Les paperasses
« Où sont passés les papiers, vous les avez vus, vous ? Z’avez signé la feuille des toxiques, docteur ? Le dossier du malade, personne ne l’a touché, par hasard ? Mais, bon sang, où est cette putain de fiche ? Ah non ! On ne peut pas l’endormir, il n’a pas signé l’autorisation d’opérer ! Z’avez signé le cahier d’ouverture de salle, docteur ? Le bon d’examen, il est où, le bon d’examen ? Si y a pas le bon d’examen, je peux rien faire, moi ! Et le compte rendu du cardio, où il est passé celui-là, hein ? Je ne le trouve pas ! Z’avez signé la check-list, docteur ? Vous savez bien, la check-list… ce nouveau papier à remplir avant que le patient rentre au bloc… Comment, c’est pas ce nom-là ? J’en sais rien, moi, j’parle pas l’anglais !… »
Il ne se passe pas une seule journée de travail sans que j’entende ce genre de questions ou de réflexions lancinantes, et c’est vraiment très, très, très… pénible ! Pénible et usant.
Depuis une bonne vingtaine d’années le monde médical s’est progressivement laissé envahir par la paperasse. Le mal progresse régulièrement, inexorablement, sans relâche. Insatiable comme un chien affamé. Asphyxiant comme une mauvaise algue. Étouffant comme une pieuvre sèche. Oui, j’écris « pieuvre sèche » car, dans mon enfance, je faisais en période de fièvre un cauchemar récurrent : une pieuvre en carton-pâte étendait dans ma bouche un énorme tentacule recouvert de papiers et cette espèce de germination sèche, de protubérance terrible, s’enfonçait doucement dans mes bronches en m’empêchant de respirer. Sans doute un rêve prémonitoire !
Les papiers sont partout ; dans le moindre recoin de bureau ; sur le plus petit espace libre de tablette ; sur les moniteurs cardiaques ; dans les tiroirs à médicaments ; sur les étagères de rangement des sondes d’intubation… Partout, il y en a absolument partout ! Avant de débuter l’anesthésie d’un patient, il faut avoir complété et signé une bonne dizaine de documents : feuilles de consultation, de consentement éclairé, de demandes d’examen, de non-contamination par la maladie de Creutzfeldt-Jakob, de visite préanesthésique, de check-list, d’ouverture de salle, d’autorisation de début d’intervention, de toxiques, de codages, d’indice de gravité, sans compter toutes les vigilances à mentionner et tous les comptes rendus à établir. Et, après l’opération chirurgicale, ça continue de plus belle : prescriptions de soins, de surveillances, de perfusions, de médicaments, d’examens biologiques, autorisations de sortie de salle de réveil, etc. Pas moyen d’y échapper. Pas d’esquive possible… Au secours !!!
Conditionnés par une administration de plus en plus pesante et pressante, les soignants sont complices, et personne n’ose dire haut et fort une bonne fois pour toutes : « Maintenant, stop, ça suffit, au lieu de remplir des papiers qui ne servent à rien, on va un peu s’occuper des malades ! » C’est pourtant ce qu’il faudra faire un jour ou l’autre si on veut endiguer le mal et arrêter ce délire technocratique.
En fait, tout a commencé avec l’affaire du sang contaminé dans les années 1980. À cette époque, une autorité médicale débordée a été mise en défaut par un excès de laxisme. Depuis, le phénomène s’est exagérément inversé et les parapluies ne cessent de s’ouvrir à grand renfort de commissions, de procédures et de protocoles. Les protocoles… parlons-en un peu, de ceux-là ! Ils consistent à détailler par le menu ce que vous avez l’habitude de faire naturellement. Plus vous en rédigez, plus vous êtes un bon élève et plus l’administration est heureuse. Et il n’y a absolument aucune limite dans l’absurdité ! Genre : quand j’ai fini de chier, je déroule quarante centimètres de papier et je me torche le cul. Si c’est insuffisant, je renouvelle l’opération jusqu’à ce que l’anus soit propre !
En plus, l’arrivée massive de l’informatique n’a fait qu’amplifier la dérive. Une vieille dame m’a dit un jour : « Oh ! vous savez, depuis qu’il a son ordinateur, mon docteur n’a plus trop le temps de s’occuper de moi. Quand je vais le voir, il tape tout le temps sur son clavier sans même me regarder. Je crois qu’il n’écoute même pas ce que je lui dis. Je comprends que la consultation est terminée quand mon ordonnance sort de l’imprimante ! Alors je lui dis au revoir, il me raccompagne et, dès que je referme la porte, j’entends de nouveau son clavier ! »
Influencées par un apprentissage imbécile, les jeunes infirmières subissent de plein fouet cette addiction de gratte-papier. Pour beaucoup la priorité est davantage l’écriture que la santé du patient dont elles ont la charge ; le compte rendu prévaut sur le geste qui sauve ; le gribouillage sur la parole qui réconforte. Le réflexe est stupide mais trouve peut-être quelques circonstances atténuantes dans le comportement des cadres formateurs, qui sont eux-mêmes hautement contaminés. Par exemple, alors que je demandais à une élève infirmière où était passé le ballon d’oxygène de la salle de réveil – qui est en l’occurrence un instrument indispensable pour gérer une détresse respiratoire vitale –, à ma grande stupéfaction, celle-ci me répondit : « Il a disparu. Je l’ai constaté ce matin en remplissant le cahier d’ouverture de la SSPI1. Mais moi, à mon niveau, j’ai fait ce qu’il y avait à faire puisque je l’ai écrit sur le cahier des dysfonctionnements. » En toute honnêteté, elle pensait avoir traité au mieux l’affaire, sauf qu’il n’y avait toujours pas de ballon d’oxygène en salle de réveil et que certains patients pouvaient en mourir !
Compte tenu de ce contexte, la fiction imaginée ici pour illustrer mon propos pourrait, hélas, très bien devenir un jour réalité.
Les infirmières de réanimation avaient depuis deux cent quarante-cinq jours, tous les mercredis, aux environ de 8 heures, la désagréable surprise de retrouver morts les patients séjournant au box numéro 3 de leur service. Remarquant l’étrange coïncidence, elles ont rédigé une fiche de dysfonctionnement et alerté la commission de matério-vigilance, qui a diligenté une expertise de l’ensemble du matériel médical du box 3. Ce dernier s’étant avéré en parfait état de marche, le comité de lutte contre les infections nosocomiales – saisi par la commission des investigations sur les événements inexplicables, sur les recommandations de la conférence d’établissement – a demandé une enquête épidémiologique et a appliqué un principe de précaution de décontamination de tout le service. Voyant le phénomène perdurer et pensant à un épisode infectieux viral non identifié qui, pour des raisons inconnues, n’agirait qu’une fois par semaine et en l’occurrence le mercredi matin, l’ensemble du personnel soignant et des visiteurs pénétrant dans le box 3 de ce service ont été mis sous Tamiflu et contraints à porter des masques vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une hypothèse d’attentat terroriste à arme biologique a même été soulevée et Mlle Rachid Benhari, récemment engagée dans ce service pour occuper le poste d’infirmière de nuit, a été mise en examen en raison d’un passé « douteux » au sein d’un groupe islamiste. Le phénomène persistant encore malgré ces judicieuses précautions, un arrêté préfectoral envisageait la fermeture immédiate de l’établissement au moment de la résolution de l’énigme.
Effectivement, à la suite d’une observation fortuite de Mme Agnès Lévidence, venue rendre visite à son beau-frère, qui est le dernier patient ayant séjourné au box 3, on a remarqué que chaque mercredi à 7 heures du matin une technicienne de surface passait dans ce box et débranchait le respirateur artificiel pour pouvoir brancher sa nettoyeuse-cireuse à la place et faire son travail. Quand le sol était enfin propre, elle rebranchait le respirateur et quittait la pièce, inconsciente de la mort du patient. On peut penser qu’étant donné le bruit émis par sa nettoyeuse elle ne pouvait entendre ni les râles d’agonie ni le bruit des alarmes. La commission de sécurité d’anesthésie et de réanimation (Csar), convoquée en réunion extraordinaire le mercredi soir, jour du dernier drame, a rédigé une demande urgente d’achat de prise multiple murale pour stopper cette regrettable série de décès. Il a été également demandé qu’une formation accélérée au branchement d’appareillages électriques soit donnée à l’ensemble des techniciens de surface. L’évaluation de cette formation devra être validée et consignée dans le cahier des apprentissages de niveau 5 par madame la surveillante du service de réanimation. Le document a été transmis en triple exemplaire à la direction de l’établissement, qui devra en avertir le personnel concerné et faire l’achat recommandé par la Csar.
Malheureusement, je suis persuadé que si de tels événements devaient se produire, ils seraient gérés exactement de cette façon ; les réunions extraordinaires et les paperasses se substitueraient au bon sens et à la simple observation. Du directeur d’établissement au soignant en passant par le médecin spécialiste, il y a fort à parier que personne n’aurait l’idée de prendre quelques heures de sa journée pour se poster le mercredi matin dans le box 3 afin de détecter l’erreur, la bavure, l’énorme dysfonctionnement. Les supputations les plus fantaisistes seraient retenues par des collèges d’experts, et pendant ce temps les malades continueraient à mourir tous les mercredis matin au box numéro 3 du service de réanimation.
Affligeant, non ? À vrai dire, je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer…
1- . Salle de soins post-interventionnels : désigne en fait les anciennes salles de réveil.