Stark
Seoras les conduisit à une Range Rover noire, garée non loin de là. Stark s'arrêta devant le véhicule, l'air surpris. Le vampire éclata de rire.
— Tu t'attendais à voir un petit chariot et un poney des Highlands ?
— Lui, je ne sais pas, mais moi, oui, répondit Aphrodite en montant sur le siège arrière avec Darius. Et, pour une fois, je suis super contente de m'être trompée.
Seoras ouvrit la porte du passager, et Stark grimpa à bord, Zoey dans les bras.
Le combattant avait déjà démarré quand Stark se rendit compte que Sgiach n'était pas avec eux.
— Hé ! Où est ta reine ?
— Sgiach n'a pas besoin de moteur pour se déplacer sur son île.
Stark réfléchissait à la façon de formuler sa question, mais Aphrodite le devança.
— Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?
— Cela veut dire qui l'affinité de Sgiach ne se limite pas à un seul élément.
Elle a une affinité avec cette île. Elle commande tout et tout le monde sur son territoire.
— Ben, ça alors ! souffla Aphrodite. Tu veux dire qu'elle peut se téléporter, comme dans Star Trek ?
Stark cherchait désespérément un moyen de la bâillonner sans que Darius se mette en colère. Par chance, le vieux combattant, imperturbable, haussa les épaules,
— Oui, on peut dire ça.
— Vous connaissez Stark Trek ? lâcha Stark, incapable de se retenir.
— Nous avons le satellite, répondit Seoras.
— Et Internet ? demanda Aphrodite d'une voix pleine d'espoir.
— Bien sûr.
— Alors, vous êtes ouverts sur le monde extérieur, résuma Stark.
— Oui, quand ça sert les intérêts de Sgiach.
— Ce n'est pas étonnant, commenta Aphrodite. C'est une reine. Elle doit aimer faire du shopping, d'où Internet.
Ils roulèrent en silence jusqu'à ce que Stark commence à s'inquiéter du ciel, qui devenait plus clair à l'est. Il s'apprêtait à prévenir Seoras de ce qui allait se passer s'il n'était pas à l'abri au lever du soleil, lorsque le combattant désigna un point devant eux.
— Le Craobh - le Bosquet sacré. Le château est juste derrière, sur le rivage.
Fasciné, Stark regardait deux arbres entremêlés au point de n'en faire plus qu'un qui poussaient à l'orée du petit bois. Des morceaux de tissu aux couleurs vives étaient attachés à leurs branches.
— Je n'ai jamais vu un arbre comme ça ! dit-il. À quoi servent ces bouts de tissu ?
Seoras arrêta la voiture.
— C'est une aubépine et un sorbier, qui forment un arbre à souhaits.
Comme il n'ajoutait rien, Stark lui lança un regard interrogateur.
— Un arbre à souhaits ?
— Ton éducation laisse à désirer, gamin ! Les nœuds sur les morceaux de tissu représentent des vœux de bonheur et de réussite. Le plus souvent, ce sont des amoureux qui les laissent ici. Ces arbres ont été plantés par le Bon Peuple.
Leurs racines se nourrissent des souhaits qui passent de leur monde au nôtre.
— Le Bon Peuple ? répéta Stark, perdu.
— Les fées.
— C'est romantique, commenta Aphrodite sans aucune trace de sarcasme dans la voix.
— Normal, c'est écossais, dit le combattant en redémarrant.
Stark, qui réfléchissait à un vœu concernant Zoey, ne remarqua le château que lorsque Seoras s'arrêta devant. Il leva les yeux, et la lueur qui se reflétait sur la pierre et l'eau l'éblouit. La demeure royale se dressait à une centaine de mètres de la route, au bout d'une digue en pierre qui traversait un champ marécageux. De nombreuses torches éclairaient la jetée et l'édifice.
Entre les torches s'élevaient des pieux, aussi épais que le bras d'un homme.
Sur chaque pieu, une tête : peau tannée, bouche grimaçante, yeux exorbités.
Stark eut l'impression qu'elles bougeaient, mais ce n'était que leurs longs cheveux qui flottaient, fantomatiques, dans le vent froid.
— Beurk, fit Aphrodite.
— La Grande Coupeuse de têtes, dit Darius d'une voix étouffée, impressionné.
— Oui, Sgiach, confirma Seoras, dont le sourire disait toute la fierté.
Stark se taisait, le regard attiré par la forteresse, perchée au sommet d'une falaise surplombant l'océan, en pierre grise et en marbre blanc scintillant.
Devant l'épaisse double porte en bois s'élevait une arche imposante.
Illuminé par un cercle de torches, un drapeau s'agitait au sommet de la plus haute tour du château. Stark distingua un puissant taureau noir et l'image d'une déesse, ou peut-être d'une reine, peinte sur son corps musclé.
Alors, le portail s'ouvrit et des combattants, hommes et femmes, en sortirent et s'engagèrent sur le pont au pas de course.
Stark, serrant Zoey contre lui ; recula automatiquement. Darius se posta à côté en position défensive.
— Calmez-vous, dit Seoras en faisant un geste apaisant de sa main calleuse.
Ils veulent seulement saluer leur reine.
Les vampires, tous vêtus comme Seoras, se dirigeaient vers Stark sans agressivité. Douze hommes portaient une civière en cuir, six de chaque côté.
— La tradition veut qu'on montre du respect à ceux qui tombent, Le clan doit les ramener au Tir na nOg, sur la Terre de notre jeunesse, expliqua Seoras.
Nous n'abandonnons jamais l'un des nôtres.
Stark hésita.
— Je ne peux pas me séparer d'elle, dit-il en croisant le regard du combattant.
Celui-ci hocha la tête.
— Je comprends. Tu n'y es pas obligé. Tu prendras la tête de la procession ; le clan fera le reste.
Comme Stark restait planté là, immobile, Seoras tendit les bras. Le garçon fit un pas en arrière : il n'allait pas laisser Zoey ; il ne pourrait pas le supporter ! A cet instant, il vit le torque en or de chef de clan scintiller à son poignet, et, surpris, se rendit compte qu'il faisait confiance à Seoras. Il déposa Zoey au creux de ses bras dans un geste non pas d'abandon, mais de partage.
Seoras allongea le corps sur la civière avec précaution. Les combattants inclinèrent la tête avec respect. Alors leur chef, une grande femme aux cheveux noirs de jais, qui se tenait à l'avant du groupe, fit un signe à Stark.
— Combattant, ma place te revient.
Suivant son instinct, il s'avança et le cortège se mit en marche.
L'intérieur du château était splendide. Étant donné les « décorations »
macabres de l'extérieur. Stark s'était attendu à une demeure de combattants : masculine, spartiate, à mi-chemin entre un donjon et un vestiaire.
Ils regardaient avec étonnement le sol en marbre blanc et lisse, veiné d'argent, les murs couverts de tapisseries aux couleurs vives qui représentaient des images insulaires et des scènes de combat, aussi belles que sanguinolentes.
Ils traversèrent le vestibule, puis longèrent un couloir qui les mena au pied d'un immense escalier en pierre.
— En tant que gardien d'un As, tu dois prendre une décision, déclara Seoras.
Alors, veux-tu emmener ta reine à l'étage et te reposer et te préparer, ou préfères-tu commencer ta quête dès maintenant ?
Stark n'eut aucune hésitation.
— Je n'ai pas le temps de me reposer, et je me prépare depuis le jour où Zoey a accepté mon serment de combattant. Je choisis l'action.
Seoras hocha la tête.
— Dans ce cas, allons dans la chambre du Fianna Foil.
Le cortège se remit en branle. Aphrodite accéléra pour rejoindre Stark, à la grande irritation de ce dernier.
— Seoras, lança-t-elle, que vouliez-vous dire, au juste, quand vous avez parlé de quête ?
Seoras ne prit pas la peine de .la regarder.
— J'ai appelé sa tâche une quête, car c'en est une.
— J'ai bien entendu le mot, dit-elle. Je ne suis pas sûre de son sens, c'est tout.
Seoras arriva devant une massive porte à double battant. Tandis que Stark songeait qu'il faudrait une armée pour l'ouvrir, le combattant murmura :
— Votre gardien vous demande la permission d'entrer, mon As.
Avec un bruit évoquant un soupir amoureux, la porte s'ouvrit toute seule, et Seoras les précéda dans la pièce la plus incroyable que Stark avait Jamais vue.
Sgiach était assise sur un trône en marbre blanc, posé sur une estrade à trois niveaux au milieu de la salle, immense. Le trône était impressionnant, sculpté de motifs qui semblaient raconter une histoire. Stark s'immobilisa sur le seuil : le vitrail derrière Sgiach révélait déjà l'aube. Le cortège s'immobilisa derrière lui, et les vampires le fixaient, surpris. Les yeux plissés, l'esprit embrumé par la lumière vive, il cherchait les mots appropriés, quand Aphrodite s'avança et fit une petite révérence, puis s'adressa à Seoras.
— Stark est un vampire rouge. II est différent de vous. Il brûle à la lumière directe du soleil.
— Couvrez les fenêtres ! ordonna Seoras.
Des vampires lui obéirent immédiatement, tirant des rideaux rouges en velours que Stark n'avait pas remarqués. Ses yeux s'adaptèrent aussitôt à l'obscurité, si bien qu'il vit Seoras aller se placer à gauche du trône de sa reine avant même que d'autres combattants allument les torches sur les murs et les chandeliers de la taille d'un arbre. Seoras se tenait au sommet de l'estrade avec une assurance presque tangible. Stark sut, sans le moindre doute, que rien ni personne en ce monde, tout comme dans le suivant, ne pourrait faire de mal à sa reine, et l'espace d'un instant il ressentit une terrible bouffée d'envie. « C'est ce que je veux ! Je veux que Zoey revienne pour la protéger de la même façon ! »
Sgiach effleura le bras de son combattant sans le regarder. Seoras la contemplait avec une expression que Stark mieux que quiconque comprenait. « Il n'est pas seulement un gardien. Il est LE gardien. Et il l'aime. »
— Approchez, ordonna la reine. Déposez la jeune prêtresse devant moi.
La colonne s'avança et la civière de Zoey fut posée au pied de l'estrade.
— Tu ne supportes pas du tout la lumière du jour. Quelles sont tes autres particularités ? demanda la reine pendant que, la dernière torche allumée, la pièce prenait une chaude teinte jaune.
Les combattants se dispersèrent dans les coins sombres de la pièce. Stark répondit, sans détour ni préambule.
— Généralement, je dors toute la journée. Je ne suis pas en pleine possession de mes moyens tant que le soleil n'est pas couché. Ma soif de sang est plus grande que celle des autres vampires. Je ne peux pas entrer chez quelqu'un sans y être invité. Il y a peut-être d'autres choses encore, mais je ne suis pas un vampire rouge depuis longtemps et, pour l'instant, c'est tout ce que je sais.
— Est-il vrai que tu es mort et que tu as ressuscité ?
— Oui, répondit-il, espérant qu'elle ne l'interrogerait pas plus en détail sur ce sujet.
— Intrigant..., murmura la reine.
— Était-ce pendant la journée que l'âme de ta prêtresse s'est brisée ? Est-ce pour ça que tu n'as pas pu la protéger ? voulut savoir Seoras.
Stark eut l'impression qu'on le poignardait en plein cœur, mais il soutint son regard et répondit par la vérité.
— Non, ce n'est pas à cause de la lumière que j'ai échoué, mais parce que j'ai commis une erreur.
— Je suis sûre que le conseil supérieur t'a expliqué qu'une âme brisée est une condamnation à mort pour une grande prêtresse, et bien souvent pour son combattant également. Pourquoi penses-tu que venir ici changera quelque chose
? s'enquit Sgiach.
— Parce que Zoey est bien plus qu'une simple grande prêtresse. Et parce que je ne veux pas seulement être son combattant ; je veux être son gardien.
— Alors, tu es prêt à mourir pour elle.
Ce n'était pas une question, mais Stark hocha la tête.
— Oui, je mourrais pour elle.
— Seulement il sait que, s'il le fait, il n'arrivera pas à la ramener dans son corps, intervient Aphrodite. Parce que c'est ce qu'ont essayé de faire les autres combattants, et aucun n'a réussi.
— Il veut utiliser les taureaux de légende, et les anciennes coutumes des vampires pour trouver la porte de l'au-delà tout en restant en vie, expliqua Darius.
Seoras secoua la tête.
— On ne peut pas entrer dans l'au-delà en se servant de mythes et de rumeurs.
— Le drapeau du taureau noir est planté en haut de ce château, remarqua Stark.
— Tu parles du tara, un symbole oublié depuis longtemps, tout comme mon île, répondit Sgiach.
— Nous nous sommes souvenus de votre île, la preuve ! répliqua Stark.
— Et les deux taureaux se sont manifestés à Tulsa pas plus tard qu'hier soir, enchérit Aphrodite.
Il y eut un long silence, pendant lequel le visage de Sgiach trahit sa stupéfaction. L'expression de son combattant se fit menaçante.
— Raconte-nous ! ordonna-t-il.
Aphrodite leur apprit donc que c'était Thanatos qui leur avait parlé des taureaux, et que Lucie avait appelé à l'aide le mauvais au moment où Damien et les autres faisaient des recherches, ce qui leur avait permis de découvrir le lien du sang de Stark avec les Gardiens et l'île de Sgiach.
— Rapporte-moi exactement les paroles du taureau blanc, dit Sgiach.
— «Le combattant doit regarder dans son sang pour découvrir le pont menant à l'île des Femmes, puis il lui faudra se vaincre lui-même. Ce n'est que de cette façon qu'il pourra rejoindre sa prêtresse. Ensuite, ce sera son choix à elle de revenir ou non », récita Stark.
Sgiach regarda son combattant.
— Le taureau lui a ouvert un passage dans l'au-delà.
— Oui, mais c'est à lui de faire le reste.
— Expliquez-moi ! s'écria Stark avec impatience. Qu'est-ce que je dois faire pour aller dans ce fichu au-delà, bon sang ?
— Un combattant ne peut pas y entrer vivant. Seule les grandes prêtresses en sont capables, et encore, rares sont celles qui y parviennent.
— Je le sais, dit Stark, les dents serrées. Mais, comme vous l'avez dit vous-même, les taureaux me laissent entrer.
— Non, rectifia Seoras : ils ne font que t'ouvrir un passage. Tu ne pourrais jamais y accéder en tant que combattant.
— Mais j'en suis un alors, comment je fais ? Je dois me vaincre moi-même.
Qu'est-ce que ça veut dire ?
— C'est là qu'intervient l'ancienne religion. Il y a longtemps, les vampires mâles pouvaient servir leur déesse ou les dieux en étant plus qu'un combattant, expliqua Sgiach.
— Certains d'entre nous étaient des shamans, précisa Seoras.
— Du coup, il faut que je devienne un shaman ? demanda Stark, perplexe.
— Je ne connais qu'un combattant qui l'a réussi, dit Sgiach en posant la main sur le bras de Seoras.
— Alors, expliquez à Stark ce qu'il doit faire ! S'écria Aphrodite.
Le vieux gardien haussa les sourcils, et un coin de ses lèvres se releva dans un sourire sardonique.
— Oh, c'est très simple, en fait. Le combattant doit mourir pour donner naissance au shaman.
— Génial ! lâcha Stark. Dans tous les cas, je dois mourir.
— Oui, on dirait bien, fit Seoras.
CHAPITRE VINGT ET UN