Une séance particulière
Je me souviens parfaitement de ma première séance de dissection. Elle se déroula quelques mois après le spectaculaire suicide du généreux donneur d’organes.
En arrivant dans le couloir face à la salle où notre professeur d’anatomie nous avait donné rendez-vous, je rencontrai Françoise. Le vitrage sans tain de la façade nous renvoyait nos images ; elle était aussi pâle que moi.
– Salut, Françoise, tu vas bien ?
– Bof, moyen ! Tu sais, moi, les macchabées, c’est pas mon truc. En plus, c’est débile, tout ça me sert à rien si je deviens biologiste. Et toi, ça va ? La forme ?
– Comme un lundi matin à 8 heures !
– T’as pu bûcher ce week-end ?
– J’ai un peu révisé l’anat’.
– Moi j’ai rien glandé…
– Tu sais combien nous sommes dans notre groupe ?
– Dix, je crois… Oui, c’est ça, dix. Regarde, les noms sont affichés sur la porte.
J’inspectai la liste avant de m’exclamer :
– Merde, ce con de Chatrier est avec nous !
– Oh, putain !
Georges Chatrier était un étudiant particulièrement crétin qui ne pensait qu’à obtenir les faveurs de nos professeurs. À mon grand regret, ordre alphabétique oblige, j’étais souvent placé à côté de lui. Je savais qu’en cas de panne de mémoire il était hors de question de lui demander quoi que ce soit car les renseignements auraient été volontairement faux. Un de mes proches voisins d’examen en avait fait la cruelle expérience.
Pendant que les autres élèves arrivaient, un préparateur revêche ouvrit la porte de l’intérieur. Il nous accueillit froidement. À en juger par sa mine déconfite, il devait être dans la salle depuis un bon bout de temps.
– Tout le monde est là ? lança-t-il en soulevant le menton.
Pas de réponse.
L’homme avait un cigare éteint perché sur son oreille. Sa blouse trop grande, qui avait dû être blanche à un moment donné, ne parvenait pas à cacher une gibbosité bizarre. Il fit l’appel en donnant vers nous des coups d’œil assassins. Après avoir coché sur son carnet les dix noms présents, il se rapprocha de Françoise et lui tendit la main.
– Bonjour, mademoiselle !
– Bonjour, monsieur, répondit-elle, étonnée.
Au contact de la chair froide des doigts qu’elle saisit, elle poussa un cri d’effroi. Un cri terrible. Un déchirement de bête sauvage. Ensuite, elle envoya valdinguer le morceau de viande au-dessus de nos têtes médusées. La pauvre fille fut secouée de spasmes et de sanglots ; c’était pitoyable ! L’autre, visiblement satisfait, élargissait un sourire grimaçant. Avec cette main cadavérique découpée à la scie et dissimulée dans sa manche, le sadique n’avait pas manqué son effet. Il y eut un brouhaha de stupeur dans le couloir. Après un étonnant vol plané ayant fini dans un bruit mat de steak sur l’étal d’un boucher, le bout de bidoche nous narguait en exposant sa paume comme pour quêter une aumône méritée. « À vot’bon cœur, m’sieurs-dames ! » semblait nous dire l’étrange araignée qui gisait sur le carreau. Des fous rires fusèrent de toute part. Le farceur se rembrunit.
« Bon, ça suffit maintenant ! Entrez et fermez vos gueules, on va commencer à bosser ! Votre professeur vient de me téléphoner, il aura un peu de retard. Je m’appelle Gérard Durand et je suis votre moniteur de dissection. Tiens, toi, là-bas, ramasse la main et emmène-moi-la ici ! » me demanda-t-il.
J’obtempérai sans broncher.
Dans l’immense pièce réfrigérée régnait une atmosphère d’église. Des néons grésillaient, diffusant une lumière blafarde. Une douzaine de tables métalliques alignées en deux rangées parallèles faisaient face à un grand tableau noir sur lequel étaient dessinés les différents muscles d’un membre supérieur hérissé de flèches jaunes. Les points d’interrogation qui les surmontaient nous firent deviner qu’il faudrait reconnaître et nommer les parties désignées.
Sur cinq plateaux d’acier brossé reposaient les mêmes formes allongées cachées par un drap vert. Seuls des pieds blancs, bleus ou noirs dépassaient des linceuls. Ils étaient ridicules avec ces étiquettes en carton accrochées aux gros orteils. Une odeur âcre de putréfaction et de formol me saisit à la gorge et manqua me faire vomir. Nous avancions silencieux dans cette ambiance de guerre.
Personne ne faisait le malin. Personne, sauf Chatrier, bien sûr :
« On va disséquer le membre supérieur, m’sieur ? »
Le moniteur n’avait pas l’air d’apprécier la question. Il s’approcha vers l’effronté en boitant et répondit avec l’intonation d’un chef d’armée :
– Affirmatif, mon p’tit gars !
– Tant mieux, m’sieur, j’ai révisé le membre supérieur hier soir.
Sans aucun doute l’étudiant zélé l’indisposait.
– Comment vous appelez-vous, jeune homme ?
– Chatrier, m’sieur, Georges Chatrier.
– Eh bien, monsieur Chatrier, puisque le membre supérieur semble n’avoir plus aucun secret pour vous, vous allez passer au tableau pour compléter le schéma, et je vous conseille de ne pas vous tromper, monsieur Chatrier… si vous ne voulez pas être châtré, dit-il au milieu d’une salve de toux grasse qui souleva ses épaules obliques.
Son jeu de mots vaseux suscita quelques rires étouffés.
« Vos gueules, merde ! Asseyez-vous ! Il y a deux tabourets par corps et un bras pour chacun !… Ne vous bousculez pas, il y aura de la barbaque pour tout le monde, bande de chacals !… Ne vous étonnez pas si vous trouvez un bras sans main ; n’est-ce pas, mademoiselle ?… Ah ! Ah ! Arrrreuh ! Queuf ! Queuf ! Arrrrrrhaaaaouh ! Queuf ! »
En regardant la mine décomposée de Françoise, notre tortionnaire manqua se noyer dans ses sécrétions bronchiques. Il reprit son souffle avant de poursuivre :
« Je vais vous distribuer votre matériel. Vous devrez me le rendre COMPLET à la fin de l’heure, sinon personne ne sortira d’ici. Il y a une paire de gants, une blouse, un bistouri, un ciseau, un scalpel et une pince Kocher par étudiant. Pas la peine de piquer quoi que ce soit. Je vous ai à l’œil ! »
Le moniteur passa parmi nous. Son pas résonnait dans les rangées. Chaque fois qu’un voile glissait nous découvrions un nouveau cadavre. Gérard Durand prenait un malin plaisir à tirer d’un coup sec et rapide sur le tissu pour amplifier la surprise. Aussi différents qu’ils fussent en couleur, en âge ou en corpulence, tous ces corps nus se ressemblaient. Avec leurs peaux cartonnées et leurs fils rabougris et cramés recouvrant têtes et pubis, les statues de cire ressemblaient à des poupées de foire, des mannequins de vitrine. En fait, je devais apprendre plus tard que ces séances étaient davantage destinées à nous détacher de nos émotions face à la mort qu’à parfaire nos notions d’anatomie qui étaient bien trop faibles à ce niveau d’études pour disséquer correctement un corps humain.
Vint enfin mon tour. Ou plutôt notre tour, puisque Françoise assise en face de moi attendait elle aussi la macabre découverte. Pauvre Françoise ! Elle était vraiment mal ce jour-là !
Le voile glissa en claquant comme un drapeau sous le vent. À en juger par ses ongles manucurés et ses sourcils soigneusement épilés, la « chose » avait dû être une femme d’une soixantaine d’années, probablement élégante et soucieuse de son image. Je m’efforçais de l’imaginer droite et pimpante, revêtue d’une robe d’été, faisant ses courses, saluant son monde d’un sourire gracieux, ou bien recevant ses petits-enfants avec un gâteau parsemé de bougies. J’essayais. J’essayais, mais rien ne venait. Aucune image. Aucune voix. Rien. C’est étrange, les morts ont tous l’air gentil. Impossible de se les représenter autrement. Pourtant, parmi tous ceux que j’ai eu l’occasion de voir dans ma carrière de réanimateur, il devait bien exister des salauds, des escrocs, des ordures ou des moins-que-rien. Eh bien non ; à chaque fois la mine angélique qu’ils affichent lorsque la vie les a quittés les débarrasse définitivement de tout sentiment de haine.
La voix de M. Durand nous fit sursauter :
« Allez-y ! Vous pouvez commencer. »
Lorsque j’ai incisé l’avant-bras, Françoise est partie aux toilettes. Elle revint dix minutes plus tard, encore plus blanche qu’avant. La pointe de ma lame glissait sans résistance. L’aspect induré des chairs contrastait avec la facilité de ma progression. Les aponévroses, les vaisseaux, les fibres, les nerfs : tout avait la même couleur saumonée un peu grisâtre. Je m’enfonçais dans la poissonnerie. Il sortait une lueur opaque des masses musculaires. Des filets blancs lardaient le tout. On eût dit des cordes jetées sur des ventres de sardines crevées. Il n’y avait plus rien de vivant là-dedans.
Le moniteur hurla :
« Et encore, ne vous plaignez pas ! Ils sont plus frais que ceux du groupe d’avant ! »
Gérard Durand faisait allusion à la date de décès, car il est effectivement plus difficile de disséquer un vieux cadavre en raison de la déshydratation avancée des tissus qui a tendance à homogénéiser les structures. Ce jour-là j’ai eu la certitude d’avoir travaillé sur un corps déshabité. Une sorte d’objet, comme une enveloppe vide débarrassée de son contenu. Pour moi, il ne subsistait aucun doute : la dame élégante était partie ailleurs depuis bien longtemps.
Cette impression de vacuité absolue ressentie devant la mort ne devait plus jamais me quitter.