Des convictions difficiles à admettre

La relation médecin-malade impose au praticien de se mettre à la place de son patient tout en faisant abstraction de ses propres convictions philosophiques, religieuses ou politiques. Cette contrainte est loin d’être simple car nous sommes tous influencés par une éducation et une culture qui nous donnent des certitudes ou des croyances personnelles. Si les opinions du malade et celles de son thérapeute s’affrontent, l’exercice de la médecine peut devenir extrêmement complexe car, dans cette situation, le médecin doit rester un simple « prestataire de service » qui respecte la volonté de son patient.

L’histoire que je rapporte ici pour illustrer ce propos est l’une des plus douloureuses de ma vie de médecin.

Ce matin-là, une femme d’une trentaine d’années qui était venue me consulter pour bénéficier d’une hystérectomie1 sous anesthésie générale me tendit un imprimé dès le début de notre entretien :

– Tenez, docteur, avant tout j’aimerais que vous lisiez ce papier. Je suis témoin de Jéhovah et je refuse toute transfusion sanguine. Si vous n’acceptez pas de signer ce document qui vous dégage de toute responsabilité en cas de non-transfusion, je ne veux pas être opérée chez vous.

– Asseyez-vous, je vous en prie, lui dis-je en parcourant rapidement un texte que je connaissais déjà.

– Vous êtes d’accord pour signer, docteur ?

– Nous avons déjà opéré des témoins dans cet établissement et leur volonté a toujours été respectée. J’avais aussi signé ça.

– Vous êtes d’accord, alors ?

– Oui, bien sûr. Je n’adhère pas à votre position puisque je ne suis pas moi-même témoin de Jéhovah mais mon devoir de médecin me conduit à respecter votre volonté. Aussi, soyez sans crainte, vous ne serez pas transfusée.

– Quoi qu’il arrive, docteur, vous me le promettez ?

– Évidemment, puisque je vous le dis !

– Je peux avoir confiance en vous alors, docteur ?

– Absolument !

– Merci, docteur. Merci infiniment.

L’examen clinique et l’interrogatoire se déroulèrent normalement. La jeune femme était en parfaite santé et on pouvait raisonnablement penser que la question de la transfusion sanguine ne se poserait pas. Nous nous quittâmes après avoir échangé un sourire et une poignée de mains.

L’opération eut lieu quatre jours plus tard. Ce fut une intervention simple sans problème particulier. Malheureusement, à la quarante-huitième heure, l’état de la patiente se dégrada et sa tension artérielle chuta de 13 à 7. Un taux d’hémoglobine anormalement bas et une échographie abdominale confirmant une hémorragie du foyer opératoire évoquèrent d’emblée un lâchage de suture. De toute évidence, il fallait réintervenir au plus vite pour stopper l’hémorragie intra-abdominale. Mais, avant de l’endormir, je devais la transfuser pour ne pas risquer l’arrêt cardiaque au moment de l’induction anesthésique.

– Je suis désolé, madame, je vais être obligé de vous transfuser avant cette nouvelle opération. Vous n’avez que 5 grammes d’hémoglobine et ce chiffre ne permet pas de pratiquer une anesthésie, votre tension est trop basse.

– Je ne veux pas de transfusion… Souvenez-vous, vous m’avez promis.

– Si je ne fais pas cette transfusion, vous allez mourir, vous savez ça ?

Son mari, qui lui tenait la main, me regarda droit dans les yeux et me dit :

« Ma femme ne veut pas être transfusée. Vous lui avez promis, vous devez tenir votre promesse, docteur. Vous savez, pour nous, la transfusion, c’est pire que la mort. Je vous en supplie, docteur, nous vous en supplions tous les deux, ne faites pas cette transfusion. Ne vous inquiétez pas, vous avez signé, vous ne serez pas embêté. »

Ne sachant plus quoi faire ni quoi dire, je quittai la chambre, complètement désemparé. Il faut vraiment avoir vécu ce genre d’expérience pour connaître ce terrible sentiment d’impuissance. Dans le couloir, le chirurgien m’accosta vigoureusement :

– Alors, ça y est, tu l’as transfusée ? On peut y aller ?

– Je ne peux pas. Elle refuse.

– Mais t’es con ou quoi ? On ne va pas la laisser mourir, quand même !

– Ah oui ! Et alors, on fait comment, gros malin ? Je te dis qu’elle refuse catégoriquement la transfusion, et son mari aussi. Elle m’a même fait signer un papier…

– Ben, tu n’as qu’à la transfuser en cachette !

– Comment ça, en cachette ?

– Ben oui, on l’installe tranquillement au bloc, tu l’endors et on la transfuse. Personne n’en saura rien. Je l’opère et on la sauve. De toute façon, si on ne fait rien, c’est non-assistance à personne en danger, c’est même de l’homicide volontaire et on va avoir de sacrés emmerdements. On est obligé de faire comme ça, crois-moi, on n’a pas le choix !

– Non, désolé, je ne suis pas d’accord, je ne peux pas la trahir. Je ne peux pas la transfuser si elle n’est pas consentante, c’est impossible…

– Merde, merde, merde, c’est trop con, cette histoire ! dit-il en s’éloignant, visiblement fou de rage.

Comme on pouvait s’y attendre, la situation s’aggrava rapidement. La tension artérielle dégringola et devint vite imprenable. Je suis resté près d’elle jusqu’au bout en espérant qu’elle changerait d’avis à la dernière minute pour que nous puissions effectuer cette transfusion dont elle avait tant besoin, mais non, à mon grand désespoir, sa détermination fut sans faille. Il y eut un premier arrêt cardiaque, récupéré par les manœuvres habituelles de réanimation, puis un second cette fois-ci définitif.

Dans les jours qui suivirent son décès, nous avons reçu les remerciements de toute sa famille qui nous félicitait d’avoir été jusqu’au bout du contrat moral passé avec elle. Nous nous serions bien passés de telles gratifications ! Quoi de plus terrible pour un médecin que de voir mourir une jeune femme que l’on sait pouvoir sauver par un acte aussi simple qu’une transfusion sanguine ? Rien. Probablement rien.

Depuis cette triste affaire, un consensus a été édité par la Société française d’anesthésie et de réanimation (Sfar). Celui-ci recommande de respecter la volonté des témoins de Jéhovah qui refusent d’être transfusés. Toutefois, si cette prise de position est en contradiction avec les convictions du médecin responsable de l’acte transfusionnel, le praticien peut refuser de prendre en charge le patient pour une chirurgie programmée. Autrement dit, d’après ce nouveau texte, j’avais le choix entre deux possibilités : accepter et aller jusqu’au bout de ce challenge difficile ou refuser de l’endormir et passer « la patate chaude » à un confrère anesthésiste. J’avais opté pour la première solution, mais je me demanderai jusqu’à mon dernier jour s’il fallait signer ce fameux papier ! En ce qui concerne les mineurs, l’anesthésiste peut passer outre la volonté des témoins de Jéhovah en prévenant le procureur de la République, qui destitue l’autorité parentale le temps de la transfusion sanguine. Heureusement pour ces enfants qui n’ont rien demandé à personne !

Je rappelle que les témoins de Jéhovah constituent en France un organisme assimilé à une secte mais que ce mouvement est reconnu en tant que religion dans de nombreux États, notamment des États-Unis ou d’Europe.

1- . Ablation chirurgicale de l’utérus.