CHAPITRE DIX-HUIT

L'amiral Parnell contemplait la baie d'observation lorsque sa navette se posa sur DuQuesne Central, principal astroport de la troisième plus grosse base navale havrienne. L'immense structure militaire (nommée d'après l'homme qui avait transformé la République en État impérialiste) était l'industrie dominante — la seule, en fait — d'Enki, unique planète habitable du système de Barnett. Plus d'un million de fusiliers et de marins étaient stationnés de façon permanente sur Enki, et le système regorgeait de navires de guerre de toutes classes, le tout protégé par d'imposantes fortifications.

Parnell avait observé ces navires depuis le pont du croiseur lourd qui l'avait amené à Barnett et des sentiments mitigés l'animaient : il était impressionné, mais aussi conscient du risque auquel il exposait sa marine, excessif à son goût.

Comme il l'avait dit des mois plus tôt au président Harris, il n'avait pas vraiment envie d'affronter Manticore. À l'inverse des précédentes victimes de la République, le royaume stellaire avait eu le temps et les responsables qu'il fallait pour se préparer. Malgré le pacifisme confus de certains hommes politiques, les sujets de Manticore étaient en général unis derrière leur reine, têtue et déterminée jusqu'à l'obsession. Riches, ils avaient pu acquérir une puissance de feu effrayante, et l'ampleur de leur système d'alliances mettait la Flotte populaire face à une menace de dimension nouvelle. Contrairement aux conquêtes précédentes de Havre — des États mono-systèmes — l'Alliance ne pouvait être vaincue en une action rapide et propre, à moins de lui porter un coup direct au cœur; or se ruer sur Manticore sans protéger les flancs et les arrières de la Hotte, c'était courir à la catastrophe.

Non, s'ils voulaient le royaume stellaire, ils devraient se battre pour l'obtenir. Et en premier lieu briser ses défenses aux frontières et annihiler are bonne partie de sa flotte par la même occasion.

L'amiral quitta son siège lorsque le mécanisme d'amarrage s'enclencha. Il saisit sa mallette, fit un signe de tête à l'équipe de sécurité qui l'accompagnait partout et emprunta la rampe de la navette avec un sourire qui masquait son appréhension.

L'immense salle de guerre de la base DuQuesne était plus luxueusement meublée encore que la salle de planning opérationnel de l'Octogone, et l'état-major de Parnell formait un arc silencieux derrière lui tandis qu'il étudiait les écrans de statut. Il avait pris l'habitude d'absorber lui-même les données brutes. Cela irritait certains de ses subordonnés, il le savait, mais il n'agissait pas ainsi par défiance. S'il n'avait pas cru en leurs compétences, ils seraient encore chez eux, mais même les meilleurs commettent des erreurs. Il en avait déjà relevé plus d'une dans sa carrière et, tout en sachant qu'il ne pouvait pas humainement assimiler tous les détails, au fil des années il s'était entraîné à digérer un aperçu général de la situation.

Il y avait moins de rapports annonçant de nouveaux déploiements manticoriens qu'il ne l'aurait souhaité, mais ils lui donnaient bon espoir Des mouvements étaient signalés tout le long de la frontière, et l'opération Argus avait donné de meilleurs résultats qu'il ne l'aurait cru quand on la lui avait proposée. Argus ne permettait pas d'amasser les informations rapidement, mais celles qu'elle fournissait se révélaient étonnamment détaillées et, si le reste de l'opération était réalisable, c'était uniquement grâce i cet aperçu des schémas opérationnels classiques de la FRM. De plus, Argus le réconfortait. La supériorité constante du matériel manticorien avait fini par prendre des proportions démesurées dans son esprit et il se réjouissait de voir l'excès de confiance de l'ennemi se retourner contre lui.

Il remarqua avec satisfaction l'arrivée de nouvelles unités de la FRM à Zuckerman, Dorcas et Minette. D'autres rapports indiquaient le renforcement substantiel des escortes et des patrouilles aux frontières. Tant mieux. Chaque navire occupé dans ces régions serait une épine de moins dans son pied quand les choses sérieuses commenceraient.

Les informations en provenance de Seaford 9 le satisfaisaient beaucoup moins. Bien sûr, vu le volume spatial qu'occupait cette maudite Alliance, elles étaient périmées, mais elles restaient aussi terriblement vagues. Toutefois, Rollins savait la situation critique; il s'efforçait sans nul doute en ce moment d'affiner ses données, à moins qu'il ne l'ait déjà fait.

Parnell parcourut du regard les dernières estimations des services de renseignement (estimations pifométriques, se dit-il, désabusé) quant à la puissance actuelle de la flotte basée dans le système mère de Manticore. Aucun moyen de vérifier l'exactitude de ces données-là, mais de toute façon elles ne revêtaient pas encore d'importance vitale.

Il se tourna vers les tableaux récapitulant les incursions des phases un et deux ainsi que leurs résultats et, pour la première fois depuis son entrée dans le centre opérationnel, il fronça les sourcils et jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

« Commodore Perot.

Monsieur ? répondit le chef d'état-major

Que s'est-il passé à Talbot ? » demanda Parnell. Perot fit la grimace.

« Nous l'ignorons, monsieur. Les Manticoriens n'en ont rien dit, mais les vaisseaux de l'amiral Pierre doivent être tombés dans un piège.

Quelque chose d'assez gros pour tous les détruire ? murmura Parnell pour lui-même. Perot acquiesça, l'air encore plus penaud.

« Sans doute, monsieur.

Mais, bon sang, comment ont-ils fait ? » Parnell se frotta le menton et jeta un regard perplexe à la mention STATUT INCONNU figurant à côté des noms de quatre des meilleurs croiseurs de combat havriens. « Pierre aurait dû parvenir à éviter ce qu'il n'était pas capable d'affronter. Pouvaient-ils connaître à l'avance l'heure et le lieu de son arrivée ?

Nous ne pouvons pas totalement exclure cette possibilité, monsieur, mais même l'amiral Pierre ignorait son objectif avant d'ouvrir ses ordres scellés. Et l'autre volet de l'opération, à Poicters, s'est déroulé sans accroc. Le commodore Yuranovich a détruit un croiseur de classe Chevalier stellaire à l'endroit précis où il comptait le trouver. Comme vous pouvez le constater (Perot désigna les informations situées sous le nom des vaisseaux engagés à Poicters), il a subi des dommages plus importants que prévu – je crains que le Barberousse et le Sinjar ne restent au radoub un certain temps – mais les Manticoriens ne semblaient se douter de rien. Dans la mesure où les deux pans de la mission bénéficiaient de mesures de sécurité similaires, nous pensons qu'ils ne savaient pas non plus que Pierre arrivait.

Une coïncidence, alors », fit simplement Parnell. Perot haussa légèrement les épaules.

« Pour l'instant, c'est notre seule explication, monsieur. Les prochaines données Argus concernant Talbot seront relevées en fin de semaine prochaine; nous devrions avoir un peu plus d'informations à ce moment-là. Nos bébés couvrent la zone dans laquelle l'interception devait avoir lieu.

Mouais. » Parnell se frotta le menton avec plus de vigueur. « Les Manticoriens ont-ils répondu à la perte du Chevalier stellaire ?

Ils n'ont rien dit mais ont fermé le nœud à nos navires, expulsé tous nos courriers diplomatiques de l'espace de l'Alliance, sans explication officielle, et entrepris de suivre et harceler nos convois traversant le territoire de l'Alliance. Un incident s'est produit à Casca, mais nous ne savons pas avec certitude qui l'a provoqué. Officiellement, Casca fait partie des non-alignés, pourtant ils ont toujours penché vers Manticore et, d'après certains de mes analystes, les opérations de la phase un pourraient bien avoir poussé les autorités locales à paniquer et demander la protection du Royaume. Notre commandant en poste sur place a échangé un tir à grande distance avec une escadre de croiseurs de la FRM avant de s'enfuir. » Perot haussa de nouveau les épaules. « Difficile de lui en vouloir : il n'avait rien de plus gros qu'un contre-torpilleur. Ils l'auraient mangé tout cru s'il s'était obstiné. »

Parnell acquiesça, plus calme en apparence qu'en réalité. La tension montait et Manticore commençait à répondre, sans toutefois déposer de plainte diplomatique officielle. C'était peut-être bon signe, ou mauvais. Soit le Royaume savait exactement ce qui se passait et choisissait de se taire pour ne pas informer l'ennemi de sa réponse avant que celle-ci soit prête. Soit la FRM ne savait pas ce qui se tramait ni quelle tuile allait lui tomber dessus. Et si elle pensait que les incidents et provocations n'étaient que les prémices d'une opération de plus grande envergure, elle pouvait attendre d'avoir compris sa nature avant de porter plainte.

Dans tous les cas, les Manticoriens avaient manifestement décidé que se plaindre ne servirait à rien, et la façon dont leurs forces se redéployaient un peu partout – et pas seulement çà ou là – indiquait sans doute que les commandants de station avaient reçu de nouveaux ordres. Quant à ses rapports fragmentaires sur les mouvements de troupes, ils soulignaient un repositionnement des unités consécutif à ces nouveaux ordres. Maintenant, s'ils pouvaient continuer...

Son regard se porta de nouveau sur l'absence totale d'informations nouvelles en provenance de Seaford 9 et il grimaça.

Bien, mesdames et messieurs, dit-il finalement en se tournant vers ses subordonnés, mettons-nous au travail. »

Il ouvrit la marche vers la salle de conférence, où le commodore Perot commença un exposé détaillé. Parnell l'écouta attentivement, hochant la tête à l'occasion. Tout au fond de lui, il sentait la décision finale approcher à chaque battement de cœur.

En théorie, il devrait être impossible de localiser et d'attaquer les navires commerciaux d'un ennemi en hyperespace. La portée effective maximale des scanners s'y trouve réduite à vingt minutes-lumière, l'hyperespace est vaste, et même la connaissance des heures de départ et d'arrivée d'un convoi ne devrait pas être d'une grande utilité.

Toutefois, les apparences peuvent se révéler trompeuses. Certes, l'hyperespace est très vaste, pourtant presque tout le trafic qu'il abrite passe par les autoroutes que constituent les ondes gravitationnelles, les bâtiments tirant leur énergie et leur accélération extravagante de leurs voiles Warshawski. Les connexions navigables d'un système stellaire vers un autre sont comptées et les points de passage optimum connus de la plupart des marines. De même les endroits à éviter du fait de leur niveau élevé de turbulences. Le pirate qui connaît les horaires d'un navire donné n'a pas vraiment besoin de son itinéraire. Il lui suffit d'utiliser les mêmes tables astro que le commandant de sa cible afin de déterminer sa trajectoire probable assez précisément pour l'intercepter.

Quant à ceux qui n'ont pas la chance de disposer des données nécessaires, il leur reste quelques recours. Ainsi, les capitaines de navires marchands préfèrent de loin rester sur leur onde gravitationnelle (une vague, comme disaient les marins) jusqu'à la translation finale : cela limite les dépenses énergétiques tout en réduisant les contraintes structurelles et physiologiques. En conséquence, les pirates se postent souvent au point d'intersection entre une vague et l'hyperlimite d'une étoile, attendant qu'une proie arrive sur eux.

Et si tout le reste échoue, on peut toujours compter sur la chance. C'est à sa sortie de l'hyperespace qu'un vaisseau est le plus vulnérable : à une vélocité de base faible s'ajoute la saturation des systèmes de détection, submergés par l'afflux soudain de données sur l'espace normal. De plus, les générateurs hyper mettent une dizaine de minutes au moins à boucler le cycle de transit, interdisant tout retour en hyperespace pour fuir une éventuelle menace. À défaut de règle inviolable, la norme consiste à effectuer sa translation sur le plan de l'écliptique du système d'arrivée, donc un pirate patient n'a qu'à placer son bâtiment en orbite stellaire juste à l'hyperlimite, réduire ses émissions et sa puissance au niveau minimum, et attendre qu'un transporteur bien gras et insouciant opère une translation dans son enveloppe d'interception. En l'absence d'émissions pour trahir sa présence, un bâtiment aussi petit qu'un navire de guerre est très difficile à repérer, et plus d'un malheureux capitaine de la marine marchande ne s'est rendu compte du danger qu'à l'arrivée de la première salve de missiles.

Mais le croiseur lourd havrien Glaive et ses acolytes n'avaient pas besoin de ces techniques de chasse approximatives, pensait le capitaine Theisman. Grâce aux services de renseignement havriens, le commodore Reichman connaissait les horaires exacts de sa proie. En fait, l'officier tactique de Theisman avait repéré le convoi de cinq vaisseaux et son escorte des heures plus tôt, tandis que l'escadre du Glaive se cachait tranquillement dans une e bulle » fort pratique de la vague locale. Elle leur avait permis de laisser passer le convoi sans être vus, avant d'engager une poursuite.

Theisman n'aimait pas cette mission, en partie parce qu'il n'appréciait ni le commodore Annette Reichman ni les tactiques qu'elle appliquait. Si on lui avait laissé le choix, il n'aurait attaqué le convoi que six années-lumière plus loin, au moment où il aurait dû opérer une transition entre deux vagues en utilisant ses impulseurs. Reichman en avait décidé autrement — et, d'après lui, son choix était stupide —, pourtant cela n'expliquait qu'une partie de son aversion pour cette mission. Il était avant tout officier de marine; en tant que tel, son instinct lui dictait de protéger les transporteurs, et le fait que deux des cibles de l'escadre n'étaient pas de simples navires marchands n'arrangeait rien à l'affaire. Mais on lui avait demandé beaucoup de choses qu'il n'approuvait pas au cours de sa carrière, alors, s'il devait se plier aux ordres, il préférait exécuter correctement sa tâche... en admettant que Reichman le laisse faire.

Il se tenait sur le pont du Glaive, silencieux, le front plissé, en attendant le prochain ordre du commodore. Les Manticoriens étaient forts, comme le prouvait sa douloureuse expérience personnelle, pourtant Reichman semblait confiante. Peut-être plus que la situation ne l'y autorisait. Certes, l'escorte ne consistait qu'en deux croiseurs légers et trois contretorpilleurs, mais le combat en hyperespace ne ressemblait pas à un engagement en espace normal. L'essentiel de l'avantage défensif des vaisseaux plus lourds disparaissait ici, or Reich-man ne semblait pas se soucier de la vulnérabilité accrue de son escadre, ce qui inquiétait Theisman.

Toutefois, la situation tactique évoluait dans l'ensemble selon les prévisions du commodore. Disposant de peu de vaisseaux, le commandant de l'escadre manticorienne avait opté pour un déploiement en avant des transporteurs, ne laissant qu'un seul navire pour couvrir leurs arrières, c'est-à-dire le vecteur présentant théoriquement la menace minimale. Mais Reichman n'avait pas besoin d'effectuer une interception de front. Pour des raisons de sécurité, un navire marchand ne pouvait pas dépasser 0,5 c en hyperespace. Cela correspondait à une vélocité effective en espace normal de plusieurs centaines de fois la vitesse de la lumière, mais seule comptait la vitesse relative, et la supériorité de leurs boucliers antiradiations et antiparticules permettait aux bâtiments de Reichman d'atteindre une vitesse de vingt pour cent supérieure à celle du convoi. Ils étaient donc en train de s'en rapprocher à raison de trente mille kilomètres par seconde, et le contre-torpilleur de queue devrait les apercevoir à peu près... maintenant.

Le capitaine de corvette MacAllister sursauta dans son fauteuil de commandement lorsque des sources d'émission inconnues brillèrent soudain sur son visuel. Les capteurs de son contre-torpilleur auraient dû les détecter plus tôt, même en hyperespace, mais le nombre de sources était provisoire et les codes d'identification fluctuaient sous ses yeux. Quelqu'un là-bas disposait de bonnes capacités de guerre électronique et s'en servait.

Il se tourna prestement vers l'affichage des vecteurs et ravala un juron. Ils se trouvaient à peine à trois cents millions de kilomètres. À cette vitesse, ils rattraperaient le convoi en moins de trois heures, et il était absolument impossible que des navires marchands les sèment.

Il jura tout bas en frottant ses mains sur les accoudoirs. Leurs discrets poursuivants devaient disposer de boucliers de classe militaire pour se permettre une vitesse pareille; ce devaient donc être des navires de guerre. Un fait que leur activité de guerre électronique avait déjà confirmé, pensa-t-il, morose. De la même façon qu'elle confirmait leurs intentions hostiles. Mais qui étaient-ils ? Y en avait-il d'autres plus loin qu'il ne pouvait voir ? Et de quelle puissance disposaient-ils ?

Il n'y avait qu'un seul moyen de le savoir.

« Postes de combat », annonça-t-il d'un ton sinistre à l'officier tactique. Des alarmes se mirent à hurler, et il se tourna vers l'officier de com. « Ruth, envoyez un message au capitaine Zilwicki. Dites-lui que des croque-mitaines nous arrivent par-derrière et que je vire pour les identifier formellement. Joignez les données tactiques.

À vos ordres, monsieur.

Timonier, virez à cent quatre-vingts degrés. Décélération maximale.

À vos ordres, monsieur.

Manny (MacAllister regarda son astrogateur), je veux un retournement qui nous remette à notre vitesse d'approche actuelle à dix minutes-lumière. Nous ne pourrons peut-être pas les identifier de si loin, mais nous pourrons au moins voir quelle taille ils font.

Oui, monsieur. » L'astrogateur se pencha sur sa console à l'instant où le second de MacAllister, en combinaison antivide, apparaissait sur le pont. À son épaule pendait la combinaison du capitaine de corvette. Il lui sourit en guise de triste remerciement et désigna le visuel d'un signe de tête en saisissant le vêtement.

On dirait que nous sommes invités à une petite fête, Marge. » Il se dirigea vers sa minuscule salle de briefing pour se changer. « Tenez le fort pendant que je m'habille. »

Le contre-torpilleur revient vers nous, monsieur annonça l'officier tactique de Theisman. Le capitaine jeta un coup d'œil à Reichman, mais celle-ci ne cilla pas. Elle s'y attendait sans doute, comme lui-même. En fait, il pensait assister à cette manœuvre plus tôt et ressentit une certaine compassion pour l'équipage de ce vaisseau.

« Eh bien, ils nous ont vus, madame, dit-il après quelques instants. Quels sont vos ordres ?

II n'y en a pas. Je doute qu'il ait besoin d'entrer à notre portée pour obtenir des données exactes sur notre compte, mais on peut toujours rêver. D'ailleurs (elle sourit sans humour), ce n'est pas comme si ces salauds pouvaient nous échapper, n'est-ce pas ?

Non, madame, répondit doucement Theisman. J'imagine que non. »

Le HMS Impétueux décélérait vers ses poursuivants à plus de cinquante et un km/s 2 comme ses voiles Warshawski canalisaient l'énergie de l'onde gravitationnelle. Dix-neuf minutes plus tard, il fit demi-tour et se remit à accélérer jusqu'à ce que la vitesse d'approche des ennemis soit retombée à trente mille km/s, à une distance à peine inférieure à cent cinquante-huit millions de kilomètres. Le visage du capitaine de corvette MacAllister se tendit lorsque les capteurs de l'Impétueux pénétrèrent enfin leurs CME.

« Ruth, envoyez un nouveau message à la vieille, fit-il sereinement. Dites-lui que nous sommes poursuivis par six croiseurs lourds havriens – classe Cimeterre, on dirait. Je pense qu'ils entreront à portée du convoi dans... (il baissa de nouveau les yeux vers son visuel) deux heures et trente-six minutes. »

Le visage du capitaine Hélène Zilwicki se figea pendant qu'elle écoutait l'analyse que MacAllister effectuait de la menace située à treize minutes-lumière et demie derrière sa minuscule escadre. Six ennemis contre ses cinq navires, six ennemis tous plus gros et beaucoup plus lourdement armés. Même l'avantage technologique que ses bâtiments auraient pu exploiter en espace normal ne compterait pas ici car il se manifestait surtout dans les engagements à coups de missiles, or ceux-ci étaient inutilisables sur une onde gravitationnelle. Aucune propulsion par impulsion ne fonctionnait ici : les puissantes forces gravitationnelles de l'onde la détruiraient instantanément. En conséquence, tout missile se trouverait anéanti à l'instant où ses impulseurs se déclencheraient... et aucun vais seau ne pouvait se protéger derrière ses bandes gravitiques ou ses barrières latérales.

Elle n'envisagea même pas de quitter la vague. Cette manœuvre lui aurait permis de récupérer ses barrières latérales et d'utiliser ses missiles, mais les navires marchands s'étaient enfoncés de quatre heures-lumière dans la vague. Il leur aurait fallu huit heures pour en sortir, or ils ne les avaient pas.

Elle sentait la tension qui animait la passerelle, l'odeur de l'appréhension collective, mais personne ne disait mot et elle ferma les yeux dans sa détresse. Deux des énormes navires maladroits combinaient le transport de marchandises et de passagers; ils se dirigeaient vers Grendelsbane avec à leur bord des machines-outils d'une importance capitale, des mécas et des contrôleurs pour les bassins de radoub... et plus de six mille civils et techniciens de la Flotte accompagnés de leur famille, dont la vie n'avait pas de prix.

Au nombre desquels le capitaine Anton Zilwicki et leur fille.

Elle s'efforçait de ne pas y penser. Elle ne pouvait pas se le permettre. Pas si elle voulait tout faire pour les sauver. Mais il n'y avait qu'une seule chose à faire, et elle eut un terrible sentiment de culpabilité en levant finalement les yeux vers ses officiers.

« Com, message à toutes les unités. » Même à ses propres oreilles, sa voix semblait rouillée et tendue. « Début du message : du commandant de l'escorte à tous les vaisseaux. Nous avons détecté six navires de guerre, apparemment des croiseurs lourds havriens, se rapprochant par l'arrière. Distance actuelle : treize virgule six minutes-lumière, vitesse d'approche trente mille km/s. Sur leur trajectoire présente, ils nous rattraperont sous deux heures et quatorze minutes. » Elle prit une profonde inspiration et baissa les yeux vers son visuel. « Vu les avertissements de l'Amirauté, je dois supposer qu'ils ont l'intention d'attaquer. Que toutes les unités d'escorte se mettent en formation autour de moi et fassent demi-tour pour affronter l'ennemi. Le convoi se dispersera et continuera indépendamment. Zilwicki, terminé.

C'est enregistré, madame. » La voix de l'officier de com était neutre.

« Transmettez. » L'ordre était voilé de larmes et le capitaine se racla brutalement la gorge. « Timonier, paré à virer.

À vos ordres, madame. »

Elle fixait le visuel en essayant de ne pas penser aux deux personnes les plus importantes de son univers ni à la façon dont ils réagiraient à son dernier message, froid et officiel. Quelqu'un lui toucha l'épaule. Elle leva la tête en clignant des yeux pour éclaircir sa vision. C'était son second.

« Dites-leur que vous les aimez, Hélène », fit-il tout bas. Elle serra les poings, au supplice.

« Je ne peux pas, murmura-t-elle. Alors que personne ici ne peut dire à sa... »

Sa voix se brisa et la main de son second resserra douloureusement son étreinte.

Ne soyez pas stupide ! » Il avait la voix rauque, presque féroce. « Personne sur ce vaisseau n'ignore que votre famille est ici et personne ne va croire une seule seconde que vous n'agissez que dans leur intérêt ! Maintenant, retournez sur le réseau de com et dites-leur que vous les aimez, bon Dieu! »

Il la secoua dans le fauteuil de commandement et elle arracha son regard du sien, contemplant d'un air désespéré les autres officiers et matelots présents sur le pont, implorant leur pardon.

Mais elle n'en avait pas besoin. Elle le vit dans leurs yeux, le lut sur leurs visages, et elle prit une profonde inspiration.

« Timonier, fit-elle d'une voix soudain claire, demi-tour. Jeff (elle se tourna vers l'officier de com), établissez une ligne privée avec le Carnarvon, s'il vous plaît. Je prendrai la communication dans ma salle de briefing.

Bien, madame », répondit doucement l'officier.

Hélène Zilwicki quitta vigoureusement le fauteuil de commandement et se dirigea vers le sas, la tête haute.

Thomas Theisman serra les dents lorsque les sources d'impulsion revinrent vers lui en formation d'attaque. Il croisa les mains derrière le dos et s'imposa de regarder le commodore Reichman sans montrer ses sentiments. Elle qui était si sûre que le commandant manticorien ordonnerait au convoi tout entier, cargos et escorte, de se disperser. Après tout, avait-elle souligné, la vague les priverait de l'avantage des missiles à longue portée, qui leur aurait donné une chance d'obtenir un résultat intéressant. C'était pour cette raison qu'on les interceptait ici plutôt qu'entre deux vagues, comme l'avait suggéré Theisman. Aucun commandant ne sacrifierait ses navires pour rien alors qu'un ordre de dispersion en sauverait au moins quatre sur les dix.

Thomas Theisman savait qu'elle avait tort, mais Annette Reichman n'avait encore jamais affronté de Manticoriens. Et comme Theisman avait perdu face à eux, elle avait ignoré ses avertissements avec une condescendance à peine voilée.

« Vos ordres, madame ? » s'enquérait-il maintenant. Reich-man déglutit.

Nous allons les prendre de front », fit-elle après un instant. Comme si elle avait le choix, se dit Theisman, écœuré.

« Bien, madame. Souhaitez-vous modifier notre formation? » demanda-t-il sur le ton le plus neutre possible. Les narines de Reichman s'évasèrent.

« Non ! » aboya-t-elle.

Theisman leva les yeux par-dessus l'épaule du commodore. Son regard froid éloigna les officiers d'état-major et ses propres hommes, et il se pencha vers elle pour lui parler tout bas.

« Commodore, si vous adoptez une formation conventionnelle et que vous utilisez l'armement de poursuite, ils vont se tourner pour nous présenter leur flanc et faire feu avec tout ce qu'ils ont à portée optimale.

N'importe quoi ! Ce serait suicidaire ! fit sèchement Reichman. Nous allons les mettre en pièces s'ils ne se protègent pas derrière leurs voiles !

Madame (il parlait doucement, comme à un enfant), nos navires jaugent sept fois les leurs, et ils sont obligés d'entrer à portée d'armes à énergie. Ils savent aussi bien que nous ce que cela signifie. Alors ils feront la seule chose à faire : ils exposeront leur flanc pour utiliser tous les lasers possibles en visant nos noyaux alpha de proue. Qu'ils en détruisent un et notre voile avant s'éteint, et aussi loin dans une vague... »

Il n'avait pas besoin de terminer sa phrase. En l'absence d'une voile avant pour faire pendant à la voile arrière, aucun bâtiment ne pouvait manœuvrer dans une onde gravitationnelle. Il serait condamné à maintenir la même trajectoire et la même vitesse. Impossible de revenir en espace normal sans moyen de contrôler l'attitude de translation, à moins de parvenir à réparer. Et la moindre zone de turbulence le réduirait à néant. La perte d'une seule voile coûterait donc au moins deux vaisseaux à Reichman, car un navire intact devrait remorquer l'estropié à l'extrémité de ses faisceaux tracteurs pour le sortir de la vague.

« Mais... » Elle s'arrêta et déglutit à nouveau. « Que recommandez-vous, capitaine ? demanda-t-elle enfin.

Que nous fassions la même chose. Nous subirons des dommages, nous perdrons probablement quelques navires, mais nos voiles seront moins exposées et nos bordées beaucoup plus nourries. Nous aurons donc plus de chances de les détruire avant qu'ils ne touchent nos voiles. »

Il croisa son regard sans ciller, en étouffant l'envie de lui hurler à la figure qu'il l'avait prévenue. Elle baissa les yeux.

« Très bien, capitaine Theisman. Allez-y. »

Anton Zilwicki était assis par terre, les yeux fermés; il serrait dans ses bras une petite fille de quatre ans qui pleurait sur sa veste. Elle était trop jeune pour tout comprendre, mais elle en comprenait assez, se dit-il en écoutant derrière lui les voix des officiers de passerelle du Carnarvon qui, le visage tendu, s'étaient regroupés autour du visuel principal de l'énorme transporteur.

« Mon Dieu, murmura le second. Regardez ça !

Un de moins, fit une autre voix, rauque. C'était l'un des croiseurs ?

Non, plutôt un contre-torpilleur à mon avis, et...

Regardez, regardez ! C'était un de ces salauds de Havriens ! Et en voilà un autre !

Oh, mon Dieu. Celui-ci, c'était bien un croiseur ! » grommela quelqu'un. Zilwicki ferma les yeux plus fort, retenant ses larmes pour l'amour de sa fille. Il savait que le Carnarvon faisait appel à toute sa puissance de propulsion et s'éloignait à toute vitesse de ses semblables, recherchant l'illusoire sécurité de la dispersion. Si deux vaisseaux havriens étaient détruits, alors au moins un des transporteurs survivrait... mais lequel ?

« Bon sang ! Elle en a eu un autre ! » souffla une voix. Les bras de Zilwicki se resserrèrent autour de sa fille.

« Et celui-ci ?

Non, il est encore là. Elle n'a touché que sa voile, mais ça devrait... Oh, mon Dieu! »

La discussion s'arrêta net, comme coupée au couteau, et son cœur se serra. Il savait ce que ce silence signifiait et leva lentement les yeux. La plupart des officiers détournèrent la tête, mais pas le capitaine du Carnarvon. Des larmes roulaient sur son visage, pourtant elle soutint son regard sans ciller.

« Son navire est détruit, dit-elle doucement. Ils ont tous été détruits. Mais elle a d'abord anéanti trois vaisseaux havriens, et un survivant au moins a perdu une voile. Je ne crois pas

qu'ils continuent la poursuite avec un seul bâtiment, même intact. Pas avec un estropié à remorquer.

Zilwicki hocha la tête en se demandant confusément comment l'univers pouvait abriter tant de douleur. Ses épaules se mirent à trembler tandis que ses larmes coulaient enfin, et sa fille lui passa les bras autour du cou en le serrant fort.

« Qu'est-ce qui s'passe, papa ? murmura-t-elle. Les... les Havriens vont faire du mal à maman ? Ils vont nous attraper ?

Chut, Hélène », dit-il à travers ses larmes. Il appuya la joue contre ses cheveux, absorbant son odeur de petite fille, et ferma de nouveau les yeux en la berçant doucement.

Les Havriens ne vont pas nous attraper, mon bébé, souffla-t-il. Nous sommes en sécurité maintenant. » Il prit une inspiration difficile. « Grâce à maman.