L'ÉQUILIBRE DES FORCES NAVALES
L'équilibre des forces navales entre Manticore et Havre avant la guerre résulte d'une course à l'armement qui dure depuis presque cinquante ans. Malgré l'écart entre la richesse du Royaume stellaire de Manticore et la structure financière délabrée de la République populaire, Havre est tellement plus étendu que, bien qu'il y consacre un pourcentage moindre de ses revenus, son budget militaire se révèle plus élevé en valeur absolue. De plus, le Royaume stellaire au coeur de l'Alliance manticorienne ne possède que trois planètes habitées, contre plus d'une centaine pour Havre — qui dispose ainsi d'un réservoir plus vaste d'où tirer équipages et personnel de maintenance. Enfin, Havre a entrepris de s'armer bien avant Manticore.
La puissance réelle des deux parties en 282 A.A. (1904 P.D.) se répartit comme suit :
Puissance comparée par classe
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Classe |
Flotte manticorienne |
Flotte de Havre |
||
|
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Nombre |
Tonnage* |
Nombre |
Tonnage* |
|
Supercuirassés |
188 |
1 318,5 |
412 |
2 801,6 |
|
Cuirassés |
121 |
694,3 |
48 |
258,3 |
|
Bombardiers |
|
|
374 |
1 430,6 |
|
Croiseurs de combat 199 |
199 |
148,7 |
81 |
59 |
|
Croiseurs lourds |
333 |
92 |
210 |
54,5 |
|
Croiseurs légers |
295 |
30,1 |
354 |
29,8 |
|
Contre-torpilleurs |
485 |
35 |
627 |
40,7 |
|
Total |
1 621 |
2 318,6 |
1 944 |
4 674,5 |
* En millions de tonnes.
La flotte de la République populaire possède donc un avantage de deux contre un en termes de tonnage; pourtant son avantage global en nombre d'unités n'est que de un virgule deux contre un, bien que les navires de la FRM soient uniformément plus massifs à classe égale. Cette apparente contradiction résulte de la composition des deux forces. La Flotte populaire est conçue pour les guerres de conquête, mais aussi pour maintenir l'ordre dans l'immense sphère déjà passée sous la coupe de la République. Le grand nombre de bâtiments moyens que compte son ordre de bataille n'est pas censé étoffer le mur de bataille, où leur taille inférieure constituerait un sérieux handicap face à de véritables vaisseaux du mur; en fait, ils sont destinés à protéger les systèmes occupés contre toute unité plus petite qu'un navire du mur. (Ce détail revêt une importance capitale contre Manticore qui a toujours préféré les croiseurs de combat. En effet, l'accélération et la puissance de feu combinées du croiseur de combat en font l'outil idéal des raids sur les infrastructures industrielles orbitales des systèmes stellaires ennemis, et la FRM a élevé cette tactique au rang d'un art au fil des siècles.)
Les mêmes nécessités de maintien de l'ordre expliquent le plus grand nombre de contre-torpilleurs dans la Flotte populaire. De plus, les deux flottes disposent d'un grand nombre de BAL (bâtiments d'assaut léger) qui n'apparaissent pas dans les chiffres ci-dessus car leur puissance de combat individuelle est limitée et ils ne sont pas hypercapables, puisque exclusivement destinés à la défense locale.
Il faut également souligner — une fois encore malgré la masse supérieure de la plupart des engins de la FRM — que le mur de bataille havrien au complet (supercuirassés et cuirassés) compte quarante-neuf pour cent plus d'unités que celui de Manticore, pour un tonnage supérieur de cinquante-deux pour cent. On retrouve dans ces statistiques la nécessité pour Manticore de construire un plus grand pourcentage de cuirassés, plus petits et moins puissants. En effet, les cuirassés amputent moins son budget plus limité tout en étant moins longs à construire; de plus, Manticore a besoin de navires en nombre en plus du seul tonnage, pour des raisons de flexibilité tactique. Malgré cela, l'Amirauté manticorienne persiste dans son refus de construire des bâtiments de ligne plus petits et moins chers comme l'a fait la République populaire de Havre. D'après la FRM, si certaines concessions s'imposent pour étoffer les rangs, les navires modifiés sont trop petits et trop faibles pour entrer dans le mur de bataille; et Manticore, contrairement à Havre, ne peut s'offrir des millions de tonnes de pseudo bâtiments de ligne incapables de subir le gros des combats.
Le tableau suivant montre le déplacement moyen respectif des vaisseaux de dernière génération dans les deux flottes; il faut toutefois garder à l'esprit qu'il ne s'agit que de moyennes.
Tannage moyen en fonction de la classe
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Classe |
Manticore |
Havre |
|
Supercuirassé |
8 250 000 |
8 000 000 |
|
Cuirassé |
6 750 500 |
6 331 800 |
|
Bombardier |
|
4 500 000 |
|
Croiseur de combat |
878 900 |
856 800 |
|
Croiseur lourd |
325 000 |
300 000 |
|
Croiseur léger |
120 000 |
98 900 |
|
Contre-torpilleur |
85 000 |
76 400 |
La différence entre les tailles moyennes de coques s'impose comme une évidence, mais sa signification en termes de capacité de combat est mieux illustrée par la comparaison de deux navires de classe équivalente : le HMS Victoire et le navire havrien Sultan. Ce sont des croiseurs de combat de dernière génération, mais le Victoire jauge 879 000 tonnes et emmène un équipage de 2 105 personnes (fusiliers inclus) contre 858 000 tonnes et 1 695 hommes d'équipage pour le Sultan. Si le Victoire jauge à peine trois pour cent de plus, ses barrières latérales sont de dix pour cent plus résistantes que celles du Sultan et ses armes à énergie quinze fois plus massives (et beaucoup plus puissantes) à quantité égale.
Sur le plan offensif, le Sultan aligne neuf lasers, six grasers et vingt lance-missiles sur son flanc contre les huit lasers, dix grasers, deux torpilles à énergie et vingt-cinq lance-missiles du Victoire. Quant à l'armement de poursuite, celui du Sultan se compose de deux lasers et cinq lance-missiles à la proue comme à la poupe, tandis que le Victoire emporte quatre lance-missiles, deux grasers et un laser dans les mêmes positions.
Une partie de l'armement supérieur des navires manticoriens y trouve sa place aux dépens des munitions mais, bien que le Sultan embarque vingt-cinq pour cent de projectiles en plus, cet avantage est compensé par l'électronique et les assistants de pénétration plus performants de la FRM, qui rendent les missiles du Victoire de presque trente pour cent plus précis (et plus difficiles à arrêter), et par une cadence de tir plus élevée pour chaque lanceur.
Les deux bâtiments reflètent également des doctrines tactiques et des philosophies de construction différentes. La FRM conçoit ses croiseurs de combat comme éléments de protection des escadres de combat, mais elle les considère aussi comme capables d'opérations indépendantes. La doctrine havrienne, par contre, lie les croiseurs de combat au mur de bataille : pour elle, il s'agit d'éléments plus petits et plus rapides de la force de combat principale, destinés à jouer un rôle important dans les engagements massifs. La FRM considère qu'un croiseur de combat n'a qu'une faible espérance de vie face à des vaisseaux du mur et que les actions opposant deux croiseurs de combat sont brèves et violentes. En conséquence, ConstNav estime qu'il vaut mieux cire capable de lancer plus de missiles — et surtout des missiles plus peina tuner, — plus vite et embarquer des armes à énergie assez lourde; pour emporter la décision à courte distance plutôt de survivre plus longtemps que l'adversaire. Il tant également souligner que la flotte manticorienne, plus petite, compte prix; de deux fois plus de croiseurs de combat que celle des Havriens.
De toute évidence, dans tout combat contre un navire de même classe, les vaisseaux manticoriens tirent un énorme avantage de leur armement plus lourd, de leur équipement de guerre électronique plus performant et de leurs défenses actives globalement plus efficaces. Un seul Victoire aurait ainsi pu affronter deux Sultan avec une bonne chance de triompher.
Le personnel des deux flottes révèle une disparité presque aussi frappante. Des deux côtés, les corps d'officiers se composent de professionnels engagés pour une longue durée, mais Manticore, dans l'ensemble, se conforme aux principes établis par le commodore Édouard Saganami. On attend des officiers de la FRM qu'ils prennent des initiatives et on les y prépare, tandis que les officiers havriens se voient tenus en laisse par leurs supérieurs. Les amiraux manticoriens laissent en général à leurs subordonnés une liberté d'action considérable dans la limite de larges paramètres tactiques et stratégiques. Leurs homologues havriens soumettent leurs unités à une planification rigoureuse, centralisée, et s'attendent à être obéis. Il y a bien quelques exceptions au modèle — certaines frappantes —dans les deux flottes mais, dans l'ensemble, un commandant manticorien raisonne beaucoup plus facilement par lui-même 'qu'un Havrien. Plus important encore sans doute, la République ne pardonne pas facilement et elle est beaucoup plus politisée. Aucun officier havrien n'ose s'écarter ouvertement de la « ligne du parti » et, s'il ne se conforme pas aux ordres, sa carrière a toutes les chances de rapidement prendre fin. De plus, le favoritisme et le carriérisme sévissent de façon plus systématique au sein de la Flotte populaire que dans les rangs de la FRM, malgré les craintes compréhensibles des réformateurs manticoriens quant à sa tradition de patronage et de népotisme.
Il existe par ailleurs une énorme différence entre les matelots et non-cadres des deux flottes, car plus de soixante-dix pour cent du personnel des ponts inférieurs dans la marine havrienne sont des conscrits. Manticore, par contraste, a réussi à former des équipages composés uniquement de volontaires — dont un bon nombre déjà forts d'une expérience dans l'immense flotte marchande du Royaume — car la population a pris conscience de la t^ menace havrienne ». De plus, les officiers mariniers, épine dorsale de toute flotte, atteignent une durée de service dans la FRM deux fois supérieure à celle de leurs homologues havriens du fait des récompenses personnelles moindres qu'offre la Flotte populaire et du renouvellement plus fréquent des hommes dans une marine employant des conscrits.
Le niveau d'éducation des deux camps diffère également de façon marquée. La « démocratisation » progressive du système éducatif de la République populaire de Havre l'a affaibli, tandis que Manticore s'enorgueillit d'un système « méritocratique » dur, notamment pour ses programmes universitaires (deux éléments qui expliquent amplement la supériorité technologique prononcée de la FRM). Il est hélas vrai que les matelots les mieux formés de la Flotte populaire sont les conscrits de planètes conquises qui avaient terminé leurs études avant que les politiques éducatives centralisées de la République populaire de Havre viennent tourmenter leurs établissements d'enseignement.
Reste cependant un impondérable majeur qu'aucune des deux flottes ne peut quantifier avant le début du conflit.
La Flotte populaire se repose peut-être sur des conscrits mal formés (comparativement) pour constituer le gros de son personnel, mais elle est presque continuellement en guerre depuis plus d'un demi-siècle terrien. Certes, aucun de ses adversaires n'a été assez puissant pour lui résister longtemps, mais la flotte havrienne est forte d'une expérience opérationnelle sans égale. Inévitablement, ses équipages ont acquis une pratique du terrain susceptible de compenser leur infériorité initiale, et ses officiers croient en général en leur tradition victorieuse. Reste à voir si ces facteurs contrebalanceront l'entraînement intensif et la motivation du personnel manticorien, et seule l'épreuve du feu peut le révéler.