Stark
— Mais oui, je t'écoute, Aphrodite ! Tu veux que j'apprenne ce poème par cœur, dit Stark dans le micro de son casque d'hélicoptère, qu'il aurait aimé éteindre.
Il ne voulait pas l'entendre ; il ne voulait parler à personne. Il était trop occupé à retourner dans son esprit sa stratégie pour entrer au royaume de Sgiach avec Zoey. Il regarda par la vitre, essayant d'apercevoir l'île de Skye, où, d'après Duantia et la quasi-totalité du conseil supérieur, il allait mourir dans les cinq prochains jours.
— Pas ce poème, idiot. Cette prophétie. Je ne demanderais à personne de mémoriser un poème. Les métaphores, les comparaisons, les allusions, le symbolisme... Ça me donne la migraine ! Non pas qu'une prophétie soit beaucoup mieux, mais, malheureusement, celle-ci est importante. Lucie avait raison sur ce point.
— Je suis d'accord avec Aphrodite et Lucie, intervint Darius. Les poèmes prophétiques de Kramisha ont guidé Zoey par le passé. Celui-ci pourrait l'aider à revenir sur Terre.
— Oui, ça a l'air de marcher, dit Stark en regardant le corps sans vie de Zoey, attaché sur une civière. Elle a trouvé Kalona sur l'Eau. Maintenant elle doit le purifier par le Feu. L'Air va lui murmurer quelque chose qu'elle sait déjà et, si elle continue de suivre la vérité, elle sera libre. Vous voyez, j'ai retenu ce texte ! Je me fiche bien de savoir s'il s'agit d'un poème ou d'une prophétie. S'il peut sauver Zoey, alors je le lui dirai.
La voix du pilote retentit dans leurs écouteurs.
— Je vais entamer ma descente. Je ne peux que vous laisser débarquer ; après, ce sera à vous de jouer. Sachez seulement que, si vous posez un pied sur l'île sans la permission de Sgiach, vous mourrez.
— Ça fait douze fois que vous le répétez ! marmonna Stark, se moquant bien du regard noir que le pilote lui lança par-dessus son épaule.
Dès que l'hélicoptère se posa, Darius l'aida à détacher Zoey. Puis Stark sauta à terre, et Darius et Aphrodite la lui passèrent. Il la serra contre lui, essayant de la protéger du froid et du vent humide qui les fouettait sans pitié. Darius et Aphrodite le rejoignirent et ils s'éloignèrent de l'hélicoptère en courant. Le pilote n'avait pas exagéré : il n'avait pas passé une minute au sol qu'il décollait déjà.
— Mauviette ! lâcha Stark.
— Il suit simplement son instinct, dit Darius, qui regardait autour d'eux comme s'il s'attendait à ce que le croquemitaine surgisse du brouillard.
— Tu m'étonnes ! Cet endroit est hyper sinistre, commenta Aphrodite en se collant contre Darius, qui glissa sa main sous son bras.
Stark les regarda en fronçant les sourcils.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Ne me dites pas que les vampires ont réussi à vous faire peur !
Darius échangea un coup d'œil avec Aphrodite.
— Pas à toi, Stark ?
— Non ! J'ai juste froid, et je suis en rogne de ne pas pouvoir aider Zoey, et agacé à l'idée que l'aube arrivera bientôt, et qu'il n'y a aucun endroit où s'abriter.
— Eh bien, nous, on a carrément envie de nous enfuir, dit Aphrodite.
— C'est ce que nous souffle notre instinct, conclut Darius.
— Tu n'as pas envie d'emmener Zoey loin d'ici ? demanda Aphrodite.
— Non.
— C'est bon signe, commenta Darius. L'avertissement que nous lance cet endroit ne le touche pas.
— Ou alors il est trop abruti pour le capter, dit Aphrodite.
— Sur cette pensée optimiste, allons-y, lança Stark. Je n'ai pas le temps de jouer les mauviettes.
Zoey dans ses bras, il se dirigea vers le pont, long et étroit, qui reliait la terre ferme à l'île. Les torches qui l'éclairaient se voyaient à peine dans la nuit et le brouillard.
— Vous venez, ou vous allez vous sauver en hurlant comme des fillettes ?
— On vient avec toi, répondit Darius en le rattrapant en deux grandes enjambées. Oui, et j'ai dit que je voulais m'enfuir, pas que je voulais m'enfuir en hurlant. Ce n'est pas mon genre.
Ils avaient parlé d'un ton déterminé ; pourtant Stark n'était pas encore au milieu du pont quand il entendit Aphrodite murmurer quelque chose à Darius. Il leur jeta un coup d'œil. Malgré la faible lueur des torches, il distingua la pâleur du combattant et de la prophétesse.
— Vous n'êtes pas obligés de m'accompagner, lança-t-il. Thanatos prétend qu'il est impossible que Sgiach vous laisse entrer sur son île. Et même si elle se trompe, vous ne pourrez pas faire grand-chose. Je dois trouver un moyen de rejoindre Zoey dans l'au-delà. Seul.
— On va surveiller tes arrières, dit Aphrodite, que tu le veuilles ou non.
Zoey serait furieuse contre moi si elle apprenait à son retour que Darius et moi t'avons abandonné. Tu sais comment elle est, avec sa mentalité « un pour tous et tous pour un » ! Les vampires ne voulaient pas qu'on vienne avec son troupeau de ringards au complet - ce qui m'arrange plutôt - alors Darius et moi allons prendre leur place. Vas-y, avance ! Je vais juste ignorer les vagues noires sous nos pieds et le fait que je suis certaine que ce pont va s'effondrer et que nous allons tomber dans l'eau, où des monstres marins vont nous entraîner dans les profondeurs et nous dévorer.
Stark regarda Darius, qui acquiesça de la tête, les dents serrées, tout en jetant des coups d'œil sur la surface de l'eau.
— Hé ben..., fit le garçon, l'air amusé. Pour moi, ce n'est qu'un pont et de la flotte. Je ne vois pas ce qui vous fait flipper à ce point !
— Marche, lui ordonna Aphrodite, avant que j'oublie que tu tiens Zoey dans les bras et que je te pousse dans « la flotte », pour que nous puissions nous enfuir, en hurlant ou pas.
Stark retrouva son sérieux.
« Il ne faut pas que je me dispute avec Aphrodite, pensa-t-il. Je dois me concentrer sur ma mission. S'il vous plaît, Nyx, faites que je réussisse à entrer sur l'île. »
Sombre et résolu, il traversa le pont et s'arrêta devant une arche imposante en pierre blanche d'une beauté éthérée. La lueur des torches se reflétait sur les veines argentées d'un marbre rare, le faisant scintiller.
— Oh, bon sang, je peux à peine le regarder, dit Aphrodite en détournant les yeux. Et pourtant, normalement j'aime ce qui brille.
— C'est un sort de protection, lâcha Darius d'une voix tendue. Son but est de nous repousser. Ça non plus, tu ne le sens pas ?
Stark haussa les épaules.
— C'est impressionnant, et luxueux, mais je ne perçois rien de bizarre.
Il s'approcha de l'arche pour l'examiner.
— Alors, où est la sonnette ? Comment appelle-t-on ? Il y a un interphone, ou bien il faut que je crie ?
— Ha Gaelk akiv ? demanda une voix masculine qui semblait sortir de l'arche elle-même, comme si le portail était vivant. Ce sera en anglais, alors, reprit-elle devant l'air stupéfait de Stark, Votre présence, qui n'est pas souhaitée, suffit à m'appeler.
— Je dois voir Sgiach, déclara Stark. C'est une question de vie ou de mort.
— Sgiach s'fiche bien d'vous, les chtiots, même si c'est une question de vie ou de mort.
La voix au fort accent écossais s'amplifiait.
— Qu'est-ce que c'est qu'un chtiot ? murmura Aphrodite.
— Chut ! fit Stark. Zoey n'est pas une enfant, reprit-il. C'est une grande prêtresse, et elle a besoin d'aide.
Un homme sortit alors de l'ombre. Il portait un kilt aux couleurs de la Terre, mais qui ne ressemblait en rien à ceux qu'ils avaient vus jusque-là. Ce n'était pas un vêtement d'apparat : le vampire n'avait pas de veste en tweed avec une chemise à fanfreluches. Un gilet en cuir clouté laissait le haut de sa poitrine et ses bras musclés nus. La poignée d'une dague luisait à sa taille. A part une bande de cheveux au milieu du crâne, sa tête était rasée. Deux anneaux en or pendaient à une de ses oreilles. La lueur des flammes se reflétait sur le torque en or qui entourait son poignet. Son visage était très ridé, et sa barbe courte, totalement blanche. Les monstres ailés tatoués sur son front étendaient leurs griffes sur ses pommettes. La première impression qu'il fit à Stark, c'était celle d'un être capable de traverser un mur de feu et d'en sortir non seulement indemne, mais victorieux.
— Cette gamine est une novice, pas une grande prêtresse, dit-il.
— Zoey n'est pas comme les autres novices, répliqua Stark à toute vitesse, craignant que cet homme qui semblait tout droit sorti du passé ne disparaisse. Il y a deux jours, elle avait encore des tatouages de vampires sur le visage et sur tout le corps. Elle possède une affinité avec les cinq éléments.
— Pourtant, aujourd'hui, je ne vois qu'une novice inconsciente, fit le vampire en fixant Stark dans les yeux.
— Son âme s'est brisée alors qu'elle combattait un immortel déchu. C'est à ce moment-là que ses tatouages ont disparu.
— Alors, elle va mourir, conclut le vampire avant de se détourner.
— Non ! cria Stark en avançant d'un pas.
— Stad unis ! ordonna le gardien en bondissant devant Stark avec une rapidité surnaturelle. Tu es stupide ou complètement fou, mon gars ? Tu n'as pas la permission de pénétrer sur l'île de Sgiach, l'île des Femmes. Si tu essaies, tu vas mourir, tu peux en être sûr.
Stark soutint son regard sans flancher.
— Je ne suis ni fou ni stupide. Je suis le combattant de Zoey, et si je pense que la meilleure façon de la protéger est de l'emmener sur cette île, alors c'est mon droit de la conduire jusqu'à Sgiach.
— Tu as été mal informé, combattant, déclara le vampire. Sgiach n'a rien à faire de votre conseil supérieur et de ses règles. Je ne suis pas un Fils d'Erebus et mo bann ri, ma reine, n'est pas en Italie. Tu n'entreras pas ici !
Stark se tourna vers Darius.
— Prends Zoey.
Il lui confia sa grande prêtresse puis s'approcha du vampire. Il tendit la main, paume vers le haut, et alors que le gardien de l'île le regardait avec une curiosité non dissimulée, il se coupa le poignet avec son ongle.
— Je ne demande pas à entrer en tant que Fils d'Erebus ; les règles du conseil supérieur ne veulent rien dire pour moi. Je ne demande pas la permission de pénétrer sur l'île ! J'évoque le droit dont j'ai hérité par le sang pour exiger de voir Sgiach.
L'autre ne le quittait pas des yeux ; ses narines se dilatèrent alors qu'il humait l'air.
— Quel est ton nom ?
— Aujourd'hui, on m'appelle Stark, mais je pense que le nom qui vous intéresse est celui que je portais avant d'être marqué : MacUallis.
— Reste là, MacUallis, dit le vampire avant de disparaître dans la nuit.
Stark essuya son poignet en sang et reprit Zoey dans ses bras.
— Je ne la laisserai pas mourir.
Inspirant profondément, il ferma les yeux et se prépara à passer sous l'arche.
Darius le retint par le bras avant qu'il ne puisse franchir le seuil.
— Ne bouge pas ! Il t'a dit de rester là parce qu'il va revenir.
Stark se contenta de lever les yeux au ciel.,
— Patiente quelques minutes ! Insista Aphrodite.
Stark grommela et fit un pas en arrière pour s'appuyer contre l'arche.
— D'accord, je vais attendre. Mais pas longtemps ! Il faut que je passe à l'étape suivante.
— L'humaine a raison, dit une voix de femme dans l'obscurité. Tu dois apprendre la patience, jeune combattant.
Stark se redressa.
— Je n'ai que cinq jours pour la sauver. Sinon, elle mourra. Je n'ai pas le temps d'apprendre quoi que ce soit !
La femme rit, et Stark en eut la chair de poule.
— Impétueux, arrogant et impertinent, commenta-t-elle. Il me fait penser à toi il y a plusieurs siècles, Seoras.
— Ah, mais je n'ai jamais été aussi jeune, répondit le combattant vampire.
Stark allait leur crier de sortir de l'ombre et de lui faire face quand ils se matérialisèrent dans le brouillard de l'autre côté de l'arche. Il se figea, captivé par la femme.
Elle était grande, avec de larges épaules, musclée mais féminine. Il y avait des rides au coin de ses beaux yeux d'une teinte dorée mêlée de vert, de la couleur exacte du morceau d'ambre de la taille d'un poing qui pendait à son cou.
À part une mèche rousse, sa chevelure, qui lui arrivait à la taille, était parfaitement blanche ; cependant elle ne paraissait pas âgée. Elle n'avait pas l'air jeune non plus. Alors qu'il l'observait, Stark se rendit compte qu'elle lui faisait penser à Xalona, qui semblait ne pas avoir pas d'âge, tout en étant très vieux. Ses tatouages étaient incroyables : des épées, poignées et lames sculptées, encadraient son visage fort et sensuel.
Réalisant que personne n'avait dit un mot, il se racla la gorge, serra Zoey contre lui et s'inclina respectueusement.
— Bonjour, Sgiach.
— Pourquoi devrais-je te permettre d'entrer sur mon île ? demanda-t-elle sans préambule.
Stark releva le menton, la regardant droit dans les yeux.
— C'est mon droit par le sang. Je suis un MacUallis, cela signifie que je fais partie de votre clan.
— Pas du sien, mon garçon. Du mien, dit le vampire avec un sourire menaçant.
Pris de court, Stark se tourna vers lui.
— Dans mes souvenirs, tu étais plus malin que ça quand tu avais son âge, dit Sgiach à son combattant.
— Oui. Jeune ou non, j'ai toujours été très malin.
— Je le suis suffisamment pour savoir que l'histoire de mon sang humain me lie encore à vous et à cette île ! lança Stark.
— Tu viens juste de sortir de tes couches, mon garçon, railla le vampire. Tu n'as rien à faire sur cette île.
— Oh que si ! s'écria Stark. Je ne sais rien de ce que je dois faire pour sauver Zoey, mais je peux vous dire qu'elle est plus qu'une grande prêtresse. Avant qu'elle ne soit brisée, elle se transformait en quelque chose que les vampires n'avaient jamais vu.
À mesure qu'il parlait, il voyait de l'étonnement se peindre sur le visage de la Sgiach, comme si elle assemblait les pièces du puzzle, et son instinct lui soufflait qu'il était sur la bonne voie.
— Zoey devenait la reine des éléments. Je suis son combattant - son gardien
- et elle est mon As. Je suis là pour apprendre à la protéger. N'est-ce pas votre rôle, former les combattants pour qu'ils puissent protéger leurs As ?
— Ils ont cessé de venir me voir, dit Sgiach avec une note de tristesse dans la voix.
Stark sut alors qu'il avait trouvé la bonne réponse, et il remercia en silence la déesse.
— Non, nous n'avons pas cessé de venir ! Je suis là. Je suis un combattant, de sang des MacUallis, et je vous demande de l'aide. S'il vous plaît, Sgiach, laissez-moi entrer sur votre île. Apprenez-moi comment sauver la vie de ma reine.
Sgiach hésita un instant, échangea un regard avec son combattant, puis leva la main.
— Failte gu ant Eilean nan Sgiath... Bienvenue sur l'île de Sgiach.
— Votre Majesté... dit Darius, qui s'était agenouillé devant la reine.
— Tu peux parler, combattant !
— Je ne suis pas un MacUallis, mais je protège un As ; je demande donc à entrer moi aussi sur votre île. Même si je ne suis plus un débutant, il y a encore beaucoup de choses que j'ignore et que j'aimerais apprendre en restant aux côtés de mon frère combattant pendant qu'il essaie de sauver la vie de sa prêtresse.
— Ton As est une humaine, pas une grande prêtresse. Comment peux-tu lui être lié par un serment ? demanda le vampire.
— Je suis désolée, je n'ai pas retenu votre nom. Shawnus ? demanda Aphrodite en posant la main sur l'épaule de Darius.
— Seoras ! rectifia le gardien. Tu es sourde ou quoi ?
Stark avec surprise vit qu'il esquissait un sourire, amusé par le ton d'Aphrodite.
— OK, Seoras, dit celle-ci, imitant son accent avec une précision étonnante.
Je ne suis pas une simple humaine. J'étais une novice qui avait des visions. Et lorsque mes tatouages ont disparu, la déesse, pour des raisons qui m'échappent toujours, a décidé de me laisser ce don. Alors, maintenant, je suis la prophétesse de Nyx. J'espère que, malgré le stress que mes visions provoquent, je vieillirai avec grâce, comme ta reine.
Elle inclina la tête devant Sgiach, qui haussa les sourcils, mais ne la punit pas pour son insolence, ce qu'elle aurait bien mérité, selon Stark.
— Bref, Darius est mon combattant, il m'a prêté serment. Si j'ai bien compris l'allusion, ce qui serait miraculeux, vu que je suis nulle quand il s'agit de langage figuratif, je suis un As, à ma manière. Du coup, Darius a sa place parmi vous.
Stark crut entendre Seoras murmurer : « Petite arrogante ! » au moment où Sgiach chuchotait : « Intéressant... »
— Failte gu ant Eilan nan Sgiath, prophétesse et combattant, dit la reine, Sans se faire répéter l'invitation, Stark passa sous l'arche en marbre et entra sur l'île des Femmes suivi de Darius et Aphrodite.
CHAPITRE VINGT