Lucie

— Non, je ne le laisserai pas faire ! cria Dragon.

Comme tous ceux qui étaient présents dans la salle du conseil, Lucie dévisagea le maître d'armes, qui semblait à deux doigts d'une crise de nerfs.

— Euh... qui ? demanda-t-elle.

— Ce Corbeau Moqueur qui a tué ma compagne ! Tu ne sortiras pas seule tant que je n'aurai pas détruit cette créature.

Lucie essaya d'ignorer l'horrible sentiment de culpabilité qu'elle éprouvait face à sa souffrance. Même si Rephaïm lui avait sauvé la vie à deux reprises, il avait aussi tué Anastasia Lankford.

« Il a changé ! Il est différent maintenant », se répétait-elle, regrettant de ne pouvoir dire ces mots à voix haute. Il n'était pas question qu'elle évoque Rephaïm devant Dragon. Alors elle entreprit, une fois de plus, de mêler mensonges et vérité, tissant une terrible tapisserie de traîtrise.

— Dragon, je ne sais pas quel Corbeau Moqueur était dans le parc. Il ne m'a pas donné son nom...

— Je pense que c'était le chef, le Ref... machin, dit Dallas, malgré le regard assassin de Lucie,

— Rephaïm, fit Dragon d'une voix froide comme la mort.

— Oui, c'est ça. Il était énorme, exactement comme vous l'avez décrit, et ses yeux paraissaient vraiment humains. Et puis, il y avait quelque chose chez lui...

On voyait bien qu'il ne se prenait pas pour de la merde.

Lucie réprima son envie de lui plaquer la main sur la bouche - et peut-être même sur le nez. L'étouffer serait le meilleur moyen de l'empêcher de parler.

— Oh, Dallas, arrête. Tu n'en sais rien ! Dragon, je comprends votre inquiétude, mais je veux seulement aller à l'abbaye bénédictine pour parler de Zoey à Grand-Mère Redbird. Je ne pars pas toute seule à l'aventure !

— Dragon n'a pas tort, intervint Lenobia.

Erik et professeur Penthésilée hochèrent la tête, leur désaccord sur Neferet et Kalona temporairement oublié.

— Ce Corbeau Moqueur est apparu alors que tu communiais avec la Terre.

— Ce serait trop simple de dire qu'elle communiait avec la Terre, objecta Dragon. Comme Lucie nous l'a expliqué, elle dialoguait avec les pouvoirs du bien et du mal. Le fait que cette créature soit apparue pendant la manifestation du mal n'est sûrement pas une coïncidence.

— Mais le Corbeau Moqueur ne m'a pas attaquée, protesta Lucie. II...

Dragon la fît taire d'un geste impatient.

— Il a sans aucun doute été attiré par l'Obscurité, qui s'est ensuite retournée contre lui, même s'il fait partie des siens. Cela n'a rien d'inhabituel ! Tu ne peux pas être certaine que cette créature n'en a pas après toi.

— Nous ne pouvons pas non plus certains qu'il s'agit du seul Corbeau Moqueur resté à Tulsa, fit remarquer Lenobia.

Lucie sentit la panique monter en elle. Et si tout le monde flippait tellement à l'idée que des Corbeaux Moqueurs rôdent toujours à Tulsa qu'on l'empêche de sortir et d'aller voir Rephaïm ?

— Je vais à l'abbaye voir Grand-Mère Redbird, déclara-t-elle d'un ton ferme.

Et ça m'étonnerait qu'il y ait une bande de Corbeaux Moqueurs dehors. L'un d'eux a dû être abandonné ici, et traînait au parc quand il a senti la présence de l'Obscurité. Comme je ne la rappellerai pas, il n'y a aucune raison pour que cet oiseau m'attaque.

— Ne sous-estime pas le danger que représente cette créature, dit Dragon d'une voix sombre.

— Non. Mais je ne le laisserai pas non plus me retenir sur le campus. On peut être prudents, mais on ne peut pas accepter que la peur et le mal contrôlent notre vie.

— Lucie a raison, affirma Lenobia. A vrai dire, je crois que nous devrions reprendre les cours et intégrer les novices rouges à nos classes.

Kramisha, qui jusque-là était restée silencieuse, assise à la gauche de Lucie, renifla doucement. Dallas, installé de l'autre côté, poussa un gros soupir. Lucie réprima un sourire.

— C'est une très bonne idée !

— En attendant, il faut garder le secret concernant l'état de Zoey, intervint Erik. Du moins, jusqu'à ce que quelque chose de plus.. , euh... de plus permanent ne se produise.

— Elle ne va pas mourir ! déclara Lucie avec force.

— Je ne veux pas qu'elle meure ! s'écria Erik, l'air bouleversé. Mais après tout ce qui s'est passé, plus l'apparition d'un Corbeau Moqueur, la dernière chose dont nous avons besoin, c'est que les gens commencent à parler.

— Je ne pense pas qu'on doive garder le secret, dit Lucie.

— Et si on faisait un compromis ? proposa Lenobia. Répondez aux questions sur Zoey si on vous en pose, en vous concentrant sur la vérité - à savoir que nous faisons de notre mieux pour la ramener à la vie.

— Et lançons un avertissement général, recommandant aux novices de rester vigilants, et de nous rapporter tout ce qui leur paraît suspect, ajouta Dragon.

— Cela me paraît raisonnable, dit Penthésilée.

— Moi aussi ça me va, fit Lucie. Euh... je me demandais, est-ce que je dois suivre les mêmes cours qu'avant ?

— Moi aussi, j'aimerais le savoir, dit Kramisha.

— Et moi, lui fit écho Dallas.

— Les novices sont censés reprendre les cours là où ils les ont laissés, dit Lenobia en souriant à Dallas et à Kramisha, comme s'ils étaient simplement partis en vacances.

Elle se tourna vers Lucie.

— En tant que vampires, tu peux choisir les matières que tu souhaites étudier en dehors de tes cours. Quelle est ta préférence ?

— Nyx, répondit Lucie sans hésiter un instant. Je veux devenir une grande prêtresse. Je le veux parce que je l'ai mérité, pas seulement parce que je suis la seule vampire rouge connue de l'univers.

— Mais nous n'avons pas de grande prêtresse pour te former, depuis que Neferet a été chassée, objecta Penthésilée avant de jeter un regard lourd de sous-entendus à Lenobia.

— Dans ce cas, je vais travailler seule en attendant que notre grande prêtresse revienne, dit Lucie en regardant Penthésilée dans les yeux. Et je vous assure que ce ne sera pas Neferet.

Elle se leva.

— Bon, je pars à l'abbaye. A mon retour, j'annoncerai aux autres novices rouges que les cours reprendront demain.

Pendant que l'assemblée quittait la pièce, Dragon prit la novice à part.

— Je veux que tu me promettes d'être prudente. Tes pouvoirs de guérison sont presque miraculeux, mais tu n'es pas immortelle, Lucie. Ne l'oublie pas.

— Je serai prudente. Je le promets.

— Je vais avec elle, annonça Kramisha. Je surveillerai le ciel. Et je sais pousser des cris hyper forts ! Si un Corbeau Moqueur se ramène, je ferai en sorte que toute la ville le sache !

Dragon hocha la tête, l'air à moitié convaincu, et Lucie fut soulagée quand Lenobia l'appela pour discuter avec lui de la nécessité de rendre son cours d'arts martiaux obligatoire pour tous les novices. Elle sortit discrètement et cherchait un moyen de se débarrasser de Kramisha, qui devenait beaucoup trop collante, quand Dallas les rattrapa.

— Je peux te parler une seconde avant que tu t'en ailles ?

— Je t'attends dans la voiture de Zoey ! lança Kramisha. Eh oui, quoi que tu en dises, je viens avec toi.

Lucie la regarda s'éloigner dans le couloir avant de se tourner vers Dallas, à contrecœur.

— On peut aller là ? demanda-t-il en désignant la médiathèque déserte.

— Oui, mais en vitesse. Je dois partir.

Dallas ouvrit la porte et la tint pour elle. Ils entrèrent dans la salle fraîche et obscure qui sentait les livres et la cire à bois.

— Nous ne sommes pas obligés de rester ensemble, toi et moi, dit-il à toute allure.

— Quoi ? Pas obligés d'être ensemble ? Qu'est-ce que tu racontes ?

Dallas croisa les bras sur sa poitrine, l'air mal à l'aise.

— Eh bien, on sortait ensemble ; tu étais ma petite amie, quoi. Tu n'en as plus envie, et je le comprends. Tu avais raison, je n'ai rien fait pour te protéger de cette espèce d'oiseau. Je veux juste que tu saches que je ne vais pas te casser les pieds. Je serai toujours là pour toi quand tu en auras besoin, petite, parce que tu seras toujours ma grande prêtresse.

— Mais... je ne veux pas qu'on se sépare !

— Non?

— Non.

C'était la vérité. Le dévouement et la bonté de Dallas étaient si évidents que Lucie avait l'impression que le perdre serait comme recevoir un gros coup de poing dans le ventre.

— Dallas, je suis vraiment désolée de ce que j'ai dit tout à l'heure. Je ne le pensais pas, j'étais blessée et en colère. Personne, pas même un combattant, n'aurait pu y entrer. Je ne pouvais même pas sortir du cercle, et pourtant c'est moi qui l'ai formé !

Dallas chercha son regard.

— Le Corbeau Moqueur a réussi, lui.

— Ce n'est pas pareil ; il est du côté de l'Obscurité, dit-elle, même si parler de Rephaïm lui faisait l'effet d'une douche froide.

— Il y a plein de trucs qui sont du côté de l'Obscurité dehors. Et, apparemment, beaucoup croisent ton chemin... Alors, fais attention, d'accord, petite ? Je ne supporterais pas qu'il t'arrive quelque chose.

Il lui ôta une mèche blonde du visage et posa la main sur son épaule, caressant son cou avec le pouce.

— Je serai prudente, promit-elle.

— C'est vrai que tu ne veux pas qu'on se sépare ?

Elle secoua la tête.

— Tant mieux, parce que moi non plus.

Il l'attira contre lui et posa ses lèvres sur les siennes dans un baiser hésitant.

Elle se força à se détendre et se laissa aller contre lui. Dallas était plus grand qu'elle, ce qui lui plaisait, mais pas trop grand non plus. Il avait bon goût. Et savait ce qu'elle aimait : il passa la main sous son tee-shirt, pas pour lui tripoter les seins, comme l'auraient fait la plupart des mecs, mais pour lui caresser le dos, la serrant très fort.

Lucie lui rendit son baiser. Elle se sentait bien avec lui, oubliant Rephaïm et tout le reste, en particulier la dette qu'elle avait accepté de payer et...

Elle s'écarta. Ils étaient tous les deux essoufflés.

— Je dois vraiment y aller, Dallas, dit-elle en lui souriant pour dissimuler sa gêne.

— J'avais oublié...

Il repoussa de nouveau sa mèche têtue.

— Viens, je t'accompagne à la voiture.

Avec le sentiment d'être une traîtresse, une menteuse et une prisonnière, Lucie lui prit la main et le suivit à la Coccinelle de Zoey, comme s'ils pouvaient réellement rester ensemble.

CHAPITRE DIX-SEPT