Des médecins prétentieux

S’il existe quelques professeurs de médecine qui sont des mandarins prétentieux ne devant l’acquisition de leur poste qu’à une suite de manœuvres tortueuses à la moralité douteuse, il faut bien reconnaître que la majorité possède, fort heureusement, des qualités humaines et professionnelles exceptionnelles. Dans le système hospitalier à hiérarchie pyramidale, un manque d’humilité de l’agrégé se répercute à tous les niveaux. J’ai dû très rapidement fuir ce mode de fonctionnement car je n’ai jamais pu supporter cette ambiance de « petits chefs » qui prennent du galon en vieillissant. La sacro-sainte règle est immuable : le professeur terrorise le chef de clinique qui tyrannise l’interne qui humilie l’externe, et comme ce dernier n’a plus personne sous son autorité pour calmer ses rancœurs, il n’a désormais qu’un seul but : prendre un jour sa revanche en devenant lui-même agrégé. Ainsi fonctionne la machine infernale ! Je n’ai pas voulu de ce jeu-là ! Un jeu pernicieux qui n’échappe pas au malade, comme nous allons le voir maintenant.

Je me souviendrai toujours de Madeleine L. Au départ elle était « la chambre 612 » ou plus exactement « le ST »(stade terminal) de la chambre 612. Elle est vite devenue Mado. À cette époque j’étais externe dans le service de pneumologie de l’hôtel-Dieu de Toulouse. Mon travail consistait à consigner dans un classeur les observations médicales et les résultats d’examens des malades dont j’avais la charge.

Mme L. était atteinte d’un cancer pulmonaire métastasé et subissait un traitement palliatif antidouleur. En ce lundi matin, notre première rencontre me fit comprendre toute la difficulté de la relation médecin-malade dans ce genre de circonstances.

– Toc ! Toc !

– Entrez !

– Bonjour, madame L. Je suis le nouvel externe du service, et je…

– Vous êtes bien jeune ! Vous êtes en quelle année de médecine ?

Ses yeux perçants me jaugeaient. Elle n’avait presque plus de cheveux. De profondes rides dessinaient sur sa peau jaunie un masque de douleur lancinante. Son corps squelettique flottait dans une chemise de nuit en Nylon blanc. Sa main décharnée, posée sur les draps, était reliée à une perfusion de solution glucosée.

– Je suis en troisième année. Nous allons nous voir tous les matins puisque je dois vous examiner pour rédiger l’observation médicale de votre dossier.

– Ah, oui ? Vous allez observer ma descente en enfer, c’est ça ? Eh bien allez-y, jeune homme, par quoi on commence ?

Sans relever sa remarque je me rapprochai d’elle pour l’asseoir en bordure de lit. Je la guidai. Chaque geste était fastidieux, elle ne devait pas peser plus d’une trentaine de kilos. Je baladai mon stéthoscope sur sa cage thoracique.

– C’est pas la peine de m’ausculter à droite !

– Pardon ?

– Oui, on m’a déjà enlevé le poumon droit ! Si vous aviez lu mon dossier, vous le sauriez !

– Mais… je l’ai lu !

– Ah oui ? Alors vous croyez peut-être que les poumons repoussent ? Qu’est-ce qu’on vous a appris à la fac ?

Au lieu de reconnaître mon erreur, je m’empêtrai dans des explications vaseuses :

– Euh… non, c’est systématique. On doit toujours ausculter les deux champs pulmonaires.

– Systématique, mes fesses ! Aidez-moi plutôt à me recoucher, allez, je suis fatiguée, maintenant.

– Oui, voilà, ça va ? demandai-je, sans oser lui désobéir.

– Comme une cancéreuse qui va bientôt mourir !

Décidément, j’accumulais les bourdes. Je me sentais nul et maladroit.

Le mardi matin fut tout aussi désastreux.

– Bonjour, madame L. Vous avez passé une bonne nuit ?

– Qu’est-ce que vous faites avec ce plateau ? Vous êtes devenu infirmier ? On vous a rétrogradé, ça ne m’étonne pas !

– Je dois vous faire une gazométrie. Je vais vous prélever dans l’artère fémorale pour étudier…

– Les gaz du sang, je connais ça. On a dû me faire cette saloperie d’examen un millier de fois.

Pour moi, c’était une première. J’en étais à la énième tentative lorsque l’interne pénétra dans la chambre :

« Alors, tu n’y arrives pas ? me dit-il en m’adressant un regard dédaigneux. Pousse-toi, je vais te montrer comment on fait ! »

Dès son premier essai, le sang rouge gicla en jets pulsés dans le corps de la seringue. Il souriait en tordant la bouche.

« Tu vois, c’est pas bien compliqué. Il n’y a pas d’artères difficiles, il n’y a que des mauvais piqueurs ! Excusez notre jeune externe, madame, il a encore beaucoup de progrès à faire. Tiens, toi, comprime là pendant cinq minutes pour éviter de faire un hématome ! Tu auras au moins servi à ça ce matin. »

Il avait le triomphe modeste. Je le maudissais en silence. Mado prit appui sur ses coudes pour se relever et lui demanda :

– Dites-moi, monsieur l’interne, avant de devenir aussi brillant que maintenant, vous avez dû vous aussi être externe comme notre jeune ami, non ?

– Eh oui, mamie, lui dit-il en lui tapotant la main. Il y a plus de six ans maintenant.

– Vous semblez avoir la mémoire bien courte, monsieur l’interne ! Je suppose qu’il y a six ans de ça vous ne faisiez pas autant le malin pour votre première gazométrie !

Elle m’adressa un clin d’œil. J’étais heureux, je venais enfin de gagner sa sympathie. L’autre, vexé, sortit de la chambre en bougonnant un truc incompréhensible.

Le mercredi, notre relation prit un nouveau tournant.

– Arrêtez de m’appeler Mme L., ça m’énerve !

– Ah bon ?

– Oui, appelez-moi Mado comme tout le monde, enfin… comme tous les gens qui m’aiment bien, quoi…

Elle paraissait gênée.

– Mado, c’est le diminutif de…

– Madeleine, j’ai horreur de ce prénom. Je le trouve triste.

– Triste ?

– Oui, triste ! Pleurer comme une madeleine, Proust, etc. Et puis, si nous devons nous voir tous les jours, j’aimerais autant. D’accord ?

– Comme vous voudrez, mada… Mado ! répondis-je en palpant son abdomen.

Une masse indurée envahissait son hypocondre droit. Sans doute une nouvelle métastase. Elle devina mon inquiétude.

– Cette saloperie est en train de me bouffer le foie. Vous avez senti ma nouvelle bosse ? N’en parlez pas à môôôssieur l’interne ni à son chef de clinique, qui en parlerait au professeur. Ils sont tellement cons qu’ils me feraient faire d’autres examens !

– Vous avez mal ?

– Non, je ne sens rien. Le crabe n’a pas de pinces.

– Vous voulez qu’on augmente les doses de morphine ?

– Non ! Je veux rester lucide. Il faut que je tienne jusqu’à demain. Nanou, ma petite-fille, doit venir me voir. Elle habite Nouméa. C’est un très grand voyage.

– Vous tiendrez, j’en suis sûr.

Elle me regarda longuement sans rien dire. Je lui caressai la main tout doucement.

– Je suis certaine que vous ferez un excellent médecin.

– Pourtant, vous avez bien vu, je suis aussi maladroit en paroles que pour piquer…

– Ce n’est pas grave, ça ! Vous y arriverez en prenant de la bouteille. Quand vous aurez l’âge de l’autre con, vous serez meilleur que lui, parce ce que vous, vous avez un cœur. Et ça, pour les malades, c’est bien plus important, croyez-moi.

Le jeudi, j’écourtai ma visite car elle avait rendez-vous avec l’esthéticienne qui devait la préparer à recevoir sa petite-fille. Je ressentais une gêne, comme si ma seule présence paraissait incongrue, presque déplacée devant l’importance de l’événement. Ce jour-là je ne l’ai pas auscultée. Je savais que les efforts qu’elle devrait fournir pour se faire belle allaient être suffisamment pénibles pour ne pas en rajouter.

– C’est tout ? Vous ne m’examinez pas aujourd’hui ?

– Non, inutile. Vous avez une mine superbe, ce matin. Pas besoin d’être médecin pour voir que tout va bien.

Elle irradiait le bonheur, la plénitude absolue. On eût dit que toute souffrance l’avait miraculeusement abandonnée :

– À cette heure-ci, Nanou doit déjà être arrivée à Paris. On passe l’après-midi ensemble, et après c’est moi qui m’envole, me dit-elle en faisant un petit mouvement rotatif du poignet.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Vous le savez très bien, ce que je veux dire, ne faites pas l’idiot, ça ne vous ressemble pas.

Lorsque le lendemain matin j’ai ouvert la porte de la chambre 612, le lit était vide. Une odeur de Javel avait remplacé celle de son eau de toilette. Un pâle soleil éclairait les murs d’une lumière de lune irréelle. Le sol luisait, immaculé et froid, comme une lame de sabre aiguisée par le chagrin. Les affaires de Mado étaient rassemblées dans un coin, près de la table de nuit. Étrangement, on avait oublié de ranger son réveille-matin. Il indiquait 3 heures.

Plus tard, j’appris que Nanou était venue comme prévu voir sa grand-mère. Elles avaient passé tout l’après-midi ensemble, avaient bu du thé et grignoté quelques biscuits. On les avait même entendues rire à plusieurs reprises. Nanou était repartie à 19 heures après avoir donné une enveloppe à l’équipe de nuit. Mado avait plaisanté avec la fille de salle qui était venue chercher son plateau-repas. Vers 4 heures du matin, l’infirmière de nuit réveilla l’interne de garde pour constater le décès de Madeleine L. Selon lui, la mort devait remonter au moment où son réveille-matin s’était mystérieusement arrêté.

Sans doute le dernier clin d’œil de Mado avant son grand voyage.