Le don d’organes
Ce sentiment d’impuissance ressenti devant une mort devenue inéluctable, je devais l’éprouver de nouveau quelques années plus tard devant d’autres circonstances tout aussi dramatiques.
À cette époque, j’exerçais mon métier dans une petite clinique de campagne. Nous n’étions que deux anesthésistes pour gérer le fonctionnement de quatre blocs opératoires, d’un service d’urgence, d’une unité de réanimation de quatre places, et, pour satisfaire nos obligations de « médecins pompiers », il nous arrivait aussi d’avoir à intervenir à l’extérieur de l’établissement. Bref, nous n’avions guère le temps de faire autre chose que de la médecine !
Ce matin-là, le 4 × 4 rouge alluma son gyrophare en se garant devant chez moi pour signaler sa présence. Je l’attendais avec une certaine appréhension car le standardiste de la caserne m’avait prévenu que nous devions nous rendre sur un accident très grave.
Dès que j’ouvris la portière, mon chauffeur annonça la couleur :
« C’est un jeune en moto. Il paraît qu’il est mal en point », dit-il en démarrant en trombe avant de saisir le micro suspendu près du tableau de bord.
Une foule d’idées m’envahirent aussitôt : est-ce un ami de mes enfants ? Un garçon que je connais ? Mal en point, mal en point, ça ne veut rien dire ça ! Que peut-il avoir au juste ? Vais-je être à la hauteur ?
« J’ai l’anesthésiste avec moi, c’est notre top-départ ! Des précisions cliniques sur le jeune ? À vous, parlez ! » dit-il en faisant crisser les pneus pour doubler une camionnette sans avoir la moindre visibilité.
Francis avait l’habitude de ce genre de prises de risque et je savais par expérience que toute tentative de modération était d’emblée vouée à l’échec. Un crachouillis inaudible se fit entendre, puis :
« Voici le bilan clinique, Tango 3 : victime Mike 16, indice 4 apparemment. Dr Lernut sur place. Terminé. »
Autrement dit, on nous annonçait le décès d’un garçon de 16 ans. Je connaissais bien le médecin généraliste qui était déjà auprès de la victime et il avait toute ma confiance.
« Bien reçu, Zoulou 1, je suppose qu’on n’a plus besoin de nous, alors. On peut faire demi-tour ? À vous, parlez ! » répondit Francis en levant le pied de l’accélérateur.
Pas de réponse.
Nous étions maintenant stationnés sur le bas-côté de la route et la camionnette que nous venions de doubler nerveusement nous dépassa en klaxonnant. Son conducteur devait se demander à quel jeu nous jouions. Au bout de quelques secondes, Francis réitéra sa demande :
« Vous me recevez, Zoulou 1 ? On peut faire demi-tour ou non ? À vous, parlez ! »
Nouveau silence, puis :
« Négatif, négatif, Tango 3, vous ne faites pas demi-tour. Le Dr Lernut veut l’anesthésiste sur place. Y a un problème ! Terminé ! »
Francis remit le micro sur son support et adopta la conduite rallye, qui me contraignait à m’agripper solidement à la poignée supérieure de la porte. Le conducteur de la camionnette nous fit un doigt d’honneur en nous voyant passer au ras de son pare-chocs avant. En moins de dix minutes, nous étions sur les lieux de l’accident.
Le jeune garçon était allongé dans le véhicule sanitaire des pompiers. Son crâne était entouré de bandes Velpeau et le Dr Lernut pratiquait une respiration artificielle avec un ballon d’oxygène.
« Il est encore en vie ? » lui demandai-je en examinant les pupilles.
Mon confrère transpirait. Il avait parfaitement géré la situation, compte tenu des moyens dont il disposait.
– Content de te voir ! Y a bien trente minutes que je ventile. Au niveau cérébral, c’est cuit ; t’as vu, il est en mydriase bilatérale1. Il a une activité cardiaque qui se maintient. Au niveau du bilan lésionnel, il a un pet au casque, c’est tout. Qu’est-ce qu’on fait ?
– Je crois que je pense à la même chose que toi ; ça vaut peut-être le coup de continuer. Je vais l’intuber2 et on va l’amener en réa. De là-bas, je préviendrai le CHU pour voir ce qu’ils en pensent.
Nous savions bien tous les deux que, compte tenu du jeune âge de la victime et du caractère isolé du traumatisme, elle représentait le cas idéal pour un prélèvement d’organes.
En moins de deux heures, tout fut organisé pour que le jeune motard en état de mort cérébrale puisse redonner un espoir de vie à des familles en attente de dons d’organes. La conversation téléphonique que j’avais eue avec le réanimateur du CHU de Toulouse laissait penser que certaines « pièces détachées » du corps décérébré du malheureux motard allaient probablement continuer à vivre dans d’autres « véhicules terrestres ». Un fait est certain : en considérant les choses aussi simplement que cela, tout devient plus facile, et la greffe d’organes ne pose alors aucun problème de conscience ! Le réa de garde était tout excité par ce projet de greffes potentielles. Lorsqu’il me rappela, il n’avait pas perdu un milligramme d’enthousiasme :
– Les équipes chirurgicales qui doivent faire les prélèvements sont prévenues. On contactera les receveurs dès qu’on aura le groupe tissulaire précis du patient, il y a déjà eu une préalerte de faite sur les sujets du même groupe sanguin. L’hélico vient de décoller, ils seront chez vous d’ici vingt minutes environ. La victime est toujours stable ?
– Pas de problème. La tension est correcte, le pouls régulier et j’ai une bonne diurèse.
– OK, ça va. Les parents sont toujours d’accord, au moins ?
– Oui, oui, j’ai très longuement discuté avec eux. Au début, ils ne voulaient pas du tout et maintenant, après réflexion, ils sont d’accord.
– T’es bien sûr qu’ils ne feront pas de problèmes ?
– Je n’ai aucune raison de douter, ils ont l’air bien décidés.
– Parfait. Bon, rappelle-moi dès que le Samu sera chez toi, j’ai des infos importantes à communiquer au médecin convoyeur.
Mon confrère avait raison d’insister sur l’accord parental. Il devait avoir l’habitude des refus inopinés. Effectivement, quelques minutes plus tard, je fus dans l’obligation de rappeler le CHU pour tout annuler et pour faire retourner l’hélico du Samu à sa base. Les parents venaient de changer d’avis ; ils ne voulaient plus que leur fils soit prélevé !
Selon les statistiques de France Adot3, il y a dans notre pays plus de 14 000 patients en attente d’une greffe. Mais, à l’heure actuelle, plus d’une famille sur trois oppose un refus catégorique à toute demande de prélèvement sur le corps d’un parent promis à la mort. C’est dire le chemin qu’il reste à parcourir pour que nos compatriotes comprennent enfin, comme le disait le Pr Jean Dosset, prix Nobel de médecine, qu’il faut préserver ce joyau de solidarité qu’est le don bénévole et anonyme. Pourtant, il suffit parfois d’une simple information sur le sujet pour éveiller les consciences. Par exemple, la disparition tragique du chanteur Grégory Lemarchal, décédé le 30 avril 2007, a fait exploser la demande de cartes de donneur d’organes. Victime de la mucoviscidose, une maladie génétique grave, le jeune chanteur, vedette de la « Star Ac’ », était en attente d’une greffe de poumons qui aurait pu le sauver. C’est l’appel au don d’organes lancé au lendemain de sa disparition sur TF1 dans l’émission « Grégory, la voix d’un ange » qui a servi de déclencheur à un élan de générosité sans précédent : en moins d’un mois, France Adot a enregistré quelque 33 000 demandes de cartes de donneur, alors que par comparaison, l’association n’en avait délivré que 54 000 pendant toute l’année 2006 !
En fait, il faut savoir qu’une simple lettre manuscrite exprimant clairement notre volonté d’être prélevé en cas d’accident mortel suffit à faire de nous des donneurs potentiels. J’incite le lecteur à accomplir cette démarche car, en dépit des belles histoires relayées par les médias et de l’inlassable sacerdoce de l’association France Adot, le don d’organes est loin de satisfaire aux besoins des malades. De nombreux patients meurent régulièrement du fait de ce manque d’organes. Organes qui ne sont pourtant que les pièces détachées d’un véhicule terrestre devenu hors d’usage et qui seront de toute façon voués à une disparition obligatoire en étant détruits par le feu, dilacérés par l’eau ou mangés par des vers !
À la fin de mes conférences, la question des dons d’organes revient régulièrement sur le tapis. À ces occasions j’ai pu me rendre compte que l’observation de certains rites religieux ou philosophiques pouvait être en opposition avec les impératifs médicaux qui déterminent la réalisation des greffes.
Par exemple, nous savons que pour optimiser la qualité du greffon le sujet donneur doit être prélevé le plus précocement possible après la déclaration de son coma dépassé. Or cette condition est en opposition avec le principe défendu par certaines croyances qui recommande de ne pas toucher au cadavre humain pendant trois jours pour que l’âme ait le temps de le quitter. Une minorité de spirites pensent d’autre part que le prélèvement d’organe peut occasionner des cicatrices dans le « périsprit4 » se retrouvant ensuite dans des incarnations futures. Ainsi, d’après eux, celui qui a donné son cœur serait atteint d’une maladie cardiaque, celui qui a donné ses poumons d’une pathologie respiratoire, etc. Que dire dans ces conditions d’un polytraumatisé de la route ou d’une victime morte dans un incendie ? Si on applique ce mode de pensée simpliste, l’incarnation ultérieure de ce genre d’accidentés ne doit pas être terrible ! Quant à ceux qui ont été pulvérisés dans une explosion de gaz, leur âme n’a pas pu bénéficier de ce fameux délai de trois jours avant la destruction totale du corps ! Alors, ces malheureux sont-ils pour autant condamnés à évoluer dans le néant, ou auront-ils l’âme détruite en même temps que le corps ? Non, sûrement pas, ceux qui croient en Dieu savent bien qu’Il ne peut être que miséricordieux et rempli de compassion. Les bouddhistes, qui croient à la réincarnation, sont néanmoins favorables aux dons d’organes car ils considèrent qu’il s’agit d’un don de soi pour le bien d’autrui.
D’autres opposants aux dons d’organes prétendent que cette technique relève de l’acharnement thérapeutique et qu’elle est contraire à la Volonté divine puisqu’il existe un rejet automatique et naturel du greffon qui oblige le receveur à suivre toute sa vie un traitement immunosuppresseur. Il est clair qu’avec ce type de raisonnement il faudrait laisser progresser sans rien faire n’importe quelle maladie qui aboutit « naturellement » vers la mort ! Est-ce faire preuve d’acharnement thérapeutique que de vouloir soigner les gens pour les aider à guérir ? L’ensemble de la médecine serait alors remis en cause !
Enfin, d’autres encore soutiennent que la personnalité du receveur est habitée par celle du donneur en raison d’une transmission d’âme car, selon eux, une partie de l’âme du donneur serait passée dans celle du receveur via l’organe prélevé. Il est vrai que la personnalité d’un greffé peut changer après son opération ; il doit adopter le statut de malade chronique et bénéficier d’un suivi clinique accompagné d’un traitement chimique et d’une prise en charge psychologique. Il a été également décrit dans la littérature des modifications de personnalité telles que le receveur se mettait à posséder des traits de caractère du donneur. Il n’est pas impossible que certains sujets sensibles soient réceptifs aux énergies vibratoires de l’organe greffé lui donnant des informations modifiant sa personnalité – comme c’est le cas pour les médiums, capables de percevoir des événements vécus par simple palpation des murs d’une maison ou d’objets ayant une histoire bien particulière –, mais, quoi qu’il en soit, cette explication de « vases communicants inter-âmes » ne me semble pas correcte. Elle est même dangereuse, en tant que frein potentiel considérable aux dons d’organes.
Il faut également préciser qu’il n’existe à ce jour aucun retour possible à la vie du donneur lorsque celui-ci se trouve en situation d’être prélevé, cette situation clinique correspondant aux limites de nos possibilités actuelles de réanimation.
Pour résumer toutes ces prises de positions, je dirais qu’il existe actuellement un large consensus philosophique et religieux en faveur du don d’organes qui est un geste d’amour, de compassion et de don de soi au sens littéral du terme. Dieu merci, les farouches opposants à ces techniques de soins restent encore des extrémistes très minoritaires.
Si le prélèvement d’organes fait désormais parti d’un arsenal thérapeutique moderne permettant de sauver bon nombre de vies humaines, il est aussi l’objet de trafics honteux se déroulant au niveau international avec la complicité de médecins, de chirurgiens et d’anesthésistes indignes, véritables crapules organisées en réseaux de voyous pour réaliser des mutilations volontaires. Dans ces cas-là, le « donneur » d’organe est un individu désespéré qui cherche à soutirer un peu d’argent en négociant son rein ou, pire, celui d’un de ses enfants pour le céder à un riche receveur. Quoi de plus pitoyable ? Et, la crise économique aidant, le phénomène semble s’amplifier. En avril 2009, l’organisation de défense des consommateurs Facua alertait Trinidad Jiménez, la ministre de la Santé espagnole, après avoir détecté trente et une annonces diffusées sur treize sites par des Espagnols et des immigrés d’Amérique latine qui proposaient à la vente des reins, des poumons, des cornées ou de la moelle. Sur chaque organe présenté étaient précisés l’âge, le poids, la taille et le groupe sanguin du donneur. Un supplément était même demandé si celui-ci était non fumeur !
Chaque progrès scientifique induit son lot d’abominations. Sciences sans conscience…
1- . Dilatation des deux pupilles signifiant une souffrance irréversible du cerveau.
2- . Geste technique qui consiste à mettre un tube dans la trachée pour faciliter la respiration artificielle.
3- . Association pour le don d’organes et de tissus humains.
4- . De façon très schématique, on peut dire que le périsprit des spirites correspond à l’âme des catholiques.