CHAPITRE VINGT
Honor salua d'un signe de tête le fusilier en faction et franchit le sas d'accès à sa cabine sans un mot. Son visage n'exprimait aucune émotion mais, sur son épaule, Nimitz était tendu. Le sourire que lui réservait MacGuiness s'effaça dès qu'il la vit.
« Bonsoir, madame », dit-il.
Elle tourna la tête au son de sa voix et son regard se troubla, comme si elle remarquait seulement sa présence. Il vit ses lèvres se serrer un instant, puis elle prit une profonde inspiration et lui sourit. Pour qui ne la connaissait pas, elle aurait presque pu paraître naturelle.
« Bonsoir, Mac. » Elle gagna son bureau et y laissa tomber son béret; puis elle se passa les mains dans les cheveux, détournant un moment le regard. Enfin elle transféra Nimitz de ses épaules à son perchoir rembourré, s'assit dans son fauteuil et le fit pivoter pour faire face à l'intendant.
« Je dois finir mon rapport sur les manœuvres. Filtrez mes appels pendant ce temps, d'accord ? Passez-moi les communications du capitaine Henke, de l'amiral Sarnow et de son état-major ainsi que de n'importe quel autre commandant, mais demandez aux autres si le second ne pourrait pas leur répondre.
— Bien sûr, madame. » MacGuiness dissimula son inquiétude face à cet ordre inhabituel et elle sourit de nouveau, reconnaissante, à son ton naturel.
« Merci. » Elle alluma son terminal et il s'éclaircit la gorge.
— Désirez-vous une tasse de cacao, madame ?
— Non, merci », répondit-elle sans quitter l'écran des yeux. MacGuiness l'observa puis échangea un regard silencieux avec Nimitz. Le langage corporel du chat sylvestre exprimait sa propre tension, mais il remua les oreilles et tourna la tête, museau pointé vers le sas de l'office ; l'intendant se détendit légèrement. Il hocha la tête et se retira discrètement.
Honor continua de fixer les lettres qu'affichaient son écran jusqu'à ce que le sas se close derrière lui, puis elle ferma les yeux et les couvrit de ses deux mains. L'échange silencieux entre MacGuiness et Nimitz ne lui avait pas échappé. Et si une part d'elle-même broyait du noir et leur en voulait, elle leur était surtout extrêmement reconnaissante.
Elle baissa les mains et inclina son fauteuil avec un soupir. Nimitz l'interpella gentiment depuis son perchoir, et elle se tourna vers lui avec un sourire amer et fatigué.
« Je sais », dit-elle tranquillement.
Il bondit sur le bureau et s'assit bien droit, soutenant son regard sombre de ses yeux vert d'herbe. Elle tendit la main vers sa douce fourrure gris-crème. Sa caresse était légère, elle l'effleurait à peine, mais il ne réclama rien de plus énergique. Elle devina son inquiétude.
Elle savait depuis toujours que Nimitz agissait pour l'aider à surmonter ses crises de colère ou de déprime, pourtant elle n'avait jamais réussi à comprendre comment. Autant qu'elle sache, aucun des humains précédemment adoptés par un chat sylvestre n'y était parvenu, mais l'étrange intensification de leur lien depuis Grayson était désormais à l'œuvre. Elle sentit son influence, comme une main affectueuse, soulager son esprit en adoucissant ses émotions brutes. Il ne les lui ôtait pas. Peut-être n'en était-il pas capable – ou savait-il qu'elle lui en aurait voulu. Ou peut-être était-ce tout simplement contre ses principes. Elle l'ignorait, mais elle ferma les yeux une fois de plus, passant doucement les mains sur la fourrure du chat dont la douce caresse mentale soignait sa blessure intérieure.
C'était terriblement injuste. Elle était si heureuse malgré la tension liée à la crise havrienne, et maintenant voilà. On aurait dit que Young savait que tout allait trop bien et qu'il s'était délibérément fait détacher ici pour tout gâcher. Elle avait envie de crier et de tout casser, de laisser éclater sa colère contre un univers qui permettait pareille situation.
Mais l'univers n'était pas réellement injuste, pensa-t-elle, ironique. Il se fichait juste complètement de ce qui se passait.
La main puissante et délicate du chat sylvestre toucha sa joue droite comme une plume et elle rouvrit les yeux. Nimitz l'interpellait de nouveau, et elle se mit à sourire pour de bon. Elle l'attira dans ses bras, le serrant contre sa poitrine, et goûta son soulagement tandis que sa propre douleur refluait.
« Merci », souffla-t-elle en enfouissant le visage dans sa chaude fourrure. Il émit un petit blic et elle le serra encore plus fort avant de le reposer sur son perchoir. « C'est bon, boule de poils, j'ai surmonté la crise. » Il balança sa queue en signe d'approbation et le sourire d'Honor s'élargit. « Et je dois vraiment terminer mon rapport avant de m'éclipser pour le dîner. Alors tu restes là bien tranquille et tu gardes un œil sur moi, d'accord ? »
Il acquiesça et s'installa confortablement, la regardant parcourir les paragraphes qu'elle avait déjà rédigés.
Les minutes passèrent, puis une demi-heure, sans autre bruit que le ronronnement de son terminal et le contact de ses doigts sur le clavier. Elle était si concentrée qu'elle n'entendit pas le discret carillon.
Celui-ci retentit à nouveau. Honor fit la grimace et ouvrit mine fenêtre afin d'accepter l'appel sur sa station de travail. Les lignes du rapport cédèrent la place aux traits de MacGuiness.
« Excusez-moi de vous déranger, madame, fit-il sur un ton formel, mais l'amiral cherche à vous joindre.
— Merci, Mac. » Honor se redressa et passa une nouvelle fois la main dans ses cheveux. Ce serait une bonne idée de les laisser pousser pour pouvoir les tresser, se dit-elle distraitement en appuyant sur le bouton de réception.
« Bonsoir, Honor. » La voix de l'amiral Sarnow était plus grave qu'à l'habitude et elle ravala un sourire ironique. Elle s'était déjà demandé s'il avait entendu les rumeurs qui couraient sur son compte et celui de Young.
— Bonsoir, monsieur. Que puis-je pour vous ?
— J'ai étudié les messages qu'apportait le Sorcier. » Il observait son visage en mentionnant le vaisseau de Young, mais elle ne cilla pas. Il acquiesça mentalement, elle le sentit, en constatant qu'elle était déjà au courant. « Il y a plusieurs sujets que nous devrons aborder pendant la prochaine réunion d'escadre, poursuivit-il sur un ton neutre, mais avant cela je dois accueillir le capitaine Young au sein du groupe d'intervention. »
Honor hocha la tête. L'idée d'inviter Young à bord de son vaisseau lui soulevait le cœur, mais elle s'y attendait. Mark Sarnow n'agirait jamais comme Sir Yancey Parks : il n'exclurait pas l'un des capitaines. Pas tant que ce dernier ne lui avait pas donné une bonne raison de le sanctionner.
« Je comprends, monsieur, dit-elle après quelques instants. Le Sorcier est-il déjà arrivé à la base ?
— Oui.
— Alors je veillerai à l'inviter, monsieur », dit-elle simplement.
Sarnow s'apprêtait à rajouter quelque chose mais il resta muet. Elle lut dans ses yeux qu'il était tenté d'envoyer l'invitation par ses propres canaux de communication et elle pria pour qu'il ne le lui propose pas.
« Merci, Honor. J'apprécie, fit-il enfin.
— Aucun problème, monsieur. » Elle mentait.
Les lignes du rapport réapparurent lorsqu'elle coupa la communication. Elle les contempla sans les voir pendant plu sieurs secondes puis soupira. De toute façon elle l'avait fini, se dit-elle avant de le sauvegarder. Elle passa quelques minutes à en envoyer des copies à Sarnow et Ernestine Coreil, bien consciente qu'elle ne faisait que retarder l'inévitable. Puis elle tapa un code de communication. Un instant plus tard, le visage de Michelle Henke emplissait l'écran.
« Passerelle, commandant en second », commença-t-elle. Puis elle sourit. « Bonjour, pacha. Que puis-je faire pour vous ?
— Dites à Georges de contacter la base, s'il vous plaît. Demandez-leur de transmettre un message au croiseur lourd Sorcier. » Honor vit Henke ouvrir de grands yeux et elle poursuivit sur le même ton creux. « Il fait partie de nos renforts et vient d'arriver. Transmettez mes compliments et ceux de l'amiral Sarnow à son commandant (la formule de politesse lui était amère) et invitez-le à se rendre immédiatement à bord afin de rencontrer l'amiral.
— Bien, madame, répondit calmement Henke.
— Lorsque Georges aura envoyé le message, informez le bosco que nous aurons besoin d'une haie d'honneur. Et dès que vous obtenez une réponse du Sorcier, faites-moi savoir quand il arrivera à bord.
— Bien, madame. Souhaitez-vous que je l'accueille ?
— Ce ne sera pas nécessaire, Michelle. Prévenez-moi simplement de son arrivée.
— Bien sûr, commandant. Je m'en occupe immédiatement.
— Merci. » Honor coupa la communication.
Le capitaine Lord Pavel Young, raide et silencieux, observait l'indicateur de position tandis que sa capsule de transport traversait la base. Il portait sa plus belle tenue de cérémonie, sans oublier la ceinture dorée et l'anachronique sabre de parade. Son reflet le contemplait depuis les parois polies de la capsule.
Il s'examinait en silence, le regard amer malgré sa superbe. Un uniforme habilement taillé (et payé très cher) dissimulait son embonpoint croissant tout en restant à peu près réglementaire et une barbe bien taillée masquait son double menton. Son apparence était parfaite et le satisfaisait, mais il devait faire appel à tout son calme — mis à rude épreuve — pour ne pas faire la grimace à son reflet.
Le culot de cette salope. Mais quel culot ! Ses « compliments », ah oui ? Et comme par hasard associés à ceux de l'amiral Sarnow !
Cette fois il grimaça, mais il se maîtrisa brusquement et retrouva une expression normale tandis que son cœur frémissait de haine. Honor Harrington. Lady Harrington. La putain de basse extraction qui avait saboté sa carrière — et maintenant le capitaine de pavillon du groupe d'intervention.
Il grinça des dents à son évocation. Il ne l'avait pas spécialement remarquée la première fois qu'il l'avait vue sur l'île de Saganami. Elle était de la promotion suivante, ce qui aurait dû lui ôter tout intérêt à ses yeux, même si elle avait été plus qu'une paysanne de Sphinx. Et puis elle était commune de visage et manquait de sophistication, les cheveux presque rasés et le nez trop long. Elle valait à peine un deuxième coup d'œil et n'était certainement pas à la hauteur de ses critères habituels. Pourtant, un détail dans sa façon de se mouvoir, dans la grâce de son maintien, avait piqué son intérêt.
Il l'avait observée par la suite. C'était la mascotte de l'Académie, bien sûr, avec son satané chat sylvestre. Certes, elle faisait semblant de ne pas voir qu'elle était la chouchoute des instructeurs et que tout le monde gâtifiait devant son affreuse bestiole, mais lui n'était pas dupe. Même le chef MacDougal, le prof d'éducation physique, ce rustre, s'en était entiché. Et l'intérêt de l'aspirant Lord Young pour elle avait grandi jusqu'à ce qu'il le fasse connaître.
Et cette bâtarde l'avait éconduit. Elle lui avait dit non — à lui ! — devant ses amis. Elle avait essayé de faire croire qu'elle ne mesurait pas l'affront qu'elle lui faisait, mais c'était faux et, quand il avait voulu la remettre à sa place avec quelques phrases bien senties, cette enflure de MacDougal avait surgi de nulle part et lui avait collé un rapport pour « harcèlement » !
Personne ne lui avait dit non depuis ses seize ans, depuis le pilote du yacht de son père, et il lui avait fait son affaire dès qu'il l'avait surprise seule. Ouais, et son père avait veillé à ce qu'elle se taise par la suite. Il aurait dû arriver la même chose à Harrington, mais non. Oh non, pas avec elle.
Un grognement sourd, plein de haine, tremblait au fond de sa gorge au souvenir de son humiliation. Il avait tout planifié si soigneusement. Il avait passé des jours entiers à déterminer son emploi du temps exact, jusqu'à découvrir l'existence de ses séances de gym privées, tard le soir. Elle aimait augmenter la gravité et avait la salle pour elle toute seule, la nuit. Il avait souri en comprenant qu'il la trouverait seule dans les douches. Il avait même pris la précaution de saupoudrer de cotanine le céleri que l'un des amis d'Honor ne cessait de donner à son maudit chat. Il n'avait pas réussi à lui en faire ingurgiter assez pour tuer ce petit démon, mais la cotanine l'avait rendu si somnolent qu'elle l'avait laissé dans sa chambre.
C'était parfait. Il l'avait surprise sous la douche, nue, et il avait lu le choc et la honte dans ses yeux. Il avait savouré sa panique pendant qu'il la poursuivait sous le jet d'eau, la regardant reculer en essayant de se couvrir, ridicule. Et il goûtait déjà sa revanche. Mais quelque chose avait changé. La panique dans ses yeux avait cédé la place à un autre sentiment lorsqu'il avait essayé de la projeter contre le mur de la douche et, sa peau étant mouillée et glissante, elle lui avait échappé.
Sa force l'avait étonné quand elle lui avait fait lâcher prise. Ça avait été sa première pensée. Puis il avait gémi de détresse au moment où le tranchant de sa main droite le frappait au ventre. Il s'était plié en deux : la douleur était si forte qu'il avait envie de vomir, et le genou d'Harrington avait percuté son bas-ventre comme un bélier.
Il avait hurlé. La sueur perlait sur son front au souvenir de sa honte, de la terrible douleur dans son bas-ventre et, pour couronner le tout, de l'humiliation terrible de la défaite. Mais l'arrêter n'avait pas suffi à cette furie. Son coup sauvage, déloyal, l'avait surpris et paralysé, et elle avait continué avec une efficacité brutale.
Un coude lui avait écrabouillé les lèvres. Le tranchant d'une main lui avait cassé le nez. Un autre coup terrible lui avait brisé la clavicule et un genou l'avait encore frappé — au visage cette fois — tandis qu'il s'écroulait. Elle lui avait cassé deux incisives au niveau de la gencive et six côtes, puis l'avait abandonné sous le jet d'eau, sanglotant de douleur et d'angoisse, la bouche ensanglantée. Elle avait récupéré ses vêtements et s'était enfuie.
Dieu seul savait comment il était parvenu jusqu'à l'infirmerie. Il ne se souvenait même pas avoir quitté le gymnase ni avoir rencontré Reardon et Cavendish, mais ils avaient mis au point une histoire ensemble. Pas assez solide pour que personne y croie, mais suffisante — vu son nom — pour lui éviter tout châtiment officiel. Du moins le plus gros. Ce faux-cul moralisateur de Hartley l'avait quand même traîné jusqu'à son bureau pour le forcer à présenter ses excuses — ses excuses ! — à la putain, devant l'adjudant et lui-même.
Ils avaient dû se contenter de le blâmer pour l'histoire de harcèlement ». La harpie avait sans doute vidé son sac, mais personne n'avait osé réagir. Pas tant qu'ils n'avaient que sa parole contre celle du fils du comte de Nord-Aven. Mais il avait quand même dû lui présenter ses excuses ». Et, pire encore, elle lui avait fait peur. Il était terrifié à l'idée qu'elle puisse de nouveau le blesser, et il la haïssait pour cela plus encore que pour la correction qu'elle lui avait flanquée.
Il découvrit les dents en un sourire vicieux devant son reflet. Il avait fait de son mieux pour le lui faire payer par la suite. Il avait usé de toute l'influence de sa famille pour détruire sa carrière comme elle le méritait. Mais la peste avait trop d'amis, comme ce connard de Courvosier. Évidemment, il comprenait parfaitement cette relation-là. Malgré le temps et l'argent qu'il y avait consacré, il n'était jamais parvenu à le prouver, mais il savait qu'elle couchait avec Courvosier. Rien d'autre ne justifiait la façon dont il avait toujours veillé sur sa carrière, mais au moins (il eut un sourire mauvais et triomphant) le vieux avait finalement eu ce qu'il méritait. Dommage que les Masadiens n'aient pas mis la main sur Harrington en plus !
Il se tira de ce doux rêve éveillé pour revenir à la dure réalité : ses échecs répétés pour lui régler son compte une fois pour toutes. Son père et lui avaient réussi à semer assez d'embûches sur son chemin pour ralentir ses promotions, mais elle avait le chic pour se trouver là où il y avait de l'action et, bizarrement, elle en retirait toujours toute la gloire. Comme le désastre dans la salle des machines du Manticore, quand elle était officier tactique. Elle avait obtenu la médaille d'honneur et la reconnaissance royale pour en avoir sorti trois misérables matelots, puis avait fait parler d'elle en sauvant des couillons qui ne s'étaient pas écartés lors de l'avalanche de l'Attica en 275, sur Gryphon. Où qu'il se tourne, il retrouvait Harrington, et tout le monde lui répétait combien elle était fantastique.
Il avait cru la tenir enfin à Basilic, mais elle était tombée par hasard sur les Havriens qui tentaient de s'emparer du système. Encore un énorme coup de pot, mais qui s'en souciait ? Personne ! À elle les lauriers et à lui le blâme officiel pour e avoir mal évalué la menace pesant sur le système qu'il défendait » ! Et pendant qu'elle s'en allait vers un nouvel épisode glorieux à Yeltsin, les enflures sans nom de l'Amirauté l'avaient voué à l'oubli en lui faisant escorter des convois vers la Confédération silésienne ou opérer des observations de routine sur les ondes gravitationnelles afin de mettre à jour les cartes d'AstroNav —bref, toutes les basses besognes qui leur venaient à l'esprit. D'ailleurs, il était censé escorter un nouveau convoi lorsque la crise avait forcé l'Amirauté à envoyer le Sorcier à Hancock en renfort de dernière minute.
Et maintenant ceci. Elle était capitaine de pavillon. Il allait devoir obéir aux ordres de cette putain, et il ne pouvait même pas profiter de sa naissance pour la remettre à sa place. Elle le dépassait aussi socialement ! S'il était l'héritier d'un des plus vieux comtés du Royaume, elle était « comtesse » à part entière. La dernière des parvenues peut-être, mais comtesse.
L'indicateur de position se stabilisait maintenant que la capsule approchait de sa destination et il parvint — sans savoir comment — à effacer la grimace de son visage. Quatre ans. Pendant quatre longues, interminables années T il avait enduré sa honte et les sourires humiliants de ses subalternes tandis qu'il trimait sous les foudres de l'Amirauté après Basilic. C'est encore à elle qu'il le devait et, un jour, d'une façon ou d'une autre, il veillerait à ce qu'elle paye pour tout. Mais, pour le moment, il devait subir une humiliation supplémentaire et faire comme s'il ne s'était jamais rien passé entre eux.
Les portes s'ouvrirent et il prit une profonde inspiration en pénétrant dans la galerie du bassin de carénage. Une haine renouvelée, pleine d'amertume, brilla un instant dans ses yeux lorsqu'il aperçut le superbe navire à quai. Le HMS Victoire, fierté de la Flotte. Il aurait dû lui revenir plutôt qu'à Harrington, mais ça aussi elle le lui avait enlevé.
Il rajusta le sabre sur sa hanche et se dirigea d'un pas raide vers les fusiliers en faction devant le boyau d'accès au Victoire.
Honor se tenait devant le sabord d'entrée, aux côtés de la haie d'honneur, et attendait, les mains moites, que Young émerge du boyau. Un dégoût profond l'animait. Elle aurait voulu se sécher les mains, mais elle n'en fit rien et se contenta de rester là, le visage serein, l'épaule étrangement légère et vulnérable sans le poids et la chaleur de Nimitz. Elle n'avait même pas envisagé d'amener le chat sylvestre.
Young apparut au dernier coude, glissant dans la gravité nulle du boyau, et elle pinça imperceptiblement les lèvres en apercevant sa tenue de cérémonie. Ça lui ressemblait bien d'en faire trop, pensa-t-elle, méprisante. Il lui fallait toujours impressionner les plus petits avec le pouvoir et l'argent de sa famille.
En atteignant la ligne écarlate, il attrapa la barre d'appui pour passer l'interface et entrer dans la gravité interne du Victoire, et le fourreau du sabre se prit dans ses jambes. Il trébucha et faillit tomber alors que le sifflet du bosco retentissait et que la haie d'honneur, imperturbable, se mettait au garde-à-vous. Les yeux d'Honor brillèrent un instant de plaisir sadique tandis qu'il rougissait, humilié. Mais il se rattrapa et, le temps qu'il remette son sabre en place, elle avait banni toute satisfaction de son visage, à défaut de ses autres émotions.
Il la salua, les joues encore rouges, et elle n'eut pas besoin de Nimitz pour ressentir sa haine. Il était peut-être plus ancien en grade qu'elle, mais il visitait son navire, et elle savait tout en lui rendant son salut combien cela devait lui être amer.
— Permission de monter à bord, capitaine ? » Sa voix de ténor, si proche et à la fois si différente de celle de l'amiral Sarnow, était totalement dépourvue d'intonation.
— Permission accordée, capitaine », répondit-elle avec le même formalisme. Il passa le sas du sabord. « Si vous voulez bien me suivre, capitaine, l'amiral vous attend dans sa salle de briefing. »
Young hocha brièvement la tête et la suivit jusqu'à l'ascenseur. Il prit place au fond de la cabine, le dos à la paroi, tandis qu'elle tapait leur destination sur le panneau de commande. Il régnait entre eux un silence empoisonné.
Il la regardait, savourant sa haine comme un vin rare dont le bouquet amer se mêlait de la douce promesse d'une vengeance à venir. Elle ne semblait pas consciente de son regard et l'ignorait, à l'aise, les mains derrière le dos et les yeux fixés sur l'indicateur de position. La main de Young se serra comme une griffe sur la poignée de son sabre.
La putain quelconque de Saganami avait disparu, et il se rendit compte qu'il haïssait, plus encore que la gamine timide, la femme grande et magnifique qui l'avait remplacée. L'élégance discrète de son maquillage expert soulignait sa beauté et, malgré sa haine et la peur résiduelle qu'il ressentait à se trouver à sa portée, il sentit le désir l'aiguillonner. Le désir de la posséder et de la réduire à un nom de plus sur la liste de ses conquêtes, de la remettre à sa place pour toujours.
L'ascenseur s'arrêta, la porte s'ouvrit et elle lui indiqua le couloir d'un geste gracieux. Il la suivit jusqu'à la salle de briefing de l'état-major, et l'amiral Sarnow leva la tête lorsqu'ils entrèrent dans le compartiment.
« Le capitaine Young, monsieur », fit calmement Harrington pendant qu'il se mettait au garde-à-vous.
Sarnow le regarda un long moment en silence puis se leva. Young croisa son regard et un détail dans les yeux verts de l'amiral lui souffla qu'il faisait partie de ces officiers généraux qui prenaient parti pour la putain. Est-ce qu'elle couchait aussi avec lui en douce ?
« Capitaine. » Sarnow le salua de la tête et Young serra les dents sous sa barbe à l'omission de son titre de noblesse.
« Amiral, répondit-il d'une voix tout aussi neutre.
— Vous avez sans doute beaucoup de choses à me dire sur la façon dont on voit la situation à Manticore, poursuivit Sarnow, et j'ai hâte de vous entendre. Prenez place, je vous prie. »
Young se glissa dans le siège en ajustant soigneusement son sabre. L'arme d'apparat le gênait dans ses mouvements, mais elle lui donnait aussi un sentiment de supériorité lorsqu'il comparait ses vêtements splendides à l'uniforme banal que portait l'amiral. Sarnow le regarda puis se tourna vers Harrington.
« Je crois que vous avez à faire sur la base, dame Honor. » Young serra un peu plus les dents en l'entendant utiliser le titre de son ennemie. « Le capitaine Young et moi-même allons être bloqués ici un moment, donc je ne vous retiendrai pas. N'oubliez pas la vidéoconférence. » L'ombre d'un sourire passa sur ses lèvres. « Il n'est pas nécessaire que vous reveniez à bord si vous souhaitez faire autrement. N'hésitez pas à vous servir d'un terminal de la base.
— Merci, monsieur. » Harrington se mit au garde-à-vous puis jeta un regard à Young. « Bonsoir, capitaine », ajouta-t-elle d'une voix blanche avant de s'éclipser.
« Et maintenant, capitaine Young (Sarnow se rassit et s'adossa), passons aux choses sérieuses. Vous m'avez apporté un message de l'amiral Caparelli, et il m'assure avoir discuté de la situation avec vous avant de vous envoyer. Alors si vous commenciez par me répéter ce que Sa Seigneurie avait à dire...
— Bien sûr, amiral. » Young s'adossa et croisa les jambes. « Tout d'abord... »