Stark

Ému, Stark regarda Heath disparaître. Pendant un instant, il fut incapable de bouger, même pour aller rejoindre Zoey.

Il avait eu raison. Heath était plus courageux que lui.

— Soyez avec Heath, Nyx, murmura-t-il, tête baissée, et permettez-lui de retrouver Zoey, même si je dois en baver.

Puis il releva le menton, s'essuya les yeux et sortit de sa cachette, s'approchant silencieusement de Zoey.

Elle avait une mine à faire peur. Ses cheveux emmêlés la soulevaient dans la brise d'une façon étrange, comme il elle marchait au rythme d'un vent fantomatique. Elle repoussa les mèches qui lui tombaient sur le visage, et Stark vit que sa main était presque transparente.

Elle s'évanouissait, littéralement.

— Hé, Zoey ! C'est moi.

Elle sursauta et fit volte-face.

— Heath !

— Non, c'est Stark. Je... je suis désolé pour Heath, lâcha-t-il, ne sachant que dire d'autre.

— Il est parti, fit-elle en regardant d'un air vide l'endroit où son ami avait disparu, avant de se remettre à tourner en rond.

Il sut qu'elle l'avait reconnu quand elle s'arrêta et croisa les bras sur sa poitrine, comme pour se protéger d'un coup.

— Stark ! s'écria-t-elle en secouant la tête. Non, pas toi !

Il comprit ce qu'elle pensait et se précipita pour la serrer contre lui, raide et froide.

— Je ne suis pas mort, dit-il doucement. Tu comprends, Zoey ? Je suis là, mais mon corps va bien. Il est dans le monde réel, avec le tien. Nous ne sommes pas morts, ni toi ni moi.

L'espace d'un instant, elle sourit.

— Tu m'as tellement manqué ! murmura-t-il.

Elle s'écarta et l'observa avec attention.

— Tu es mon combattant.

— Oui, je suis ton combattant. Je le serai toujours.

Avec un petit soupir, elle se remit à marcher.

— Il n'y a plus de « toujours », tu sais.

Il lui emboîta le pas, ne sachant comment atteindre cette version étrange, éthérée, de sa Zoey. Il se rappela que Heath lui avait parlé normalement, alors, ignorant ses paroles perturbantes et le fait qu'elle ne pouvait s'empêcher de bouger, il lui prit la main comme si de rien n'était.

— C'est plutôt cool, ici.

— C'est censé être paisible.

— Ça l'est, je trouve.

— Pas moi. Je ne connaîtrai jamais la paix. J'ai perdu cette part de moi.

Il serra sa main.

— C'est pour ça que je suis là. Je vais te protéger pour que tu puisses rassembler les parties de ton âme, et ensuite on rentrera à la maison.

Elle ne le regarda même pas.

— Je ne peux pas. Rentre sans moi. Je dois rester ici et attendre Heath.

— Zoey, Heath ne reviendra pas. Il est parti dans une autre dimension. Il va renaître, et reviendra dans le monde réel.

— Impossible ! Il est mort.

— Bon, je ne saisis pas très bien ces histoires d'au-delà, moi non plus, mais, à ce que j'ai compris, Heath est parti pour pouvoir renaître et vivre une autre vie. Comme ça, tu le reverras, Zoey.

Elle s'arrêta et le regarda d'un air vide, puis elle secoua la tête et se remit à marcher.

Stark se mordit les lèvres pour ne pas dire ce qui le déchirait : qu'elle aurait réussi à se reprendre par amour pour Heath, mais pas pour lui. Elle ne l'aimait pas assez pour ça.

Il se secoua. Ce n'était pas qu'une question d'amour. Il le savait depuis sa discussion avec Seoras, quand celui-ci lui avait demandé s'il risquerait sa vie pour Zoey, même s'il devait la perdre. Il se souvint des mots échangés.

« Je resterai avec elle.

— Oui, petit, tu seras toujours son combattant, mais peut-être pas son amour.

»

Peut-être pas son amour...

Il suivit Zoey des yeux, peiné. Elle était complètement brisée. Ses tatouages avaient disparu, son esprit était en pièces. Elle se perdait. Et pourtant, il voyait toujours la bonté et la force qui l'habitaient, et il était attiré par elle. Elle n'était plus la même, mais, même brisée, elle était son As, sa bann ri shi, sa reine.

«... Mais sache que tu ne pourras pas revenir en arrière, car tels sont la loi et le sort du pur gardien, Sans rancune, sans méchanceté, sans préjugé ni vengeance ; une foi infaillible en l'honneur sera ta seule récompense, sans garantie d'amour, de bonheur ou de gain », avait dit Seoras.

Oui, Stark était le gardien de Zoey, quoi qu'il arrive. Il était lié à elle par quelque chose de plus fort que l'amour : l'honneur.

— Zoey, tu dois revenir, insista-t-il. Pas à cause de toi et Heath, ni de toi et moi, mais parce que c'est la bonne chose à faire. La chose honorable.

— Je ne peux pas. Il ne reste plus assez de moi.

— Si, maintenant tu as de l'aide. Ton gardien est là.

Il porta sa main à ses lèvres et l'embrassa, puis sourit en se rappelant ce que lui avait demandé la prophétesse de Nyx.

— Aphrodite m'a fait apprendre un poème de Kramisha que je dois te réciter.

Elle et Lucie pensent que c'est une sorte de carte que tu es censée suivre pour redevenir entière.

— Aphrodite.... Kramisha... Lucie.... , murmura-t-elle avec hésitation, comme si elle réapprenait ces mots. Ce sont mes amies.

— Oui, ce sont tes amies, dit-il en pressant de nouveau sa main. Alors, écoute :

Une épée à double tranchant

Un côté détruit L'autre libère Je suis ton nœud gordien Me libéreras-tu, ou me détruiras-tu ?

Suis la vérité et tu Me trouveras sur l'eau, Me purifieras par le feu Plus jamais emprisonné par la Terre L'air te chuchotera Ce que l'esprit sait déjà : Que même brisé, Tout est possible Si tu as la foi Alors, tous deux serons libres.

Lorsqu'il eut terminé de réciter le poème, Zoey l'arrêta suffisamment longtemps pour le regarder dans les yeux.

— Ça ne veut rien dire.

Elle se remit en marche, mais elle serrait fermement la main, l'entraînant avec elle.

— Si. Ça parle de toi et de Kalona. Tu te souviens que vous êtes liés, tous les deux, hein ?

— Plus maintenant. Il a rompu ce lien quand il a tué Heath.

« Ça, je l'espère bien ! » pensa Stark.

— Oui, et pourtant, une partie de cette prophétie s'est déjà réalisée, dit-il. Tu l'as trouvé sur l'eau ! Le vers suivant est : « Tu me purifieras par le feu. »

Qu'est-ce que ça peut signifier, d'après toi ?

— Je n'en sais rien ! hurla-t-elle.

Même si elle était en colère, il était heureux de voir son visage, jusque-là inexpressif, s'animer un peu.

— Kalona n'est pas là. Le feu n'est pas là. Je n'en sais rien !

Sans lâcher sa main, il la laissa se calmer avant de reprendre.

— Kalona est là. Il t'a suivie. Seulement, il ne peut pas entrer dans le bois. Et c'est le feu qui m'a conduit jusqu'ici, ajouta-t-il en écoutant son cœur. Du moins, quelque chose qui ressemble à une flamme.

Zoey lui jeta un coup d'œil, puis, d'une voix neutre, dit quelque chose qui allait changer le cours de sa vie.

— Dans ce cas, il faut croire que ce poème parle de Kalona et toi, pas de Kalona et moi.

— Comment ça, Kalona et moi ?

— Tu es allé à Venise avec moi, et tu devinais avant moi que Kalona était un vrai monstre. Le feu t'a conduit jusqu'ici. Le reste a sans doute un sens pour toi, si tu y réfléchis bien.

— Une épée à double tranchant... , fit-il, songeur.

Il se tut, impressionné. La claymore était une arme à double tranchant ! Et il avait détruit et libéré grâce à elle. Il avait su la vérité sur Kalona quand il l'avait suivi à Venise avec Zoey... le feu de la douleur causée par les coupures de Seoras l'avait conduit dans cet endroit qui lui rappelait la Terre, même s'il se trouvait dans l'au-delà. Et maintenant, il devait suivre ce qu'il savait sur l'honneur pour mettre un terme à cette situation.

— Oh, merde ! Tu as raison. Ce poème parle de moi.

— Bien, alors il t'explique comment retrouver la liberté.

— Non, Zoey. Il m'explique comment nous libérer tous les deux. Kalona et moi.

Elle posa sur lui ses yeux troublés avant de détourner rapidement le regard.

— Libérer Kalona ? Je ne comprends pas.

— Moi si, dit-il d'un air sombre, se souvenant du coup fatal qu'il avait asséné à son double. Il y a de nombreuses façons d'être libre.

Il tira sur sa main pour la forcer à ralentir et à le regarder.

— Je crois en toi, Zoey. Même brisée, tu possèdes toujours mon serment. Je te protégerai et, tant que je me souviendrai de l'honneur et que je ne te laisserai pas tomber, tout est possible.

Sur ce, il l'entraîna vers la lisière du bois.

— Non, Non ! protesta-t-elle. Jamais. Il y a des choses mauvaises. Il est là-

bas.

Elle tirait sur sa main, essayant de le faire changer de direction.

— Zoey, écoute-moi ! Je ne suis plus seulement ton combattant. Je suis ton gardien. Et c'est un grand changement pour toi et moi. Je suis lié à toi par l'honneur plus que par l'amour. Je ne te laisserai plus jamais tomber.

Ils arrivaient à l'orée du bois. Mû par une impulsion, il mit un genou à terre.

— Je ne sais pas ce qui t'attend, mais je suis certain à cent pour cent que tu seras à la hauteur. Zoey, tu es mon As, ma bann ri, ma reine, et tu dois redevenir toi-même, ou aucun de nous ne sortira d'ici.

— Stark, tu me fais peur.

Il se releva et déposa un baiser sur son front.

— Ce n'est que le début, fit-il en lui souriant comme autrefois. Si on arrive à rentrer, on pourra lancer à ces vampires coincés du conseil supérieur : « On vous l'avait bien dit ! »

Alors, il écarta les branches de deux sorbiers, s'apprêtant à quitter le bois.

— Stark, reste là !

— Non, Zoey. J'ai quelque chose à faire.

— Quoi ? Je ne comprends pas !

— Je vais donner une leçon à un immortel. Pour toi, pour moi, et pour Heath.

— Mais tu ne peux pas vaincre Kalona.

— Tu as sans doute raison, Zoey. Je ne peux pas. Mais toi, si.

Il fit un pas vers le pré.

— Viens, Kalona ! Je sais que tu es là ! Viens m'affronter. Sinon, ta mission va échouer, car tant que je serai en vie, je me battrai pour la sauver !

Le ciel ondula au-dessus de lui, et le bleu vira au gris. Des volutes d'Obscurité, comme la fumée d'un feu toxique, s'étendirent, s'épaissirent, prirent forme.

Ses ailes apparurent en premier. Massives, noires et dépliées, elles masquèrent la lumière dorée du soleil des la déesse. Puis ce fut le corps de Kalona : plus gros, plus fort, plus menaçant que dans le souvenir de Stark, il était suspendu au-dessus de sa tête.

L'immortel ricana.

— Alors, c'est toi, mon garçon ! Tu t'es sacrifié pour la suivre jusqu'ici. Ça me facilite la tâche ! Ta mort la coincera ici plus sûrement que tout ce que j'aurais pu faire.

— Tu te trompes, abruti. Je ne suis plus un garçon, et je ne suis pas mort. Je suis vivant, et je vais le rester. Tout comme Zoey.

Kalona plissa les yeux.

— Zoey ne quittera pas l'au-delà.

— Ah oui ? Je suis là pour te prouver que tu te trompes encore.

— Stark ! Reviens ici ! cria Zoey depuis le bois.

Kalona se tourna vers elle.

— Les choses auraient été plus simples si tu avais laissé l'humain accomplir ma volonté, dit-il d'une voix dure.

Puis il s'adressa à Stark, l'air furieux.

— Tu commets une erreur, garçon.

— Oh que non ! C'est toi qui te plantes sur toute la ligne. Descends !

— Très bien, mon garçon. Que la douleur que cela causera à Zoey pèse sur ta conscience, pas sur la mienne.

— La tienne a suffisamment à faire avec les horreurs que tu commets depuis des siècles ! le défia Stark.

Comme il s'y attendait, cette réplique fit exploser Kalona.

— Je t'interdis de me parler de mon passé ! rugit-il.

L'immortel tendit le bras et brandit une lance dont la pointe en métal luisait méchamment, noire comme une nuit sans lune. Puis il se posa sur le sol et de ses ailes dessina un grand cercle autour du combattant de Zoey, La terre trembla et se déroba sous les pieds de Stark.

Stark tomba, heurtant le sol avec une violence qui lui coupa le souffle. Un rire moqueur retentit tout autour de lui.

— Tu n'es qu'un gamin qui ose jouer avec moi ! Te tuer ne sera même pas drôle.

« Ça alors ! Il est encore plus arrogant que je ne l'ai jamais été », songea Stark.

Au souvenir de ce qu'il avait été, et de ce qu'il avait déjà vaincu, sa poitrine se détendit, et il réussit à inspirer. Il se releva et vit quelque chose briller dans l'obscurité. Son épée ! Elle était là, la lame plantée dans la terre devant lui.

Il agrippa la poignée, sentit instantanément sa chaleur et perçut le battement de son cœur.

Il lut la surprise dans les yeux ambrés de l'immortel, qui l'avait rejoint.

— Je t'avais prévenu que je n'étais plus un garçon, lança-t-il.

Sans hésitation, il s'avança, la claymore tenue à deux mains, fixant les lignes géométriques dessinées sur le corps de Kalona.

CHAPITRE VINGT-NEUF