Zoey

Heath remua et marmonna quelque chose au sujet de l'entraînement de foot qu'il allait rater s'il ne se levait pas. Je le regardais en retenant mon souffle.

Je n'avais pas envie de le réveiller et de lui dire qu'il était mort et qu'il ne rejouerait plus jamais au foot. Oh non !

Je m'efforçais de me calmer, mais je ne tenais pas en place. Il fallait que je bouge.

Nous étions toujours dans le bois dans lequel nous nous étions cachés tout à l'heure. Quand, tout à l'heure ? Je ne me le rappelais pas vraiment. Autour de nous, il y avait des arbres rabougris et des rochers. Tout était recouvert de mousse, épaisse, douce et moelleuse. Je marchais pieds nus sur ce tapis vivant.

Vivant ?

Je soupirai. Non. J'avais beau le savoir, je n'arrêtais pas d'oublier que rien ici n'était vivant.

Les branches enchevêtrées au-dessus de nos têtes nous protégeaient du soleil.

Soudain, un nuage qui passait dans le ciel me fit frissonner.

L'Obscurité !

Voilà pourquoi Heath et moi nous étions cachés dans ce bois ! Cette chose menaçante nous avait pourchassés, mais nous avions réussi à la semer.

Je frissonnai de nouveau. Je n'avais aucune idée de ce que c'était. Je n'avais qu'un vague souvenir de ténèbres, de cornes, d'ailes... Nous n'avions pas attendu d'en voir plus. Terrorisés, nous avions couru, couru... ce qui expliquait pourquoi Heath dormait aussi profondément.

Moi-même, je n'arrivais pas à trouver le repos. Alors, je faisais les cent pas, inquiète de constater que ma mémoire me jouait des tours. Quelque chose clochait chez moi ! Mon esprit était incomplet ; il y manquait des souvenirs, aussi bien récents qu'anciens.

Je ne me rappelais pas à quoi ressemblait ma mère, ni quelle était la couleur de mes yeux.

J'avais oublié pourquoi je n'avais plus confiance en Lucie.

En revanche, je me souvenais très bien des événements bouleversants : la mort de Lucie, le départ de mon père quand j'avais deux ans... Je me souvenais aussi que j'avais accordé crédit à Kalona, et que je m'étais terriblement trompée.

J'avais mal au ventre et, comme si cette douleur me poussait à bouger, je ne cessais de tourner en rond.

Comment avais-je pu me laisser embobiner comme ça par cet immortel ?

Quelle idiote !

J'étais responsable de la mort de Heath !

Mon esprit chassa cette pensée coupable. C'était trop dur, trop horrible.

A cet instant, je crus apercevoir une ombre du coin de l'œil. Je me retournai et me retrouvai face à face avec elle. Je l'avais déjà vue, dans mes rêves et dans une vision.

— Bonjour, Aya, fis-je doucement.

— Zoey, répondit-elle en inclinant la tête.

Sa voix, qui ressemblait beaucoup à la mienne, était pleine de tristesse.

— J'ai fait confiance à Kalona à cause de toi, dis-je.

— Tu avais de la compassion pour lui à cause de moi, corrigea-t-elle. Quand tu m'as perdue, tu as aussi perdu ta compassion.

— Ce n'est pas vrai. J'en ressens toujours vis-à-vis de Heath.

— Vraiment ? C'est pour ça que tu le retiens ici, au lieu de lui permettre d'avancer ?

— Heath refuse de partir! répliquai-je, surprise par la colère dans ma voix.

Aya secoua la tête, et ses longs cheveux sombres remuèrent autour de sa taille.

— Tu n'as pas pris le temps de réfléchir à ce qu'il désirait - à ce que quiconque désire, à part toi, Et tu ne le feras pas tant que tu ne m'auras pas rappelée.

— Je ne veux pas de toi. C'est par toi que tout ça est arrivé.

— Non, Zoey, c'est faux. Ce qui est arrivé est dû à une série de choix faits par différentes personnes. Il ne s'agit pas que de toi, ou de moi.

Elle secoua encore tristement la tête et disparut.

— Bon débarras ! marmmonai-je en me remettant à marcher, encore plus agitée qu'auparavant.

Lorsqu'une ombre flotta de nouveau dans mon champ de vision, je fis volte-face, prête à envoyer promener Aya une bonne fois pour toutes, je me figeai bouche bée : j'avais sous les yeux la version de moi à neuf ans.

— Salut, dis-je.

— On a des seins ! s'exclama-t-elle en fixant ma poitrine. Je suis trop contente qu'ils aient enfin poussé !

— Oui, c'est ce que j'ai pensé : enfin.

— J'aurais préféré qu'ils soient plus gros.

Gênée, je croisai les bras sur ma poitrine. C'était ridicule, puisqu'il s'agissait de moi - ce qui était vraiment bizarre.

— Bon, ça pourrait être pire, déclara-t-elle. On aurait pu être plates comme une planche à pain, hi, hi, hi !

Sa voix était si joyeuse que je souris. Cela ne dura qu'un bref instant : je n'arrivais pas à garder cette joie qui la faisait rayonner. Je soupirai et me passai la main sur le visage, me demandant pourquoi je me sentais aussi triste.

— C'est parce que je ne suis plus avec toi, me dit-elle. Je suis ta joie. Sans moi, tu ne pourras plus jamais être heureuse.

Je la dévisageai, sachant que, comme Aya, elle me disait la vérité.

Heath murmura de nouveau dans son sommeil. Je le regardai. Il avait l'air si fort, si normal, si jeune ! Et pourtant il ne poserait plus jamais le pied sur un terrain de football, il ne ferait pas de dérapages dans sa camionnette en hurlant comme un plouc. Il ne se marierait pas. Il n'aurait pas d'enfants. Mon regard passait de lui à celle que j'étais à neuf ans.

— Je ne pense pas que je mérite d'être heureuse.

— Je suis désolée pour toi, Zoey, fit-elle avant de disparaître.

Prise de vertige, je me remis à marcher.

Une autre version de moi apparut non pas dans un coin de mon champ de vision, mais frontalement, me barrant le passage. Elle ne me ressemblait pas.

Elle était très grande. Elle avait des cheveux longs, fous, cuivrés. Je ne vis notre ressemblance qu'en la regardant dans les yeux - nous avions les mêmes. C'était une autre part de moi ; je la connaissais.

— Alors, qui es-tu ? demandai-je d'une voix lasse. Quelle partie de moi va me manquer si je ne te récupère pas ?

— Tu peux m'appeler Brighid. Sans moi, tu n'as pas de force.

Je soupirai.

— Je suis trop fatiguée pour y penser. Si on discutait quand j'aurai fait une sieste ?

— Tu ne comprends pas ! dit-elle en secouant la tête avec dédain. Sans nous, tu ne peux pas faire de sieste - tu n'iras pas mieux - tu ne te reposeras pas. Sans nous, tu seras de plus en plus incomplète, et tu erreras à jamais.

J'essayai de me concentrer malgré la migraine qui me serrait les tempes.

— Mais j'errerai avec Heath.

— Oui, peut-être.

— Et si je vous récupère toutes, je quitterai Heath.

— Oui, peut-être.

— Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas retourner dans un monde où il n'est plus.

Brighid me regarda longuement et disparut.

Mes jambes cédèrent, et je me laissai tomber dans la mousse en pleurant.

Je ne sais pas combien de temps je restai là, accablée de chagrin, de confusion et de lassitude. Un bruit se glissa enfin dans le brouillard de mon esprit : des ailes qui battaient dans le vent.

— Viens, Zo. Il faut qu'on s'enfonce plus encore dans les bois.

Je levai les yeux. Heath était accroupi à côté de moi.

— C'est ma faute, lâchai-je.

— Non, ce n'est pas vrai ! Et puis, quelle importance ? C'est fait, bébé. On ne peut rien y changer.

— Je ne veux pas te quitter, Heath ! sanglotai-je.

Il repoussa les cheveux qui tombaient sur mon visage et me tendit des Kleenex froissés.

— Je sais.

Le bruit des ailes s'amplifia ; derrière nous, des branches remuèrent.

— Zo, on parlera de ça plus tard, d'accord ? Il faut qu'on s'en aille !

Il m'aida à me lever et me guida dans les bois, où les ombres étaient plus profondes, et les arbres plus vieux.

Je le laissai faire. Bouger me faisait du bien.

— C'est lui, n'est-ce pas ? demandai-je avec apathie.

— Lui, qui ?

— Kalona. Il vient me chercher.

Heath me lança un regard perçant.

— Non ! Je ne le laisserai pas faire ! Cria-t-il.