Un monde entre deux mondes

Le comateux est un patient plongé entre deux mondes ; son état clinique incertain oscille, vacille et hésite parfois longtemps pour finalement déterminer une situation plus définitive en le faisant basculer dans l’univers des morts ou celui des vivants.

Le coma est une période très particulière qui pose un certain nombre de questions restées encore sans réponse. Que devient la conscience dans ces états si particuliers ? Comment certains comateux sont-ils capables de décrire des situations réelles se trouvant à des kilomètres de leur corps inerte pendant que leur cerveau n’affiche aucune activité électrique significative ? Comment peuvent-ils percevoir la présence de leurs visiteurs ? Sont-ils capables d’induire des phénomènes télépathiques ? Par quel mécanisme bon nombre d’entre eux ont-ils pu assister à leur réanimation et la décrire comme s’ils étaient positionnés au-dessus de leurs corps ? De quelle manière peuvent-ils être influencés par l’empathie et les prières de leur entourage ? Aurons-nous un jour la solution à toutes ces énigmes et à tous ces mystères situés à la frontière de la mort ? N’en déplaise à certains matérialistes qui tentent d’expliquer tous ces phénomènes époustouflants par de la géométrie dans l’espace, des mécanismes de stimulation cérébrale, la libération de neuromédiateurs ou d’autres théories plus ou moins fumeuses, il faut bien avoir l’humilité de reconnaître que nous ne comprenons rien de ce que devient la conscience en période de coma ! Une seule certitude pourtant : les ex-comateux ne sont pas tous des hallucinés et il faut savoir recueillir leurs témoignages avec rigueur et sans arrière-pensée. C’est l’objet de mes recherches depuis plus de vingt ans.

L’histoire de Lori Smith est à rapprocher de celle de Xavier G., qui montre l’influence déterminante des proches dans l’évolution de certains comas.

Un soir d’hiver, le Samu amena au service de réanimation neurochirurgicale dans lequel je travaillais, un enfant d’une douzaine d’années. Le jeune blessé était l’une des trois victimes d’un accident de voiture survenu quelques heures plus tôt. On apprit par la suite que son père, qui conduisait avec une alcoolémie positive, était mort sur le coup et que sa mère, assise à côté du conducteur, n’avait été que très légèrement blessée : une fracture de l’humérus. Leur fils Xavier, assis à l’arrière sans avoir bouclé sa ceinture, fut, selon les précisions du médecin convoyeur, éjecté du véhicule après avoir traversé le pare-brise avant. On pouvait facilement imaginer la violence de l’impact ; la glissade sur une route verglacée et le choc, terrible, en contrebas de la chaussée. Sur place le Samu avait essayé sans succès de réanimer le père. Xavier, retrouvé sans connaissance, à plusieurs dizaines de mètres de l’impact, fut intubé aussitôt pour être placé au plus vite sous assistance respiratoire. Apparemment, l’enfant avait une contusion cérébrale étendue, et rien d’autre. Mais ce bilan traumatologique, fait par le médecin radiologue du scanner, était suffisamment grave pour susciter la pire des inquiétudes. En fait, l’évolution de ce genre de dégât est totalement imprévisible, et personne ne pouvait parier que Xavier sortirait un jour indemne de son coma.

Dès son arrivée, je complétai, sans véritable conviction, la sédation initialisée par le médecin du Samu pour poursuivre l’assistance respiratoire. En moi-même je pensais qu’étant donné le diagnostic du scanner il y avait une forte probabilité qu’il faudrait maintenir l’enfant sous respirateur pendant plusieurs jours au moins avant de pouvoir ôter cet appareillage. Mon expérience me permettait toutefois d’espérer une évolution favorable, à condition bien sûr que ne viennent pas se greffer sur ce tableau clinique, déjà gravissime, d’autres complications. Les infections nosocomiales, les décompensations cardiaques, les œdèmes lésionnels pulmonaires, les embolies emportent malheureusement trop souvent les blessés aux moments clés de leur réanimation. J’en avais déjà fait la cruelle constatation à plusieurs reprises. J’étais quand même relativement optimiste, car Xavier était jeune, ne souffrait d’aucune autre lésion grave et paraissait en bonne santé. Il n’avait aucun antécédent évident, tant sur le plan chirurgical que médical, il réagissait bien aux drogues administrées et son cœur n’avait montré jusqu’alors aucun signe de faiblesse. Il suffisait donc de maintenir la respiration artificielle, en attendant que l’œdème cérébral se résorbe, tout en guettant la survenue des pathologies classiques rencontrées dans ces cas-là. Facile, oui mais voilà, cela pouvait durer plusieurs jours, plusieurs mois ou plusieurs années, voire même tout le restant de sa vie. Se poserait alors, dans cette dernière hypothèse, l’effroyable question de l’acharnement thérapeutique ; à quel moment et sur quels critères objectifs faudrait-il décider de tout arrêter et de débrancher Xavier ? Comme nous l’avons vu précédemment, en matière d’euthanasie, rien n’est encore réglé et chaque cas est particulier.

Au cinquième jour d’hospitalisation, l’état neurologique de Xavier ne montrait aucune amélioration notable. Bien au contraire. Une fièvre inexpliquée était venue grever le pronostic. Cette hyperthermie n’était pas d’origine infectieuse ; le nombre de globules blancs n’était pas élevé et tous les prélèvements bactériologiques revenaient négatifs. La fièvre oscillait entre 39 °C et 40 °C malgré l’utilisation de puissants antipyrétiques. Ce symptôme d’« hyperthermie centrale » peut survenir chez certains comateux. Ce n’est jamais de très bon augure car cette particularité signe la gravité d’une souffrance cérébrale.

Lorsque je l’ai vue la première fois, j’ai presque sursauté. Elle est arrivée dans mon bureau comme un fantôme. J’étais occupé à ranger des dossiers sur les étagères. La porte était restée entrouverte et je lui tournais le dos.

– Bonjour. Vous êtes bien le Dr Charbonier ?

– Oui, c’est bien moi, répondis-je surpris de cette visite inattendue.

En fait, personne ne pénétrait dans cette pièce sans autorisation. Ce local exigu servait à la fois de bureau, de salle de repos et de chambre à coucher pour le réanimateur de garde. J’étais un peu gêné de recevoir cette inconnue entre une vieille cafetière électrique et un lit défait. Sur la table s’étalaient des dossiers médicaux et des articles de presse. Intérieurement, je pestais contre l’infirmière qui avait autorisé cette intrusion. Manifestement, la jeune femme avait franchi toutes les étapes pour arriver jusqu’ici, y compris le redoutable filtre d’un personnel soignant omniprésent. Je pensais avoir affaire à une visiteuse médicale, car les familles des patients hospitalisés n’auraient jamais osé prendre une telle initiative. Elle était droite devant moi. Droite, mais courbée. C’est-à-dire décidée, avec quelque chose dans son attitude qui exprimait comme la brisure d’un cristal, une sorte de blessure terrible. Elle eut un petit mouvement de tête vers l’arrière pour dégager une mèche de cheveux qui lui barrait le front. Son visage très pâle, au grain de peau serré, exprimait une sensation douloureuse et mélancolique. On devinait une sorte de fracture de l’âme totalement inguérissable. L’absence de maquillage donnait à sa tête ébouriffée une beauté sauvage. Elle portait un pull à col roulé mauve et un jean délavé. Les grosses semelles en crêpe de ses rangers étaient maculées de boue et je réalisai avec horreur qu’elle avait dû traverser tout le service de réa sans couvre-chaussures. Petite et menue, on eût dit un oisillon tombé du nid. Sa mèche retomba. Elle tendit vers moi un bras crispé, l’autre était plaqué sur son thorax par une écharpe blanche nouée autour du cou. Sa main était glacée.

– Je suis la maman de Xavier. Vous êtes bien le docteur qui s’occupe de lui ?

– Oui. En fait, nous sommes plusieurs médecins à soigner votre fils. Mais je connais bien Xavier, c’est moi qui l’ai reçu ici juste après son accident, et il se trouve que j’étais encore de garde cette nuit. Aujourd’hui un autre anesthésiste doit me relever. Il sera là tout ce week-end.

– Que pensez-vous de son cas ?

– À vrai dire, rien de bon. Je dois être franc avec vous. Plus le temps passe et plus les chances de récupération s’amenuisent. Nous sommes déjà au cinquième jour de coma et il ne donne, pour l’instant, aucun signe d’éveil. Le scanner montre une grosse contusion cérébrale et nous avons maintenant en plus un problème de fièvre qui n’arrive pas à décrocher.

– Mais l’infirmière m’a dit qu’on le faisait dormir artificiellement. C’est pas un coma, ça, si ?

– C’est vrai. Ce n’est pas un véritable coma, mais sa sédation est très légère et, avec les faibles doses de sédatif qu’il reçoit, il devrait être beaucoup plus présent.

– Pourquoi n’arrêtez-vous pas toutes ces drogues ? Comme ça, vous verriez bien s’il se réveille !

– Nous sommes obligés de maintenir une sédation pour que son respirateur puisse fonctionner, sinon il lutterait contre la machine et ne pourrait pas être ventilé normalement.

– Vous voulez dire que sans cette machine il ne pourrait pas respirer tout seul ?

– Si, certainement. Mais pas suffisamment. La machine permet d’améliorer ses performances respiratoires et, donc, son oxygénation cérébrale. L’apport d’oxygène est capital pour traiter la contusion cérébrale, surtout en cas de fièvre, car la fièvre augmente la consommation d’oxygène. Pour l’instant, nous ne pouvons pas le priver de ce respirateur. Même si ses chances de survie sont minces, il ne faut pas baisser les bras. Il vous faudra être courageuse ; ça risque d’être long, avec un résultat qui n’est pas garanti.

– Oui, je vois… Mais moi je suis certaine qu’il s’en sortira !

– …

– En plus, vous savez, maintenant, ça va mieux ; il n’a plus de fièvre.

– Plus de fièvre ?

– Non, plus de fièvre. Quand je suis entrée dans son box, il était brûlant. L’infirmière m’a dit qu’il avait 40 °C. Je suis restée avec lui pendant deux heures. Je lui ai parlé tout le temps. Juste avant de le quitter, je l’ai embrassé sur le front. Il était tout frais. Je l’ai dit à l’infirmière qui a immédiatement pris sa température ; il avait 37,5 °C.

Cet étrange phénomène devait se répéter les jours suivants. Sans que l’on ait la moindre explication logique et rationnelle à donner, l’état clinique de l’enfant s’améliorait lorsqu’il était en présence de sa mère ; sa tension artérielle se normalisait, son pouls se ralentissait et sa température corporelle chutait de façon spectaculaire. Au contraire, dès son départ, les choses s’aggravaient de nouveau. Il suffisait de suivre les courbes de température pour connaître les horaires de ses visites. Au bout de quelques semaines, il fallut bien se rendre à l’évidence : l’amour maternel était le plus puissant et le meilleur remède pour Xavier. De l’amour, il fallait qu’elle en ait, ce diable de petit bout de femme, pour supporter nos incertitudes et nos errances. Nous, médecins, radiologues, neurologues, réanimateurs, nous étions perdus, incapables de faire le moindre pronostic. Nous ne pouvions dire que d’effroyables banalités. Nous soufflions sur cette pauvre maman le chaud et le froid en fonction des derniers examens. Nous étions nuls ! Des sortes de robots sans cœur. Tantôt un signe nous faisait reprendre espoir, puis un autre l’instant d’après éteignait notre bel optimisme. Elle seule savait. Avec la constance d’un jardinier, elle revenait à son chevet, lui parlait, lui montrait des photos, lui caressait les joues, puis repartait chez elle en nous disant qu’il allait bientôt guérir. Xavier restait immobile, absent, figé dans un autre monde, incapable de produire le plus petit mouvement ; même pas le clignement d’un œil ou le battement d’un cil. Et pourtant. Pourtant, un jour il y eut un signe, et pas des moindres. Lors d’une visite de sa mère, Xavier leva la main droite. Dès cet instant, les progrès furent fulgurants. Le sevrage du respirateur se fit sans problème et on put programmer l’extubation quarante-huit heures plus tard. Xavier sortit de son coma au bout d’un mois et demi de réanimation. Lorsqu’il se mit enfin à parler, il nous raconta n’avoir rien perdu des visites de sa mère. Il avait entendu tout ce qu’elle lui avait dit et avait vu tout ce qu’elle lui avait montré ; même les photos de leur nouvelle voiture. « Tu as bien fait de la prendre jaune, maman », lui dit-il en souriant lorsqu’elle lui parla de sa récente acquisition.

Comment Xavier a-t-il pu entendre sa mère et voir les photos de la voiture alors qu’il était dans un coma profond, avec les yeux clos par du ruban adhésif ? Pourquoi sa maman s’adressait-elle à lui comme s’il était complètement éveillé, avec toutes ses perceptions conservées ? Comment savait-elle qu’il serait capable d’une telle prouesse ? Pourquoi avait-elle la certitude que son fils guérirait malgré les plus grandes réserves des médecins sur ses chances de survie ? Par quel mécanisme arrivait-elle à améliorer son état clinique par sa seule présence ? Autant d’énigmes restées sans réponses…

 

L’amour d’une mère est capable d’induire de véritables miracles. J’ai reçu une lettre surprenante d’une mère de famille, Nicole G. A., qui convainc parfaitement de la nécessité de la présence et de l’amour des proches pour aider les comateux à refaire surface.

Docteur,

Au hasard de mes lectures sur Internet, j’apprends que vous vous intéressez aux personnes plongées dans le coma.

À la suite d’un accident de la circulation, mon fils Clément, âgé de 8 ans, a été victime d’un œdème majeur du tronc cérébral et a passé plusieurs semaines dans le coma.

Au cours des six semaines, nuit et jour auprès de lui, à l’hôpital de Limoges, j’ai vécu une expérience que je qualifie d’« animale » et je sais que j’ai joué un rôle dans sa récupération inespérée, au même titre que l’équipe du service, l’entourage et bien sûr son père qui, exerçant le même métier que vous puisqu’il est chef de service en pédiatrie au CHR d’Orléans, a eu les gestes urgents sur les lieux de l’accident. Sans lui, Clément serait mort sur place.

Si mon témoignage vous intéresse, dites-le-moi ; c’est un sujet dont j’ai très peu parlé, mais il est essentiel que tous sachent que bien sûr les gens dans le coma ont une perception exacte de ce qui se passe autour d’eux.

Peut-être à bientôt.

Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. J’ai téléphoné sans délai à Nicole. Je reproduis ici notre conversation enregistrée.

– Clément a violemment percuté une voiture avec son vélo. C’était en avril 1984. Il n’avait que 8 ans. Son père médecin était sur les lieux de l’accident. C’est lui qui lui a donné les premiers soins. Clément avait reçu un énorme impact sur le crâne et il était dans le coma. D’emblée mon mari a vu que c’était grave, et il pensait qu’il ne s’en sortirait pas. Il lui a fait du bouche-à-bouche en attendant le matériel nécessaire pour l’intuber. Ensuite, ils l’ont transporté au CHU de Limoges, en réanimation pédiatrique et néonatale. Au bout de quelques heures d’observation, ils ont diagnostiqué un coma dépassé, et tout le monde voulait le débrancher et arrêter la réanimation. Même son père. Mais moi je ne voulais pas !

– Pourquoi ? demandai-je timidement.

– Pourquoi je ne voulais pas qu’on le débranche ?

– Oui, pourquoi, puisque les médecins ne vous donnaient plus aucun espoir ?

– Parce que moi, sa mère, je ne voulais pas qu’il meure et que je savais au fond de moi qu’il n’allait pas mourir. Je le savais dans mes tripes.

– Et on vous a écoutée ?

– Bien sûr, ils n’avaient pas le choix, j’étais trop déterminée. Mon mari était effondré, mais moi, face à cette mort scandaleuse j’avais une énergie incroyable qui aurait pu renverser des montagnes. Je ne voulais pas qu’il meure et je savais que grâce à mon énergie il n’allait pas mourir !

– Dans votre lettre, vous écrivez que vous avez eu avec lui une expérience « animale ». Vous pouvez préciser ça ?

– Oui, c’était complètement animal, cette relation avec lui. Pendant un mois et demi, je ne l’ai jamais quitté. J’étais tout le temps avec lui. Personne n’osait me demander de partir du box de réanimation, vu que l’on pensait qu’il allait mourir. Les premiers temps, j’étais nuit et jour avec lui. Il était nu et moi aussi. Je me serrais contre lui, mon ventre contre son dos, recroquevillée. Je voulais qu’il sente ma chaleur de maman, ma peau, mon odeur. Je priais tout le temps. Je lui donnais tout mon amour de mère comme s’il était un tout petit bébé venant de naître.

– Qu’est-ce qui vous a poussée à adopter cette attitude ?

– Je ne saurais pas vous le dire, mais je savais que c’était ce qu’il fallait que je fasse.

– Et vous pensez que c’est grâce à ça qu’il a pu s’en sortir ?

– Absolument certaine ! Je lui donnais mon énergie, vous comprenez ? Toute mon énergie. Il n’y avait absolument pas de place pour rien d’autre ni pour personne d’autre !

– Clément est fils unique ?

– Non, au moment du drame son frère, Victor, avait 4 ans et sa sœur Amélie, 6 ans. Victor est resté prostré longtemps après l’accident. C’est ma mère qui s’est occupée d’eux pendant tout ce temps. Quand j’étais avec Clément je ne pouvais rien faire d’autre que lui transmettre mon énergie ! Si je voulais faire autre chose, il fallait que je me concentre terriblement. Par exemple, pour fermer le bouchon du dentifrice, il fallait que je me concentre sur ce geste pour le faire correctement. J’évoluais comme Clément. Les progrès, on les a faits ensemble.

– Vous avez vite repris espoir ?

– Je n’ai jamais perdu espoir !!!

– Mais votre mari, les autres médecins, tout le monde pensait qu’il allait mourir puisqu’ils voulaient le débrancher, non ?

– Oui, mais les progrès sont arrivés assez vite. Au bout de quinze jours on a pu l’extuber car il respirait tout seul. Ensuite, il y a eu encore un mois et demi d’hospitalisation. Et puis ils m’ont proposé de l’envoyer à Garches dans un centre de rééducation.

– Il y est allé ?

– Non, je n’ai pas voulu. Je l’ai pris avec moi dans la voiture pour rentrer à la maison. Je n’ai même pas voulu de leur ambulance ! Nous avons franchi ensemble toutes les étapes, lui et moi, rien que tous les deux.

– Et votre mari ?

– Nous avons divorcé. Nous avons habité un tout petit appartement.

– Avec Victor et Amélie, c’est ça ?

– Oui, aussi avec Victor et Amélie, mais ma mère les prenait souvent avec elle.

– Et après, comment ça s’est passé chez vous ?

– Un peu dur au début. Clément a mis quatre ans à s’en remettre. Mais aujourd’hui je suis fière de lui, il vit en Angleterre. Après avoir passé son bac et fait des études supérieures, il est maintenant expert en droit international. Il ne reparle plus de toute cette histoire et fait comme si rien ne s’était passé. Il a parfois du mal à se concentrer et peut avoir quelques faiblesses musculaires du côté droit quand il est fatigué, mais c’est tout. Il a une vie tout à fait normale. Je l’ai revu il y a très peu de temps pour fêter ses 31 ans.

– Je suppose que vous avez dû rester très proches ?

– Oui, mais je suis heureuse que nous soyons suffisamment détachés l’un de l’autre maintenant qu’il a toute son autonomie. Jusqu’à l’âge de 21 ans, il se réveillait toutes les nuits en criant : « Maman, maman ! »

 

Depuis que j’ai débuté mes recherches sur les états de conscience modifiée des comateux, j’ai collecté de nombreux témoignages de ce genre, mais celui-ci reste à ce jour mon préféré car il expose de façon très émouvante la puissance d’un amour maternel poussé jusqu’à ses derniers retranchements. Un amour exclusif, fusionnel, charnel, bousculant tous les interdits avec une facilité déconcertante et, il faut bien le reconnaître compte tenu du résultat obtenu, d’une surprenante efficacité.

Il faut savoir que, malgré les apparences, le comateux peut percevoir et entendre ce qui se déroule autour de lui. À la fin d’une de mes conférences, une femme assise au fond de la salle a saisi le micro pour nous livrer sa terrible expérience.

« Ils étaient trois médecins au pied de mon lit pour discuter de mon cas. Le plus jeune disait qu’il fallait encore insister en essayant un nouvel antibiotique qui pouvait me sauver et les deux autres disaient que non, que ça ne servirait à rien, que de toute façon j’étais foutue et qu’il valait mieux tout arrêter maintenant, vu que mon cerveau avait déjà trop souffert. Et moi je pensais : “Ayez pitié, essayez encore cet antibiotique, je ne veux pas mourir encore, j’ai trois enfants à élever et la plus petite n’a que 2 ans !” Ils ont finalement écouté le jeune médecin. Heureusement car, s’ils ne l’avaient pas fait, je ne serais pas là aujourd’hui pour vous le raconter ! Je ne sais pas si les deux médecins qui voulaient tout arrêter ont écouté celui qui voulait essayer le nouveau traitement ou si c’est moi qui ai influencé leur décision en leur demandant par télépathie de ne pas m’abandonner. Je n’en sais rien, mais ça a marché. En tout cas, je peux vous dire que vous avez raison, docteur : quand on est dans le coma, on entend et on comprend tout ! »

Je devine la réaction de mes détracteurs à la lecture de ce témoignage : « C’est de la foutaise, moi j’ai été dans le coma et je n’ai rien entendu du tout ! » Il faut bien préciser que seule une minorité de comateux est capable de percevoir autre chose qu’un grand vide en période de coma et que pour la plupart il ne se passe absolument rien. Pourquoi ? Mystère. Mes recherches sur le sujet ne m’ont pas encore permis de dégager un quelconque facteur prédictif. Pour les lecteurs intéressés par ce sujet, un prochain ouvrage est en cours de réalisation. J’y travaille régulièrement.