CHAPITRE VINGT ET UN

Robert Stanton Pierre sortit son discret petit aérodyne de la ligne principale de circulation et laissa le contrôle d'approche de la tour Hoskins prendre en charge son ordinateur de vol. Il se cala dans son fauteuil et contempla les océans et les montagnes de lumière qui formaient La Nouvelle-Paris, capitale de la République populaire. Son visage affichait l'expression sinistre et dure qu'il s'interdisait à la lumière du jour.

Il y avait peu de circulation, si tard dans la nuit. D'une certaine façon, Pierre aurait préféré en voir davantage : il aurait pu se servir du mouvement des autres véhicules pour cacher le sien. Mais son planning officiel chargé ne lui permettait pas de s'éclipser pendant la journée, surtout avec les crétins de Palmer-Levy qui le surveillaient comme des rapaces.

Évidemment, ce n'étaient pas des rapaces bien malins. Sa bouche mince se déforma en un sourire ironique malgré la peine qu'il dissimulait au fond de son cœur. Si on leur montrait ce qu'ils attendaient, on pouvait compter sur eux pour le voir — et ne pas chercher plus loin. C'est pour cette raison qu'il avait tout fait pour qu'ils aient connaissance de ses rencontres avec le PDC. Le Parti pour les droits des citoyens appartenait au système depuis si longtemps que ses meneurs, à quelques rares exceptions près, étaient complètement dépassés, ce qui réduisait leur organisation à n'être plus qu'une couverture pratique pour ses véritables activités personnelles. Certes, le PDG se révélerait sans doute utile si l'occasion se présentait. Non, lorsqu'elle se présenterait. Seulement, il ne s'agirait pas de celui que Palmer-Levy (et la plupart des responsables du parti, d'ailleurs) connaissait.

Le contrôle d'approche amena l'aérodyne près du sommet de la tour, et Pierre concentra son attention sur l'édifice.

La tour Hoskins culminait à un peu plus de quatre cents étages et mesurait un kilomètre de diamètre un énorme hexagone creux, à l'armature d'acier et de béton céramisé, semé de points d'accès au trafic aérien, qui surgissait de la verdure en contrebas. À une époque, les tours de La Nouvelle-Paris — de petites villes à part entière — faisaient la fierté de la capitale, mais le béton céramisé de la tour Hoskins, prétendu indestructible, se fissurait et s'écaillait déjà après trente ans à peine. Vu de près, le bâtiment semblait lépreux, rapiécé et réparé à la va-vite. D'ailleurs, sans que ce soit évident depuis l'extérieur, Pierre savait que ses vingt-trois étages supérieurs avaient été fermés et abandonnés cinq années T auparavant car les canalisations avaient massivement cédé. Hoskins figurait encore sur la liste d'attente des équipes de maintenance qui s'occuperaient sans doute un jour de sa plomberie. En admettant, bien sûr, que les bureaucrates ne les envoient pas finalement s'occuper d'une < urgence » plus pressante (comme la piscine du président Harris)... ou que les techniciens ne démissionnent pas simplement après avoir décidé qu'il était plus facile de vivre sur l'AMV.

Pierre n'aimait pas la tour Hoskins. Elle lui rappelait trop le passé, et son échec à faire effectuer les réparations nécessaires, lui le puissant gérant d'AMV, le mettait en rage. Mais c'était son district de la capitale. Il contrôlait les voix des habitants de Hoskins, qui se tournaient vers lui pour obtenir leur part des bénéfices du système de protection sociale. Ce qui en faisait à leurs yeux un homme très important — et lui assurait une sécurité en ces lieux que même Palmer-Levy ne pouvait égaler... ou percer.

Il découvrit les dents tandis que le contrôle d'approche l'insérait dans le sommet creux de la tour et que son aérodyne s'enfonçait dans le puits mal éclairé.

Malgré la jeunesse physique qu'il devait au prolong, il avait quatre-vingt-onze ans T et se rappelait un autre temps. Il se battait alors pour quitter l'AIVIV, et la pourriture n'avait pas encore tout gagné. A l'époque, les canalisations de la tour Hoskins auraient été réparées en quelques jours, et l'annonce que les bureaucrates en charge de sa construction avaient utilisé des matériaux ne correspondant pas aux normes et enfreint les codes de construction de A à Z pour empocher d'énormes profits les aurait conduits devant les juges, puis en prison. Aujourd'hui, tout le monde s'en fichait.

Il enfonça un bouton à l'air innocent et l'aérodyne échappa au contrôle d'approche. Une manœuvre illégale – et théoriquement impossible – mais, comme pour tout le reste en République populaire de Havre, à condition d'y mettre le prix, on pouvait contourner tous les règlements qu'on voulait.

Il fit glisser l'appareil de côté jusqu'à un appartement abandonné au trois cent quatre-vingt-treizième étage et le posa sur la terrasse. Celle-ci n'était pas conçue pour de tels atterrissages, ce qui justifiait la petite taille et la légèreté de l'aérodyne.

Il est temps que quelqu'un répare la tour Hoskins, pensa Pierre en coupant les systèmes de navigation. Entre autres choses.

Wallace Canning leva la tête d'un mouvement rapide et nerveux. Des talons claquaient sur le sol nu et leur écho résonnait le long des couloirs vides jusqu'à donner l'impression que toute une légion invisible se dirigeait vers lui. Mais il avait assisté à bien des réunions du genre ces trois dernières années, même si les conditions étaient souvent moins extrêmes. Il ne cédait plus à la panique, et son pouls redevint normal lorsqu'il distingua une unique paire de pieds au cœur de ces échos. Un carré de lumière apparut.

Il s'adossa contre le mur et regarda le carré devenir un rayon qui balayait le sol tandis que l'arrivant descendait les marches de la mezzanine. À mi-chemin, le rayon se releva, clouant Canning au mur et lui faisant froncer les yeux sous son intensité. Il resta un instant braqué sur lui puis revint aux morceaux de plâtre tombés du plafond sur les escaliers. Il finit par atteindre le pied des marches et se dirigea vers Canning, puis Robert Pierre fit passer la torche dans sa main gauche pour tendre la droite.

« Ça fait plaisir de vous voir, Wallace », dit-il. Canning hocha la tête avec un sourire qui n'avait plus rien de forcé.

Vous aussi, monsieur », répondit-il. Quelques années plus tôt, il aurait eu du mal à donner du « monsieur » à un proie, même gérant d'allocation. Mais cette époque était révolue car Wallace Canning était tombé en disgrâce. Sa carrière diplomatique s'était soldée par un échec humiliant et même sa famille législaturiste n'avait pas réussi à lui en épargner les conséquences. Pire, elle n'avait même pas essayé.

Canning était devenu un symbole, un avertissement pour tous ceux qui échouaient. On l'avait dépouillé de son poste et de sa position sociale, banni dans un logement proie comme en abritait la tour Hoskins et condamné à rejoindre tous les mois la queue qui se formait pour l'obtention des chèques d'Allocation de minimum vital. On en avait fait un allocataire, mais un allocataire différent : son accent, ses expressions, jusqu'à sa façon de marcher ou de regarder les autres, tout le désignait comme différent aux yeux de ses nouveaux pairs. Rejeté par toutes ses anciennes connaissances, il était aussi fui par ceux dont il était devenu l'égal. Il ne lui restait plus alors que la haine et l'apitoiement.

Les autres sont arrivés ? demanda Pierre.

Oui, monsieur. Après examen du site, j'ai décidé d'utiliser le court de tennis plutôt que le grand gymnase : il ne comporte pas de lucarnes et je n'ai dû obscurcir que deux rangées de fenêtres.

Très bien, Wallace. » Pierre hocha la tête et lui asséna une claque sur l'épaule. Bon nombre des « meneurs » qu'il allait rencontrer ce soir auraient hésité pendant des heures à prendre une décision aussi simple que de déplacer le rendez-vous de quarante ou cinquante mètres, mais Canning s'était contenté d'agir. Ce n'était peut-être rien, mais l'instinct d'un meneur et son esprit d'initiative se révélaient toujours par des petits riens.

Canning allait partir vers le court de tennis, mais la main posée sur son épaule l'arrêta. Il se retourna vers Pierre, qui ne parvenait pas à masquer son inquiétude sous les étranges ombres qui jouaient sur son visage éclairé par en dessous.

« Vous êtes certain d'être prêt pour ça, Wallace ? » Il parlait à voix basse, presque gentiment, mais sur un ton pressant. « Je ne peux pas vous garantir que tous ces gens sont exactement ce qu'ils prétendent.

Je vous fais confiance, monsieur. » Il était difficile pour Canning de le dire et plus encore de le penser, mais c'était la vérité. Il ne s'accordait pas avec Pierre sur de nombreuses questions mais il lui faisait implicitement confiance. Il s'imposa de sourire. « Après tout, je sais que vous avez démasqué au moins une taupe de Séclnt. Si ça pouvait signifier que vous les avez toutes découvertes...

Je crains qu'il n'y ait qu'un seul moyen de le savoir, soupira Pierre en posant le bras sur les épaules de l'ex-législaturiste. Oh, et puis zut ! Allons-y. »

Canning acquiesça et écarta l'épais drap que son équipe avait tendu en travers d'une arche démesurée, ouvrant sur un court mais large passage entre les tourniquets et les caisses; Pierre suivit son guide jusqu'à l'autre extrémité, obstruée par un drap similaire, que Canning poussa de côté.

L'homme politique éteignit sa lampe torche car ils pénétraient dans une vague lumière. Leurs pas résonnaient sur le sol nu; il flottait une odeur de moisi et de renfermé. On aurait dit que le bâtiment était le cadavre d'un arbre immense, pourri de l'intérieur. La faible lueur de tubes lumineux très espacés les guida dans leur traversée du gymnase, le long du terrain de basket et des piscines couvertes d'une épaisse couche de poussière, jusqu'à l'élément central du complexe sportif depuis longtemps défunt.

Canning écarta un nouveau drap, et Pierre cligna des yeux. L'homme avait manifestement réussi à remplacer la plupart des ampoules récupérées par les locataires depuis l'abandon du court, et Pierre n'aurait pas pu souhaiter meilleur résultat. Les fenêtres obscurcies masquaient à tout observateur extérieur la lumière qui transformait le spacieux terrain de tennis en une scène illuminée. Le choix de ce monument délabré dédié à la corruption et à la mauvaise gestion était profondément symbolique, mais les hommes de Canning avaient créé une poche de lumière et d'ordre en son sein. Ils avaient même balayé et lavé, dépoussiéré les fauteuils des spectateurs et ôté les toiles d'araignée – et cela aussi était profondément symbolique. Malgré les risques auxquels s'exposaient tous les participants, la réunion n'avait pas cette aura de secret et de discrétion paranoïaque qui caractérisait les rencontres d'autres groupes clandestins.

Certes, se disait Pierre en descendant la tribune pour atteindre le niveau du court, la paranoïa et la discrétion restaient de rigueur, surtout dans une opération de ce type, mais aux moments cruciaux s'appliquaient d'autres critères. S'il réussissait cette nuit, cela justifierait tous les risques que Canning et lui-même avaient pris pour établir le décor et l'ambiance adéquats.

Et s'il échouait, bien sûr, Canning et lui « disparaîtraient » sans doute sous peu.

Il atteignit le terrain et se dirigea vers la petite table installée en son centre. Environ soixante-dix hommes et femmes le regardaient depuis les tribunes, et chaque visage exprimait un mélange unique d'angoisse et de curiosité. Les douze personnes du premier rang semblaient particulièrement tendues : des quatre-vingts membres du comité central du PDC, c'étaient les seuls en qui il avait assez confiance pour les inviter.

Il s'assit dans le fauteuil qui l'attendait et croisa les mains sur la table. Canning se plaça derrière lui. Pierre resta silencieux, laissant son regard glisser lentement sur tous les visages, s'arrêtant quelques instants sur chacun d'eux jusqu'au dernier. Puis il s'éclaircit la gorge.

« Merci d'être venus. » Sa voix résonnait dans la grande salle et il eut un sourire ironique. « Je me rends bien compte qu'il ne s'agit pas du lieu de réunion le plus pratique et je reconnais également avoir pris des risques en nous rassemblant tous au même endroit, pourtant cela m'a semblé nécessaire. Certains d'entre vous ne se sont jamais vus, mais je vous assure que j'ai personnellement rencontré chacun de ceux que vous ne connaissez pas. Si je ne leur faisais pas confiance, ils ne seraient pas ici. Bien sûr, je peux m'être trompé, mais...

Il haussa les épaules, et un ou deux membres de son public esquissèrent un sourire. Puis il se pencha en avant et toute légèreté disparut tandis que son visage se durcissait.

« La raison pour laquelle je vous ai conviés ici ce soir est simple. Il est temps pour nous de cesser de parler de changement et de commencer à agir. »

En réponse, ses auditeurs retinrent leur souffle. Il hocha lentement la tête.

« Chacun de nous est ici pour ses propres raisons. Je vous préviens que tous ne sont pas motivés par l'altruisme ou de grands principes — pour tout dire, ces qualités-là font de médiocres révolutionnaires. » Une ou deux personnes cillèrent à ce choix de mot et il eut un sourire glacial. « Pour réussir pareille entreprise, il faut un immense engagement personnel. Les principes, c'est bien beau mais ça ne suffit pas. Et je vous ai sélectionnés parce que vous avez tous ce petit plus. Qu'il s'agisse d'indignation personnelle, de colère contre ce qu'on vous a fait subir, à vous ou à l'un de vos proches, ou encore de simple ambition, cela importe peu. Mais vous êtes portés par votre motivation et assez intelligents pour agir. je crois que cela vaut pour chacun d'entre vous. »

Il s'adossa, les mains toujours sur la table, et laissa le silence s'étirer quelques instants. Il reprit d'une voix dure et froide :

« Pour votre information, mesdames et messieurs, je n'irai pas prétendre avoir entretenu des sentiments nobles ou altruistes lorsque j'ai contacté le PDC et l'UDC. C'était plutôt l'inverse, d'ailleurs. Je cherchais à protéger mon pouvoir; et pourquoi aurais-je dû m'en priver ? J'ai passé soixante ans à assurer mon actuelle position au Quorum. Il était naturel de surveiller mes flancs, et c'est ce que j'ai fait.

» Mais j'avais aussi d'autres raisons. Il faut être aveugle pour ne pas remarquer que la République populaire de Havre est en difficulté. Notre économie est pour ainsi dire inexistante et notre productivité chute régulièrement depuis plus de deux siècles T; nous ne survivons qu'en jouant les parasites, en soutirant nos moyens de subsistance aux systèmes stellaires que notre "gouvernement" conquiert pour remplir les caisses. Pourtant, plus nous grossissons, plus le système devient bancal. Les législaturistes sont divisés en factions qui protègent chacune son petit coin de gazon, et la Flotte est sur-politisée. Nos prétendus "dirigeants" se battent pour obtenir la plus grosse part du gâteau et, pendant ce temps, les infrastructures de la République pourrissent sous leurs pieds, à l'image de cette tour. Et personne ne semble s'en préoccuper. Ou, du moins, personne ne semble savoir comment arrêter le processus. »

Il se tut, laissant son public digérer ses paroles, puis il reprit sur un ton plus calme mais aussi plus cinglant.

« Je suis plus vieux que la plupart d'entre vous. Je me rappelle une époque où le gouvernement devait rendre des comptes, ne fût-ce qu'au Quorum du peuple. Ce n'est plus le cas. On me considère comme un homme puissant au sein du Quorum, et je peux vous dire que nous sommes devenus une assemblée de béni-oui-oui. Nous faisons ce qu'on nous demande, quand on nous le demande. En retour, nous recevons nous aussi notre part du gâteau et, de ce fait, nous laissons les législaturistes formuler des plans et des politiques dictés par leurs intérêts et non les nôtres. Des plans qui mènent la République tout entière droit à la catastrophe.

A la catastrophe, monsieur Pierre ? »

La question lui fit lever la tête. Elle émanait d'une blonde frêle au premier rang, vêtue à la façon tapageuse des allocataires. Toutefois, la coupe de ses vêtements était subtilement moins baroque et son visage ne portait pas le maquillage outrancier en vogue.

À la catastrophe, oui, madame Ransom, répéta calmement Pierre. Regardez autour de vous. Tant que le gouvernement maintient l'AMV au-dessus de l'inflation, les gens sont contents; mais regardez la structure qui sous-tend le système. Les immeubles partent en morceaux, les services publics sont de moins en moins fiables, notre système éducatif est pitoyable, la violence des gangs fait partie de la vie quotidienne dans les tours groles. Mais l'argent continue d'aller à l'AMV, aux divertissements... et à la Sécurité interne. Il sert à nous rendre gras et heureux, et à maintenir les législaturistes au pouvoir, au lieu de permettre investissements et réparations.

» Et même sans parler de l'économie civile, prenez l'armée. La Flotte absorbe un pourcentage démesuré de notre budget total, et les amiraux sont aussi corrompus et intéressés que nos maîtres politiques. Pire, ils sont incompétents. »

Plusieurs participants se regardèrent à cette dernière phrase grinçante, et ses poings se serrèrent. Mais Ransom n'en avait pas terminé.

Suggérez-vous que la solution consiste à démanteler le système tout entier ? » demanda-t-elle. Il eut un grognement ironique.

« Impossible », répondit-il. Ses auditeurs se détendirent perceptiblement. « Nul n'y parviendrait. Nous avons mis deux siècles à en arriver là. Même si nous le souhaitions, nous ne pourrions pas tout défaire en une nuit. L'AMV est une réalité quotidienne et le restera encore longtemps. Quant au besoin de piller d'autres planètes pour remplir un tant soit peu les caisses – soyons honnêtes, c'est exactement ce que nous faisons –, nous ne nous en débarrasserons pas avant des dizaines d'années, quels que soient les changements que nous imposerons à notre économie. Si nous essayons d'enlever trop de briques à la fois, la structure tout entière va s'effondrer sur nos têtes. Cette planète ne peut même pas se nourrir sans apports extérieurs ! A votre avis, que se passerait-il si nous étions soudain privés des revenus du commerce extérieur qui payent notre subsistance ?

Seul le silence lui répondit, et il hocha la tête d'un air sinistre.

« Exactement. Les partisans de réformes radicales feraient bien de comprendre dès maintenant que notre tâche sera longue et difficile. Et ceux qui s'intéressent moins aux réformes qu'au pouvoir – il y en a dans cette salle, ajouta-t-il avec un mince sourire – doivent se mettre dans la tête que, sans réforme, d'ici dix ans il n'y aura plus de pouvoir à exercer. Les réformateurs ont besoin de pouvoir pour agir, et ceux qui courent après le pouvoir ont besoin de réformes pour survivre. Gardez-le tous à l'esprit. Une fois que nous aurons renversé les législaturistes, nous pourrons débattre de décisions politiques ; pas avant. C'est compris ? »

Il balaya l'assemblée d'un regard froid, et des murmures d'approbation lui parvinrent.

« Très bien. » Il se pinça l'arête du nez et reprit, la main toujours devant le visage : « Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai rassemblés aujourd'hui pour vous dire tout ça. Eh bien (il baissa la main et son regard se durcit), il y a une raison. Vous avez tous entendu parler des incidents qui nous opposent aux Manticoriens, n'est-ce pas ? » Une fois de plus, l'assistance acquiesça et il émit un grognement amer. « Évidemment que vous en avez entendu parler. Le ministère de l'Information publique les exploite à fond et entretient une ambiance de crise pour que les gens se tiennent tranquilles. Mais ce que le ministère vous cache, c'est que les Manticoriens n'en sont pas responsables. C'est nous qui orchestrons délibérément ces incidents, préliminaires à une attaque en force contre l'Alliance manticorienne.

Quelqu'un s'étrangla et Pierre hocha la tête.

« Eh oui, ils vont enfin se lancer – après avoir laissé les Manticoriens renforcer leur armée et affermir leurs positions. Ça ne ressemblera à aucune de nos "guerres" précédentes. Les Manticoriens sont trop forts et, franchement, nos propres amiraux trop incompétents et trouillards. » La douleur déformait son visage, mais il le disciplina et se pencha sur la table.

« Ces idiots de l'Octogone ont mis sur pied une "campagne" et l'ont vendue au gouvernement. Je n'en connais pas tous les détails mais, même s'il s'agissait du meilleur plan jamais conçu, je ne ferais pas confiance à notre Flotte pour l'exécuter. Pas contre une armée aussi efficace que la FRM. Et je sais de source sûre qu'ils ont déjà connu plusieurs désastres dans les phases préliminaires – des désastres qu'ils dissimulent même au Quorum. »

Il observa son public d'un air sinistre et poursuivit d'une voix plus que grinçante, déformée par la haine. Ses yeux lançaient des éclairs.

« Parmi ces désastres, l'un me concernait personnellement. Mon fils et la moitié de son escadre ont été détruits – annihilés – lors d'une de ces "provocations mineures". On les a jetés, gâchés pour rien, et ces salauds refusent de reconnaître ce qui s'est passé ! Si je ne disposais pas de mes sources personnelles dans l'armée... » Il s'arrêta et regarda ses poings serrés sur la table; un silence de mort régnait dans la salle.

« Voilà, vous connaissez ma motivation, messieurs dames, dit-il enfin d'une voix froide et calme, Je n'avais pas besoin de plus pour passer de la réflexion à l'action. Toutefois, si personnelles soient mes raisons, elles n'invalident en rien mes propos et ne me poussent pas vers une entreprise folle et téméraire. Je veux que les salauds qui ont tué mon fils pour rien payent et, pour ça, je dois réussir. Ce qui signifie que vous devez tous réussir avec moi. Ça vous intéresse ?

Il leva les yeux vers ses auditeurs et examina leurs visages tandis qu'ils enregistraient son défi. Il y lut la peur, l'angoisse et la tentation, et sut qu'il avait gagné.

« Très bien, dit-il doucement, éliminant toute trace de douleur de sa voix. À nous tous, plus mes autres contacts – dont ceux que j'ai mentionnés au sein de l'armée –, nous avons la capacité de réussir. Pas tout de suite. Il faut attendre les conditions idéales, la séquence d'événements propice, mais le moment approche. Je le sens. Et pour ce moment-là, nous avons un atout dans notre manche.

Un atout dans notre manche ? » répéta quelqu'un. Pierre éclata de rire.

« Plusieurs, en réalité, mais je pensais à l'un d'eux en particulier. » Il désigna Canning, qui se tenait toujours derrière lui. « Ceux d'entre vous qui ne connaissaient pas monsieur Canning avant ce soir l'ont tous rencontré. Ce que vous ignorez sur son compte – et qu'il a accepté de me laisser révéler –, c'est qu'il travaille pour Constance Palmer-Levy en tant qu'espion de la Sécurité intérieure. »

Une douzaine d'individus bondirent soudain sur leurs pieds, sous le choc. Deux d'entre eux prirent même la direction de la sortie, mais la voix de Pierre claqua comme un fouet au milieu de la confusion générale.

« Asseyez-vous ! » Son autorité sèche les figea sur place et il les fusilla du regard dans le silence.

« Croyez-vous que Wallace m'aurait permis de vous le révéler s'il comptait nous trahir ? Et, dans ce cas, les hommes de Séclnt ne nous auraient-ils pas attendus à notre arrivée ? Bon sang, c'est lui qui a tout préparé pour ce soir ! »

Il soutint leur regard, rayonnant de mépris face à leurs doutes, sans préciser qu'en laissant Canning tout arranger il testait une dernière fois la fiabilité de l'ancien législaturiste.

Ceux qui s'étaient levés se rassirent, et les deux fuyards revinrent vers les autres, penauds. Pierre attendit qu'ils aient tous retrouvé leur place, puis il hocha la tête.

« C'est mieux. Bien sûr, il a été introduit dans le PDC en tant que taupe. Et peut-on lui reprocher d'avoir accepté ? Ils lui ont tout pris, ils l'ont disgracié et humilié; puis ils lui ont offert un moyen de tout retrouver. Et pourquoi aurait-il ressenti la moindre obligation envers vous ? Vous étiez l'ennemi, pas vrai ? Des traîtres et des fauteurs de troubles qui cherchaient à détruire le monde dans lequel il avait grandi.

» Ils n'avaient pas prévu ce qui se produirait une fois qu'il serait dans la place. » Il leva les yeux vers un Canning tendu, la mâchoire serrée. « II savait parfaitement qu'ils le manipulaient, et ils ne lui avaient laissé aucune raison de se sentir des obligations envers eux non plus.

» Alors il a écouté et répété, comme un bon petit espion, mais il réfléchissait à ce qu'il répétait – et à qui. Aucun de ceux dont il attendait l'aide n'avait levé le petit doigt pour lui. À votre avis, quels sentiments lui inspirait ce système ? »

Tout le monde fixait Canning, et l'ancien diplomate leva le menton, croisant les regards avec passion.

« Et puis, une nuit, il m'a vu rencontrer deux responsables de cellules de l'UDC et il ne l'a pas signalé. Je le sais parce que j'ai lu son rapport. » Pierre se fendit d'un sourire comme deux ou trois personnes le regardaient, surpris. « Eh oui, Wallace n'est pas mon seul contact au sein de Séclnt. Alors, quand il a décidé de me révéler ce qu'il était, je savais qu'il disait la vérité, au moins sur sa relation avec Séclnt.

» C'était il y a trois ans, messieurs dames. Depuis, je ne l'ai jamais pris en défaut, en train de mentir ou de me dissimuler des informations. Bien sûr, il savait que je le testais. S'il avait été une taupe, il se serait sans doute donné beaucoup de mal pour maintenir sa couverture, mais il n'aurait pas réussi pendant si longtemps. Pas avec les tentations auxquelles je l'ai soumis pour le pousser à me trahir. Comme nous tous, il a ses propres motivations, mais j'ai totalement confiance en lui, et c'est en grande part grâce à lui que nous pourrons réussir.

Comment? » fit une voix. Pierre haussa les épaules.

« Il est arrivé plus près de moi et de mes contacts au PDC qu'aucun autre espion de Palmer-Levy. Depuis le mois dernier, il fait même partie de mon état-major. Nos adversaires savent que Canning connaît nies faits et gestes de l'intérieur, et nous avons soigneusement veillé à ce que tous ses rapports soient exacts. Bien sûr (il sourit à nouveau), ils ne se rendent pas compte qu'il ne leur raconte pas tout. »

Quelqu'un se mit à rire en comprenant soudain, et Pierre acquiesça.

« Précisément. Ils ont tellement confiance en lui qu'ils en ont fait leur source d'information majeure sur ma personne, et il leur dit exactement ce que je veux qu'ils entendent. Tous les employés de Séclnt ne sont pas des idiots et il demeure vital de préserver notre sécurité, mais nous disposons là d'une ressource inestimable – qui de plus a une connaissance intime des mécanismes de notre "gouvernement". Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai parlé d'un atout dans notre manche ?

Un léger murmure d'approbation lui répondit. Il le laissa passer et se pencha une fois de plus sur la table avant de reprendre d'une voix douce :

« Bien, il est temps de nous engager. La guerre contre Manticore approche. Nous n'avons aucun moyen de l'arrêter, même si nous le voulions, mais si la Flotte continue sur sa lancée, le conflit tournera à la catastrophe. Or les catastrophes, messieurs dames, offrent leur chance aux révolutions. Si nous voulons en tirer parti, nous devons nous mobiliser et concevoir nos plans dès maintenant. À vous tous, outre mes contacts dans l'armée et la Sécurité, vous représentez tous les éléments dont nous avons besoin pour réussir — si vous vous engagez sincèrement à travailler avec moi à partir de cet instant. »

Il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en tira une feuille de papier. Il la déplia et les regarda de ses yeux froids d'un air de défi.

« C'est précisément ce à quoi vous liera ce serment, messieurs dames. » Il le brandit, leur laissant voir les quelques lignes nettes — et les deux signatures qui les accompagnaient. Il découvrit les dents.

« Wallace et moi avons déjà signé, poursuivit-il sereinement. Si Séclnt met la main là-dessus, lui et moi sommes des hommes morts, mais ce document prouve notre engagement. Maintenant il est temps d'apporter la preuve du vôtre. » Il posa la feuille sur la table et ôta le capuchon d'un stylo. « Une fois que vous aurez signé, vous ne pourrez plus revenir en arrière. J'ai toutes les raisons du monde de garder ceci en sécurité, et je vous promets de le faire. Mais si l'un d'entre nous trahit les autres, si l'un d'entre nous fait une connerie et mène involontairement Séclnt jusqu'à nous, ce document sera trouvé. Chacun de nous sait que les autres sont au courant. Et que nous nous engageons à agir jusqu'au bout.

Il posa le stylo sur la feuille et s'adossa, observant son public en silence. Sur plus d'un visage blême perlait la sueur, et le silence s'étirait sans fin. Puis une chaise crissa sur le sol.

Cordélia Ransom fut la première à venir signer.