DOCTRINE ET CONCEPTION NAVALES

Au vingtième siècle de la Diaspora, comme c'est déjà le cas depuis sept siècles T, la conception des bâtiments de guerre est dictée par les capacités et les limitations des systèmes de propulsion.

Il se produit beaucoup moins d'affrontements en hyperespace qu'en espace normal, tout simplement parce que les vaisseaux s'y croisent rarement. Ils sont de ce fait optimisés pour le combat en espace normal, malgré les inconvénients tactiques majeurs qu'impose ce parti pris dans les rares occasions où des navires s'opposent en hyperespace.

Le mouvement en espace normal repose sur les bandes gravifiques propulsives, ces bandes à gradient de gravité générées par les impulseurs, situées au-dessus et au-dessous du bâtiment. Les lois de la physique de la propulsion par impulsion exigent que ces bandes convergent sans se rejoindre aux extrémités, laissant deux trous béants dont celui de poupe est beaucoup plus étroit que celui de proue. Puisque aucune arme connue n'est capable de pénétrer une bande gravitique, un vaisseau ne peut pas tirer sur une cible située directement au-dessus ou au-dessous de lui; de même, un tir dirigé sur lui d'en « haut » ou d'en « bas » se révèle inefficace.

Contrairement aux extrémités, il est possible de fermer les côtés des bandes gravifiques grâce à des remparts qui présentent un gradient de gravité beaucoup plus faible. Ces barrières latérales constituent la ligne de défense principale des bâtiments de guerre : presque impénétrables pour les missiles (malgré une compétition féroce entre les concepteurs d'assistants de pénétration et les ingénieurs qui s'efforcent de développer des barrières toujours plus résistantes), elles sont insensibles aux armes à énergie les plus puissantes tant que la distance demeure supérieure à quatre ou cinq cent mille kilomètres, soit environ quarante pour cent de la portée effective contre une cible sans barrières.

Le fait qu'un vaisseau ne peut pas davantage tirer à travers ses bandes gravitiques qu'on ne peut le toucher dicte également la disposition de son armement. Celui-ci est essentiellement regroupé sur les flancs, ne laissant aux extrémités qu'un faible armement de poursuite permettant de faire feu vers l'avant et l'arrière. L'équipement de poursuite, conçu pour couvrir les angles morts des bordées latérales, est généralement beaucoup plus léger que les batteries montées sur les flancs pour la simple raison qu'il doit tenir dans un volume de coque beaucoup plus réduit.

Il est impossible de percer des « trous » dans une bande gravitique, toutefois des portails (des sabords de batterie, dans le jargon de la Spatiale) peuvent s'ouvrir dans les barrières latérales d'un vaisseau afin de permettre à ses propres armes de tirer sans encombre. En théorie, les sabords de batterie représentent de dangereuses failles dans les défenses, mais ils constituent en pratique des cibles trop petites et éphémères (on ne les ouvre que le temps d'un tir) pour que l'ennemi les vise délibérément. Néanmoins, il arrive parfois (bien que très rarement) qu'un missile chanceux pénètre un sabord ouvert.

Cependant, même ce genre de coup n'inflige pas systématiquement des dommages. Un vaisseau doté de boucliers antiradiations et antiparticules militaires peut atteindre en toute sécurité une vitesse de 0,8 c tandis que les navires marchands s'équipent de générateurs de boucliers beaucoup plus faibles — et moins volumineux — afin de gagner en capacité de transport ce qu'ils perdent en vitesse de pointe. Mais la vitesse ne justifie pas à elle seule la puissance supérieure des boucliers militaires. En effet, ceux-ci servent également à combler l'espace entre les barrières latérales et la coque de façon à diminuer, voire annuler, l'effet d'un coup qui serait parvenu à percer les défenses principales.

Les contraintes de la propulsion par impulsion et le fait que les vaisseaux sont conçus pour tirer par le flanc conditionnent enfin la forme de la coque.

Les noyaux qui génèrent les bandes gravitiques doivent se trouver en des points très précis en fonction des dimensions du bâtiment. En principe, on les positionne à une distance des extrémités représentant douze à quinze pour cent de la longueur du vaisseau et au milieu en largeur. Malgré quelques rares exceptions, cela implique que presque tous les navires de guerre soient aplatis : des fuseaux à tête de marteau qui s'effilent au niveau des anneaux d'impulsion de proue et de poupe pour s'évaser à nouveau jusqu'à atteindre un quart de la largeur maximale du vaisseau aux extrémités. La capacité des navires de guerre à générer leur propre gravité interne permet aux concepteurs d'orienter le « bas » et le « haut » perpendiculairement à l'axe longitudinal du bâtiment, de sorte qu'on peut exploiter efficacement le volume interne et que les anciens termes de « pont supérieur » et « pont inférieur retrouvent un sens.

L'armement de poursuite doit être casé dans les extrémités évasées du fuseau, relativement à l'étroit. En général, l'armement de poursuite d'un vaisseau de guerre léger représente à peu près le tiers de la puissance de tir de ses flancs, mais cette 'proportion diminue en fonction inverse de la taille du navire. Les bâtiments réellement énormes, tels que les supercuirassés, peuvent équiper leurs flancs d'armes sur quatre à cinq étages; leur longueur atteignant sept à huit fois leur largeur maximale, chaque étage offre donc vingt-cinq à trente fois le volume d'armes destinées à la poursuite.

Le dessus et le dessous des vaisseaux ne portent pas d'armes bien qu'une partie de ces zones soit utilisée pour installer divers dispositifs de détection et de communication. Certaines flottes ont essayé de monter verticalement des lanceurs de missiles afin d'exploiter cet espace « perdu », mais les résultats n'ont en général pas convaincu. Les bandes gravitiques d'un bâtiment de ligne peuvent atteindre cent kilomètres de large, or aucun missile ne peut activer ses propres impulseurs à l'intérieur du périmètre d'impulsion de son vaisseau mère de peur que ceux-ci n'en affectent la propulsion. Et comme toute interférence entre eux vaporiserait les impulseurs du missile (et le missile tout entier), chaque projectile doit s'éloigner en ligne droite du vaisseau sur quatre-vingt-dix à cent kilomètres, trajectoire impossible pour une arme lancée verticalement.

Les lanceurs des flancs comportent de puissants guides massiques destinés à faire rapidement quitter aux missiles l'influence des bandes gravitiques et, en théorie, un lanceur vertical pourrait intégrer un guide massique à trajectoire interne incurvée afin de lancer le missile selon un angle qui lui permettrait de franchir les bandes gravitiques. En pratique, il demeure impossible d'aligner la trajectoire du missile sur celle prise par un projectile lancé depuis les flancs avec une précision suffisante, et le supplément de masse requis par un guide massique incurvé et plus long est rédhibitoire. Quant aux efforts consacrés à la conception de missiles qui se passeraient de guides massiques pour tirer leur accélération initiale de réacteurs conventionnels, ils se sont tous révélés décevants.

La doctrine navale et les tactiques appliquées en espace normal ont évolué en fonction des limites et des possibilités décrites ci-dessus. Évidemment, la proue et la poupe d'un navire — qui ne bénéficient pas de la protection des barrières latérales — constituent ses points les plus vulnérables et le rêve de tout tacticien en espace normal consiste à dessiner un T en croisant l'ennemi afin de lancer vers sa poupe ou sa proue béante une bordée à laquelle l'autre ne pourra répondre que par son armement de poursuite. Mais, les deux côtés en étant conscients, les occasions de former un T sont rares, même dans le cas de duels, et carrément inexistantes dans les affrontements entre flottes.

La situation tactique la plus courante est le duel de flanc, dans lequel les deux navires utilisent toute la puissance de leurs bordées contre l'adversaire. Toutefois, même dans ce cas, un commandant prudent n'oublie jamais l'impénétrabilité de ses bandes gravitiques. Dès que possible, il fait rouler son bâtiment pour que le feu qu'il ne peut pas éviter — notamment celui des missiles — s'écrase sur cette puissante défense. À distance réduite, les vaisseaux plus légers, beaucoup plus rapides à la manoeuvre étant donné leur masse inférieure, ressemblent souvent à des derviches tourneurs à force de rouler dans un sens puis dans l'autre pour alternativement utiliser leurs armes de flanc et priver l'ennemi d'une cible pour son propre feu.

Des tactiques aussi énergiques ne sont cependant guère pratiques lorsque deux flottes s'affrontent. Tout d'abord, les bâtiments de ligne, pouvant peser jusqu'à huit millions cinq cent mille tonnes, se montrent nécessairement plus lents quand il s'agit de rouler; mais, plis important encore, on a aussi vu le développement d'une formation connue sous le nom de « mur de bataille ».

Dans la mesure où il faut présenter son flanc à l'ennemi afin de lui envoyer les bordées les plus nourries possibles, les amiraux ont conçu une tactique consistant à empiler leurs bâtiments de ligne verticalement et en file indienne, en ne laissant entre eux que le périmètre de sécurité minimal requis par leurs bandes gravifiques. Cela a donné naissance au fameux « mur » — une formation souvent énorme, large d'un navire et qui peut s'étendre sur des milliers de kilomètres verticalement et horizontalement le long du vecteur de base de la flotte. À défaut de simplifier les manœuvres, cette formation permet au moins de soumettre l'ennemi à une puissance de feu maximale.

Hélas, le formalisme tactique encouragé par le mur de bataille rend également les engagements massifs indécis jusqu'à en devenir frustrants, à moins que l'une des forces ne soit tenue de rester par la nécessité de défendre une cible qu'elle ne peut abandonner, comme par exemple un système stellaire habité. Si l'une des forces en présence souffre plus que l'autre et n'a aucune raison stratégique impérieuse de combattre jusqu'à la mort, il suffit à son commandant de faire rouler les unités de son mur sur le flanc afin qu'elles ne présentent plus à l'ennemi que le dos ou le ventre de leurs bandes gravi-tiques, puis il peut consacrer ses efforts à la fuite. Un opposant qui se tournerait vers lui afin de s'approcher et de l'empêcher de partir (seule parade envisageable) courrait le risque de dessiner un T à ses dépens, permettant aux vaisseaux du mur adverse de rouler à nouveau et de faire donner leurs batteries vers la gorge béante de la force poursuivante —avec des conséquences fatales.

Dans les rares occasions où des vaisseaux de guerre s'affrontent en hyperespace, l'environnement tactique est radicalement différent. En règle générale, les navires stellaires en hyper restent dans la zone d'influence d'une onde gravitationnelle et utilisent leurs voiles Warshawski pour tirer leur accélération et leur décélération de l'onde, les propulsions à impulsion (celles des missiles y compris) se révélant inutilisables à proximité d'une onde gravitationnelle.

La voile Warshawski est une simple bande de contrainte gravifique modifiée très puissante, projetée sous la forme d'un disque formant un angle droit avec la coque au lieu de lui demeurer parallèle. La voile, tout aussi impénétrable qu'une bande gravifique, s'étend sur trois cents kilomètres dans toutes les directions (et jusqu'à cinq cents dans le cas des vaisseaux les plus massifs), ce qui accroît l'importance de l'armement de poursuite mais prive également le navire de la protection de ses bandes gravifiques contre les tirs venus d'en haut ou d'en bas. D'ailleurs, le bâtiment se trouve même dépourvu de barrières latérales car elles n'ont plus rien à quoi se fixer.

On pourrait donc s'attendre à ce que les amiraux évitent les ondes gravitationnelles lorsqu'ils se voient forcés de combattre en hyperespace, mais une telle décision revient à refuser le combat. En effet, un navire sous propulsion Warshawski dispose d'une accélération dix fois supérieure à celle que permettent les impulseurs. Que l'ennemi se retire de l'onde et les vaisseaux qui s'y sont maintenus peuvent s'enfuir en relative impunité.

Quelques flottes ont essayé d'équiper leurs bâtiments de ligne des générateurs de bulles — équivalents sphériques des barrières latérales — utilisés pour protéger les fortifications fixes. Elles comptaient mettre à profit ce système dans les combats en hyperespace, mais la place requise était rédhibitoire. L'unité ainsi équipée possédait un énorme avantage en hyperespace, mais le volume occupé par les générateurs amputait considérablement celui consacré aux armes, ce qui plaçait ce même navire dans une position beaucoup plus défavorable lors des affrontements en espace normal. Or le combat en n-espace constitue la dorme et celui en hyperespace l'exception, et aucune flotte n'a donc jamais construit une classe entière de vaisseaux dotés de générateurs de bulles.

Dans la mesure où les bâtiments de guerre sont à la fois privés de leur principale défense passive contre les bordées issues des flancs de l'ennemi et de leurs armes offensives à plus longue portée, la sagesse tactique conventionnelle exige un engagement de face, soit l'exact opposé du combat en espace normal. On part en effet du principe selon lequel, la zone située à l'avant ou à l'arrière d'une impénétrable voile Warshawski étant beaucoup moins étendue que la longueur exposée du navire, le rétrécissement de la zone cible (et donc la moindre vulnérabilité du vaisseau) compense largement toute perte de puissance de feu.

En termes de manœuvres, une fois le combat engagé en hyperespace, l'avantage d'une position haute ou basse peut devenir plus crucial encore que le T des batailles en espace normal. Si une partie de l'une des forces parvient à se retrouver « au-dessus » ou « en dessous » de son adversaire, elle peut viser le ventre ou le dos désarmés des vaisseaux ennemis sans essuyer de tir en retour.

Impossible de refuser le combat en faisant rouler son navire dans ces conditions, puisqu'il n'y a pas de bande gravitique derrière laquelle se cacher. De toute évidence, un amiral attaqué sous plusieurs angles à la fois en hyperespace se trouve en situation délicate.