CHAPITRE NEUF
Le capitaine Mark Brentworth contemplait son pont spacieux avec une intense satisfaction. Le croiseur lourd Jason Alvarez, le plus puissant navire jamais construit dans le système de Yeltsin – du moins avant l'entrée en service des croiseurs de combat Courvosier et Yanakov le mois suivant –, faisait la fierté de la flotte et la sienne. D'ailleurs, il avait déjà prouvé sa valeur. Les pirates qui autrefois infestaient la région se faisaient de plus en plus rares à mesure que les unités manticoriennes stationnées dans le système et la flotte graysonienne en expansion rapide les en chassaient. L'Alvarez et Brentworth avaient deux destructions en solitaire et quatre avec assistance à leur actif, mais les proies s'étaient raréfiées ces derniers mois et le capitaine était presque reconnaissant du caractère ennuyeux de sa présente affectation. Un détachement juste à l'extérieur de l'hyperlimite de l'Étoile de Yeltsin n'avait rien de glorieux, mais son équipage avait besoin de repos après l'épuisante concentration qu'avait demandée la chasse aux pirates. Non qu'il veuille voir ses hommes se détendre trop, pensa-t-il en souriant intérieurement.
Le prochain convoi manticorien devait arriver sous six heures et à l'intérieur de l'enveloppe de détection de l'Alvarez, mais ni lui ni son second n'en avaient averti les membres de l'équipage. Il serait intéressant de voir s'ils détecteraient rapidement le convoi... et le temps qu'il leur faudrait pour gagner leurs postes de combat jusqu'à son identification définitive.
Entre-temps, ils étaient...
« Empreinte hyper non identifiée à trois virgule cinq minutes-lumière, monsieur !
— Déterminez ses coordonnées ! » aboya Brentworth. Il jeta un regard à son second. « Monsieur Hardesty, aux postes de combat !
— À vos ordres, monsieur !
Les alarmes se mirent à hurler pendant que le second répondait et Brentworth baissa les yeux vers les écrans déployés autour de son fauteuil, le front plissé. S'il s'agissait du convoi, il arrivait bien plus tôt que prévu. D'un autre côté, il semblait improbable qu'autre chose entre dans le système à une heure si proche de son HPA.
Le capitaine se frotta le bout du nez puis se tourna vers son officier tactique. Concentré, le lieutenant de vaisseau Bordeaux étudiait les données. Ses capteurs, limités par la vitesse de la lumière, mettraient encore du temps à détecter un signai à cette distance, mais l'analyse par le CO des relevés gravi-tiques supraluminiques s'afficha devant lui pendant que Brentworth l'observait.
« Il n'y a qu'un seul vaisseau, annonça Bordeaux sans quitter son écran des veux. On dirait un navire marchand. Distance soixante-trois virgule seize millions de kilomètres. Trajectoire zéro-zéro-trois par un-cinq-neuf. Accélération deux virgule quatre km/s2. Vitesse actuelle zéro virgule zéro quarante-huit c. »
Brentworth allait hocher la tête mais il se redressa brusquement. Cette trajectoire était parfaite pour obtenir le trajet optimal vers Grayson, mais la vitesse clochait : le transporteur avait dû effectuer sa translation à près de soixante pour cent de la vitesse de la lumière pour parvenir à rester si rapide après la traversée du mur alpha. Or une telle vélocité se situait bien au-delà des normes de sécurité pour un bâtiment équipé d'un bouclier antiradiation et antiparticule de type commercial; quant aux effets physiologiques d'une translation en catastrophe, ils étaient brutaux. D'ailleurs, le vaisseau devait sans doute pousser son compensateur en limite de fonctionnement pour maintenir son accélération avec une propulsion de transporteur !
Aucun capitaine de navire marchand ne manœuvrait ainsi –pas s'il avait le choix. Brentworth sentit son estomac se nouer. En théorie, il devait accueillir trois transporteurs escortés par deux contre-torpilleurs, mais l'Alvarez ne détectait qu'une seule source d'impulsion. Cela, plus la translation en urgence et l'accélération excessive du vaisseau...
— Astrogation, préparez une trajectoire d'interception ! Communications, envoyez immédiatement un rapport de contact au central opérationnel! »
Il entendit à peine les réponses tendues de ses subalternes tandis qu'il faisait signe à Hardesty d'approcher de son fauteuil. Le visage du second révélait autant d'inquiétude que le sien et Brentworth s'efforça de parler d'un ton calme.
« Qui d'autre patrouille dans cette zone, Jack ? Aucun navire plus proche que nous ?
— Non, monsieur », répondit Hardesty. Brentworth pinça les lèvres car l'Alvarez était pour l'instant immobile par rapport à l'Étoile de Yeltsin. Certes sa capacité d'accélération représentait le double de celle du transporteur inconnu, mais ce dernier s'éloignait de lui à plus de quatorze mille km/s et se trouvait hors de portée de missile... tout comme ses éventuels poursuivants.
« Alors, cette trajectoire, astrogation ? fit-il d'un ton cassant.
— Monsieur, nous ne pouvons pas l'intercepter avant son arrivée en orbite graysonienne s'il maintient son accélération actuelle, répondit l'astrogateur. À accélération maximale, nous mettrons plus de quatre-vingt-huit minutes à atteindre la même vitesse que lui. »
Les mains de Brentworth se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil et ses narines frémirent tandis qu'il prenait une violente inspiration. Ses craintes se confirmaient. Leur seul espoir d'interception était désormais qu'un bâtiment plus près de Grayson se trouve sur un vecteur convergent. Mais le transporteur n'aurait pas mené pareil train s'il n'était pas pourchassé, et il demeurait une vague possibilité que l'Alvarez puisse parvenir à portée de ses poursuivants.
— Mettez-nous sur sa trace, fit-il froidement.
— À vos ordres, commandant. Timonier, virez de treize degrés à bâbord.
— À vos ordres, monsieur. Virons de treize degrés à bâbord.
— Commandant, je capte un message du transporteur !
— Mettez-le sur l'écran principal.
— A vos ordres, monsieur. »
Un visage apparut sur l'écran, celui d'une femme, tendu et couvert de sueur. Elle avait la voix rauque.
— SOS ! SOS ! Ici le navire marchand manticorien Royaume! Sommes attaqués par des vaisseaux de guerre inconnus ! Notre escorte et deux autres transporteurs ont déjà été détruits ! Je répète, sommes attaqués par des vaisseaux de guerre inc...
— Commandant ! J'ai une autre empreinte ! » L'annonce de l'officier tactique interrompit le message affolé de l'inconnue et Brentworth se tourna de nouveau vers son simulateur tactique. Une nouvelle source d'impulsion y brillait, juste derrière le transporteur. Non, il y en avait deux... trois ! Le capitaine retint un grognement de désespoir : ces signatures n'appartenaient pas à des transporteurs, pas avec de telles courbes de puissance, et ces engins se précipitaient à la poursuite du Royaume à plus de cinq km/s2.
« ... tous les vaisseaux », continuait la voix du capitaine manticorien sur les haut-parleurs. Son message avait mis trois minutes à atteindre l'Alvarez, et il avait été envoyé avant que ses bourreaux ne transitent à leur tour. Il résonnait maintenant comme une malédiction d'outre-tombe dans l'esprit de Brentworth qui regardait les signatures de missiles à impulsion rattraper le bâtiment. « À tous les vaisseaux qui nous reçoivent ! Ici le capitaine Uborevich du Royaume! Sommes attaqués ! Je répète, nous sommes attaqués et avons besoin d'aide ! À tous les vaisseaux qui nous reçoivent, répondez s'il vous plaît ! »
L'officier de com de l'Alvarez regardait son commandant d'un air presque suppliant, mais Brentworth resta muet. Répondre ne servait à rien et tous les hommes sur la passerelle le savaient bien.
Les missiles poursuivaient le transporteur à une accélération voisine de quatre-vingt-dix mille gravités et Brentworth les regarda rattraper leur cible, écœuré. Ils se fondirent avec la signature plus forte du transporteur... et le Royaume disparut.
« ... répondez ! continuait la voix d'Uborevich dans les haut-parleurs. À tous les vaisseaux, répondez s'il vous plaît ! J'ai besoin d'ai...
— Éteignez ça », grinça Brentworth, et la voix de la morte s'arrêta au milieu d'une phrase. Il regardait les vainqueurs du Royaume s'éloigner sur son écran, sachant qu'ils franchiraient à nouveau l'hyperlimite bien avant qu'il n'arrive à leur portée. Ses yeux brillaient de frustration et de haine.
— Henri, une identification ? » demanda-t-il d'une voix trop calme. Son officier tactique déglutit.
— Rien de certain, monsieur. Ce sont des vaisseaux de guerre, forcément, pour supporter une telle accélération et lancer autant de missiles. Sans doute un croiseur léger et deux contre-torpilleurs, mais je ne saurais pas vous en dire plus.
— Assurez-vous que toutes les données en notre possession figurent sur la puce. Peut-être nos services de renseignement ou les Manticoriens pourront-ils effectuer une analyse plus approfondie.
— Bien, monsieur,
Brentworth fixa son écran en silence jusqu'à ce que le trio meurtrier ait disparu dans l'hyperespace, puis il s'adossa avec un soupir las de vaincu.
— Astro, maintenez-nous sur une trajectoire d'interception. Il a peut-être largué ses vaisseaux de sauvetage avant d'être détruit.
Le capitaine de corvette Mudhafer Ben Fazal bâilla et avala une nouvelle gorgée de café. La primaire G4 du système de Zanzibar n'était qu'une brillante tête d'épingle, loin derrière son bâtiment d'assaut léger qui parcourait lentement la ceinture d'astéroïdes la plus éloignée du centre du système. Il accueillait la chaleur du café comme un réconfort et un rempart contre la solitude glacée qui s'étendait de l'autre côté de sa coque. Il aurait préféré se trouver ailleurs – à peu près n'importe où ailleurs – mais on ne lui avait pas demandé son avis.
Les meneurs du FLZ avaient été expulsés de la planète, pourtant ils parvenaient encore de temps en temps à envoyer des cargaisons d'armes à leurs partisans. Celles-ci provenaient d'autres systèmes et, bien que leur fournisseur prît soin d'en ôter toute marque distinctive avant la livraison, de toutes les puissances interstellaires, seule la République populaire de Havre avait reconnu le FLZ. Les unités de renseignement étaient presque sûres que Havre offrait davantage à la flotte décrépite des terroristes que des sanctuaires dans les ports de Mendoza ou Chelsea.
Mais, quel qu'il soit, le mécène et armurier du FLZ devait trouver un moyen de faire parvenir les armes et les bombes à Zanzibar et, d'après les services secrets, il utilisait des vaisseaux miniers. Le système de Zanzibar regorgeait d'astéroïdes et personne ne pouvait arrêter et fouiller tous les vieux navires d'exploitation minière. On pouvait déjà à peine patrouiller efficacement les ceintures, pensa Ben Fazal, fatigué. La région représentait simplement un territoire trop vaste pour leur flotte limitée. Enfin, un coup de chance n'était pas exclu, ce qui expliquait pourquoi l'al-Nassir se trouvait là, privant le capitaine de corvette Ben Fazal d'un congé bien mérité.
Il se mit à rire doucement et fit basculer le dossier de son fauteuil en avalant une autre gorgée de café. If al-Nassir n'était qu'un jouet comparé aux véritables vaisseaux de guerre qui composaient la division de croiseurs de combat manticorienne en orbite autour de Zanzibar, mais ses armes suffiraient large-. ment à affronter n'importe lequel des minables bâtiments de la flotte » du FLZ. Et il apprécierait d'attraper quelques-uns des sauvages dont les bombes et les « actions de libération » avaient tué et mutilé tant de civils, se dit-il en cessant de rire.
« Excusez-moi, commandant, je détecte quelque chose sur mes capteurs passifs. »
Ben Fazal regarda son officier tactique d'un air interrogateur et le lieutenant de vaisseau haussa les épaules.
— Ce n'est pas grand-chose, monsieur, juste un petit signal radio. Ça pourrait venir d'une balise de prospecteur tout à fait normale mais, d'ici, c'est assez brouillé.
— D'où vient le signal ?
— De ce groupe d'astéroïdes à deux-sept-trois, je crois. Comme je vous l'ai dit, le signal est très faible.
— Bon, allons jeter un coup d'œil, décida Ben Fazal. Timonier, emmenez-nous sur deux-sept-trois.
— Oui, monsieur. »
Le petit bâtiment changea de trajectoire pour se diriger vers l'insaisissable source du signal et l'officier tactique fronça les sourcils.
— Le signal est vraiment brouillé, monsieur, annonça-t-il après quelques instants. S'il s'agit d'une balise, son code d'identification a été trafiqué. Je n'ai jamais rien entendu de pareil. Ça ressemble presque... »
Le capitaine de corvette Ben Fazal ne devait jamais apprendre à quoi le signal ressemblait presque. La forme élancée d'un croiseur léger émergea du groupe d'astéroïdes comme un requin et il n'eut qu'un bref instant pour comprendre que ce signal était un leurre destiné à l'attirer et pour reconnaître la signature havrienne du croiseur avant que celui-ci n'anéantisse son vaisseau.
« Ils ont passé la frontière du système, commodore.
Le commodore Sarah Longtree hocha la tête à l'annonce de son officier détecteur, en espérant qu'elle avait l'air plus calme qu'elle ne l'était. Son escadre de croiseurs lourds était certes une formation puissante, mais elle ne faisait pas le poids face à la force havrienne qui se dirigeait vers elle.
« Quand serons-nous à portée de missiles ?
— Pas avant douze bonnes heures, madame », répondit l'officier détecteur. Il se gratta le nez et observa son écran, le front plissé. « Je ne comprends pas pourquoi ils effectuent une approche en espace normal. Ils ont détruit une douzaine de plates-formes de détection mais, même si nos transmissions sont limitées par la vitesse de la lumière, ils savent forcément que ces plates-formes ont transmis des renseignements complets avant leur destruction. En plus, ils ignorent une douzaine d'autres plates-formes qui sont à leur portée ! Du coup, la destruction des premières n'a plus aucun sens et, s'ils veulent vraiment nous affronter, il était plus logique d'opérer la translation en n-espace juste à l'hyperlimite. Pourquoi nous laisser les voir arriver de si loin ?
— Je l'ignore, admit Longtree, mais franchement c'est le cadet de mes soucis pour l'instant. Avons-nous une idée de leur classe ?
— La télémétrie analyse encore les données envoyées par les plates-formes intactes, madame, mais celles qui ont été touchées ont eu un bon aperçu de leurs éléments de tête. Il y a au moins deux croiseurs de combat.
— Magnifique. » Longtree s'enfonça plus profondément dans les coussins de son fauteuil de commandement et s'efforça de prendre du recul.
L'officier détecteur avait raison, cette approche était bizarre. Les plates-formes de surveillance externe du système de Zuckerman avaient détecté l'ennemi bien avant la limite territoriale de douze heures-lumière, et le leur permettre relevait de la plus profonde stupidité. Si les Havriens n'avaient quitté l'hyperespace qu'à l'hyperlimite, ils seraient arrivés sur Zuckerman – et sur Longtree – bien avant que quiconque les détecte, alors que leur approche actuelle avait laissé largement le temps au commodore d'envoyer un messager vers le QG de la Flotte. Même si son escadre entière était détruite, Manticore saurait qui en portait la responsabilité – ce qui faisait de cet acte de guerre l'attaque la plus bêtement menée de l'histoire.
Non que cette idée apportât un quelconque réconfort à ceux qui allaient en mourir.
— Actualisation des données par la télémétrie, madame, fit soudain l'officier de com. Force ennemie désormais estimée à six croiseurs de combat, huit croiseurs lourds et des groupes écrans.
— Compris. » Longtree se mordit la langue à cette nouvelle et regarda l'ennemi approcher. Ses propres vaisseaux auraient eu leur chance face aux croiseurs lourds, mais la présence de croiseurs de combat faussait irrémédiablement la donne. Toujours pas de rapports signalant d'autres incursions ?
— Non, madame, répondit l'officier détecteur. Nous recevons des mises à jour continues de tous les autres secteurs, R.A. S
— Merci. » Elle s'adossa de nouveau et se mordilla légèrement le doigt. Bon sang, mais qu'avaient-ils en tête, ces Havriens ? Depuis des années, des deux côtés on faisait bien attention à ne pas violer ouvertement le territoire de l'autre, et voilà qu'ils venaient, au vu et au su de tous, attaquer une base de la Flotte qui ne revêtait même pas une importance majeure ? Aucun sens !
« Changement de statut! » Le commodore tourna brusquement la tête et l'officier détecteur la regarda d'un air totalement incrédule. « Ils font machine arrière, commandant !
— Quoi « Longtree ne put retenir cette expression de surprise et l'officier détecteur haussa les épaules : il ne comprenait pas.
« Ça n'est pas plus logique que le reste de leurs manœuvres, mais ils le font quand même. La télémétrie annonce qu'ils ont viré à cent quatre-vingts degrés et sont passés à une accélération de quatre cents g. Ils retournent tout droit vers l'endroit d'où ils viennent! »
Longtree se laissa aller, incrédule et soulagée. Ses hommes et elle ne mourraient pas aujourd'hui, pour finir. Et, plus important encore, la guerre que tout Manticore redoutait ne commencerait pas dans le système de Zuckerman.
Pourtant, malgré son soulagement, elle ressentait une certaine confusion.
Pourquoi ? Quel était le but de cette opération ? Les Havriens devaient bien savoir qu'ils avaient été vus et identifiés, et ils n'avaient rien obtenu d'autre que la destruction d'une douzaine de plates-formes de détection aisément remplaçables. Alors pourquoi avaient-ils commis ce qu'on pouvait interpréter comme un acte de guerre – surtout si mal préparé -- sans se donner la peine de le mener à bien et d'attaquer ?
Le commodore Longtree ne connaissait pas la réponse à cette question, mais elle la savait vitale. Pour une raison obscure, la République populaire de Havre avait délibérément violé le territoire de l'Alliance et, si la destruction de plates-formes de détection ne ressemblait guère à une bataille rangée, le Royaume de Manticore ne pouvait pas ignorer cette provocation. Cela cachait forcément quelque chose.
Mais quoi ?