le cœur, le cerveau, etc. Cette question me fut posée par une auditrice au cours de l’émission « Les Grosses Têtes » à laquelle j’ai participé.