CHAPITRE DIX-NEUF
Le Victoire modifia sa trajectoire pour regagner la base, et Michelle Henke dissimula un sourire en regardant son commandant à l'autre extrémité du pont. Honor se montrait rarement satisfaite de ses propres efforts, surtout devant ses officiers. Elle affichait sa satisfaction face à leurs performances et celles de son équipage, oui, mais sa propre compétence allait de soi. Aujourd'hui, toutefois, elle se laissait aller sur les coussins de son fauteuil de commandement, les jambes croisées et un léger sourire aux lèvres, tandis que Nimitz se pavanait sans retenue sur le dossier du fauteuil.
Henke gloussa et se tourna vers la section tactique pour décocher un clin d'œil triomphant à Evelyne Chandler. La petite jeune femme rousse sourit en retour et leva les mains au-dessus de sa tête en signe de victoire; Henke entendit quelqu'un derrière elle rire sous cape.
Après tout, ils avaient toutes les raisons d'être terriblement fiers d'eux-mêmes et de leur commandant, se dit Henke. L'escadre avait travaillé dur depuis le départ du vice-amiral Parks. Sa vigueur et sa précision croissantes avaient même tiré des sourires d'approbation au contre-amiral Sarnow, et la remise en service du Victoire n'aurait pas pu mieux tomber.
Plus d'un officier d'Honor avait entendu parler des réserves du capitaine Dournet : celui-ci craignait que l'inactivité forcée du vaisseau amiral n'ait rouillé son équipage au point d'embarrasser son Agamemnon. Toutefois Henke était la mieux placée pour éviter que cela ne se produise. Les problèmes de l'escadre avaient accaparé Honor, lui interdisant de prendre en charge l'entraînement quotidien du Victoire. D'ailleurs, ce genre d'activité relevait plus de la responsabilité d'un second, et les longues heures éprouvantes de simulation que Henke avait infligées à l'équipage avaient porté leurs fruits lors des manœuvres de la veille. Le Victoire n'avait pas embarrassé l'Agamemnon. En fait, le navire de Dournet avait eu un mal de chien à tenir la comparaison avec son codivisionnaire, et Henke savourait à l'avance sa prochaine rencontre avec le second de l'Agamemnon.
Le Victoire avait également réussi la meilleure performance d'artillerie de l'exercice, surpassant de huit pour cent l'Invincible du capitaine Daumier, au grand dam de son équipage. Mais le meilleur restait encore à venir, se dit Henke avec un sourire paresseux, car l'amiral Sarnow avait ensuite divisé sa petite force opérationnelle en deux pour des simulations de combat.
Le commodore Banton se trouvait à la tête des deuxième et troisième divisions ainsi que de leurs unités de protection, tandis que Sarnow commandait la première et la quatrième. Enfin, en théorie, car Sarnow avait informé Honor cinq minutes après le début de l'exercice que le capitaine Rubenstein, officier le plus gradé de la division 54, et lui-même étaient au nombre des victimes, et qu'elle prenait le commandement.
Elle n'avait pas été prévenue à l'avance, mais elle avait manifestement réfléchi à la situation car elle avait donné ses ordre sans hésiter. Elle s'était servie des plates-formes de détection supraluminique pour localiser les unités de Banton, et avait divisé sa force en deux groupes de deux navires, accéléré jusqu'à la vitesse d'interception, puis éteint ses impulseurs, réduisant ses. émissions électroniques et gravitiques au silence. Mais elle ne s'était pas arrêtée là, car l'Achille de Banton, elle le savait, pouvait également la détecter et la suivre. Sachant que le commodore avait enregistré sa trajectoire de base avant qu'elle interrompe ses émissions, Honor avait lancé des drones de guerre électronique programmés pour imiter la propulsion de ses croiseurs de combat sur une trajectoire conçue pour attirer Banton dans la position qu'elle-même avait choisie.
Le commodore avait mordu à l'hameçon — sans doute en partie parce qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'Honor utilise des drones GE (à huit millions de dollars pièce) lors d'un exercice — et avait modifié sa trajectoire pour les intercepter. Le temps qu'elle comprenne ce qui se tramait, Honor avait ramené ses deux divisions sur des courses purement balistiques, bandes gravitiques et barrières latérales baissées jusqu'à la dernière seconde, les laissant opérer séparément au mépris de la sagesse tactique conventionnelle. Elle avait frappé les unités médusées de Banton depuis des directions très divergentes, et son approche peu orthodoxe s'était appuyée sur la formation plus traditionnelle adoptée par le commodore, pilonnant ses navires de tête sous deux angles différents, semant la confusion dans ses défenses actives et utilisant sa propre division de tête pour masquer pendant près de deux minutes le feu de ses navires les plus éloignés. Enfin, cerise sur le gâteau, elle avait demandé au capitaine de frégate Chandler de reprogrammer les leurres antimissiles des unités de protection de sorte que les croiseurs lourds passent soudain pour des croiseurs de combat.
Les leurres étaient entrés en action au pire moment possible pour l'officier tactique de Banton. En l'absence d'identification formelle des vaisseaux d'Honor « invisibles » jusqu'au moment où ils remirent soudain leurs impulseurs en marche), il n’avait dû déterminer à qui il avait affaire avant de tirer, et les leurres l'avaient embrouillé juste assez longtemps pour que le Victoire, l'Agamemnon, l'Assaut et l'Invincible « détruisent » le vaisseau amiral de Banton et « mutilent » le Cassandre sans subir de dommages. Le Défi et l'Intolérant avaient fait de leur mieux par la suite, d'ailleurs la performance du capitaine Trinh avait largement racheté ses problèmes antérieurs, mais ils n'avaient aucune chance. Résultat final : destruction complète de la force de Banton, avaries limitées sur l'Agamemnon et l'Invincible, et deux malheureuses frappes au laser sur le Victoire. L'Assaut s'en était tiré sans une égratignure et avait même récupéré tous les drones GE qu'Honor avait largués, à deux exceptions près. Ils nécessiteraient une révision avant toute nouvelle utilisation mais, en les récupérant, l'équipage de l'Assaut avait fait gagner près de quarante-huit millions de dollars à la Flotte et, d'après Henke, l'équipage de Rubenstein allait sans doute jubiler plus encore que celui d'Honor.
L'amiral Sarnow n'avait pas dit un mot, mais il affichait un sourire éloquent lors de son entrée sur le pont du Victoire pour la dernière phase de la « bataille ». Quant au commodore Ban-ton, elle se montrait bonne perdante. Son équipage et elle s'étaient fait rouler, elle le savait, et elle avait transmis ses félicitations personnelles à Honor avant même que les ordinateurs aient fini de calculer les estimations de dommages.
Deux jours extrêmement satisfaisants, somme toute, décida Henke. Une semaine entière s'était écoulée sans incident depuis que l'amiral Parks avait disparu à l'hyperlimite, soulageant profondément l'escadre sans écorner sa détermination à prouver qu'il se trompait sur le compte de son amiral et de son capitaine de pavillon. Les réussites de ces derniers jours semblaient d'ailleurs un excellent premier pas.
Évidemment, pensa-t-elle, satisfaite, ce premier pas avait été meilleur pour certains que pour d'autres. Évelyne Chandler se frottait déjà les mains en pensant à sa prochaine conversation avec l'officier tactique de l'Invincible. Détenteur de la Coupe de la Reine, hein ? Quant à Ivan Rayiez, il était aussi heureux qu'un chat sylvestre dans un potager planté de céleri. Sa nouvelle centrale à fusion fonctionnait à la perfection et l'Agamemnon avait été poussé dans ses derniers retranchements pour suivre l'accélération produite par les impulseurs magnifiquement réglés du Victoire. On avait même vu George Monet se fendre d'un ou deux sourires — une première historique pour l'officier de com.
En plus, le commodore Banton avait déjà annoncé que les équipages de ses vaisseaux payaient leur tournée.
Honor remarqua une étincelle dans les yeux de Henke et eut un sourire plein d'affection pour son second alors que celle-ci se retournait vers sa console. Michelle avait le droit d'être contente. Après tout, c'étaient ses programmes d'entraînement qui avaient maintenu le Victoire dans une telle forme.
Mais l'entraînement n'expliquait pas tout. Les exercices et les simulations pouvaient accomplir beaucoup, mais ils ne fournissaient pas ce petit supplément indéfinissable qui faisait la différence entre un équipage d'élite et un bon groupe. Peut-être celui-ci venait-il du mystérieux esprit de corps qui semblait toujours habiter les vaisseaux de ce nom, de l'idée qu'ils devaient se montrer à la hauteur d'une certaine tradition. Ou peut-être de tout autre chose. Honor l'ignorait, mais elle l'avait senti frémir autour d'elle comme de l'électricité statique, attendant qu'on le mette à profit, ce qu'elle avait fait. Elle n'avait même pas réfléchi à ses manœuvres, pas consciemment; elles lui étaient venues simplement, avec une précision sans accroc. Ses subalternes avaient exécuté ses ordres de la même façon et ils avaient le droit d'être fiers.
Que Banton fût de bonne composition ne gâchait rien, évidemment. Honor connaissait plus d'un officier général qui n'aurait pas eu le sourire après la défaite cuisante que le commodore venait de subir, surtout en se découvrant battu par le capitaine de pavillon plutôt que par l'amiral. Mais Honor soupçonnait Banton de partager son analyse du comportement de l'amiral et de sa décision d'être porté au nombre des blessés. Honor était peut-être son capitaine de pavillon, mais elle était moins ancienne en grade que six des sept autres commandants de croiseurs de combat sous les ordres de Sarnow, et c'était la première fois qu'elle pouvait leur montrer de quel bois elle se chauffait ailleurs que dans les simulateurs. Sarnow s'était délibérément écarté pour la laisser gagner ses galons aux yeux de l'escadre, et elle aurait voulu se pavaner comme Nimitz tant l'exercice s'était bien déroulé.
D'ailleurs, se dit-elle en s'adossant, son menton pointu appuyé sur ses doigts tendus, c'était exactement ce qu'elle comptait faire sous peu... entre autres choses. On était mercredi et l'escadre allait rejoindre la base bien avant l'heure du dîner. Elle comptait arriver dans les quartiers de Paul avec une bouteille du précieux Delacourt de son père et découvrir cc que cachaient ses allusions rieuses à des frictions à l'huile chaude.
Le coin de sa bouche frémit à cette idée, une fossette se creusa sur sa joue droite et la chaleur lui monta au visage, mais elle s'en moquait.
« Commandant, je détecte une empreinte hyper à deux-zéro-six, annonça le capitaine de frégate Chandler. Une seule source d'impulsion, distance six virgule quatre-vingt-quinze minutes-lumière. C'est trop gros pour un courrier diplomatique, madame. »
Honor regarda l'officier tactique avec une certaine surprise, mais Chandler ne le remarqua pas car elle interrogeait ses ordinateurs et tentait d'établir un contact. Plusieurs secondes passèrent, puis elle se redressa et hocha la tête, l'air satisfait
« Aucun doute, il s'agit d'une signature d'impulsion manticorienne, madame. On dirait un croiseur lourd. Je n'en aurais confirmation que lorsque les capteurs classiques le détecteront.
— Compris. Gardez un œil sur lui, Évelyne.
— À vos ordres, madame. »
Un croiseur, hein ? Honor s'adossa une fois de plus. Un simple croiseur ne changerait pas grand-chose, mais Van Slyke se réjouirait de son arrivée. Son escadre se trouverait enfin au complet et le reste du groupe d'intervention verrait en lui le héraut des renforts beaucoup plus conséquents qu'on leur avait promis. De plus, il serait sans doute porteur de messages, et le moindre lambeau d'information récente apporterait un immense soulagement.
Elle leva les bras et attira Nimitz sur ses genoux, lui frottant les oreilles tout en pensant à la vidéoconférence que l'amiral avait prévue pour le lendemain matin. Elle tenait à aborder plusieurs sujets, notamment la chance qu'elle avait eue de réussir son tour avec les drones GE. Elle s'enfonça dans le fauteuil en réfléchissant à la manière la plus efficace (et la plus subtile) de s'y prendre.
Plusieurs minutes s'écoulèrent. La routine tranquille et posée de sa passerelle murmurait à son oreille un mantra apaisant. Elle tournait des phrases dans sa tête, les manœuvrant avec une certaine langueur, un plaisir félin. Pourtant il ne fallait pas se fier à ses yeux rêveurs. Le discret carillon de la section de communication annonçant l'arrivée d'un message la tira instantanément de ses réflexions, et son regard se porta sur le dos étroit du capitaine de corvette Monet.
L’officier de com enfonça un bouton et écouta quelques instants son oreillette. Les yeux d'Honor s'étrécirent lorsqu'elle vit ses épaules frémir; si elle ne l'avait pas su totalement professionnel et parfaitement dépourvu d'humour, elle aurait pu croire qu'il riait.
Il appuya encore sur quelques boutons puis fit pivoter son siège pour lui faire face. Son visage était admirablement sérieux mais ses yeux bruns brillaient légèrement lorsqu'il s’éclaircit la gorge.
— Un message urgent pour vous, commandant. » Il s'arrêta un instant. « De la part du capitaine Tankersley. »
Une légère rougeur monta aux joues d'Honor. Tous les membres de son équipage étaient-ils donc au courant de sa... relation avec Paul ? Ça ne les regardait pas, de toute façon, bon sang ! Et leur histoire n'avait rien de clandestin : Paul étant radoubeur, ils ne violaient même pas le règlement interdisant toute liaison entre officiers situés dans la même chaîne de commandement !
Pourtant, alors qu'elle s'apprêtait à lancer un regard courroucé à l'officier de com, elle fut sauvée par son propre sens du ridicule. Évidemment, son équipage savait : même l'amiral Sarnow était au courant ! Elle ne s'était jamais rendu compte que tout le monde remarquait son absence de vie amoureuse mais, si elle voulait rester discrète, elle aurait dû y penser plus tôt. Et l'étincelle dans les yeux de Monet n'avait rien d'obscène. En fait, se dit-elle en devinant le même amusement silencieux chez le reste des officiers du pont, il avait plutôt l'air heureux pour elle.
« Eh bien, passez-le sur mon écran, fit-elle, soudain consciente qu'elle se taisait depuis un peu trop longtemps.
— C'est une communication privée, madame. » La voix de Monet était si douce qu'Honor réprima un sourire. Elle quitta le fauteuil, Nimitz dans les bras, en combattant une fossette rebelle.
« Dans ce cas, je la prendrai sur le terminal de ma salle de briefing.
— Bien sûr, madame. Je vous la transmets.
— Merci », répondit Honor avec toute la dignité qu'elle put rassembler, avant de se diriger vers le sas de la salle de briefing.
Celui-ci s'ouvrit devant elle et, en le passant, elle se demanda soudain pourquoi Paul l'appelait. Le Victoire atteindrait la base dans une demi-heure, mais le délai de transmission à cette distance représentait encore environ dix-sept secondes, ce qui interdisait dans la pratique toute conversation en temps réel. Alors pourquoi n'avait-il pas attendu un quart d'heure de plus ?
Le sourcil froncé, elle déposa Nimitz sur la table et prit place dans le fauteuil du commandant puis alluma le terminal. L'écran indiqua l'imminence de la transmission, puis le visage de Paul apparut.
« Bonjour, Honor. Désolé de te déranger, mais je me suis dit qu'il valait mieux te mettre au courant. » Le front d'Honor se plissa en remarquant son expression sinistre. « Nous venons de recevoir le signal d'arrivée d'un croiseur lourd, poursuivit la voix enregistrée avant de marquer une pause. Il s'agit du Sorcier, Honor. » Elle se raidit dans son fauteuil.
Paul la regardait depuis l'écran comme s'il la voyait; son regard plein de compassion semblait la mettre en garde tandis qu'il hochait la tête.
« Pavel Young en est toujours le commandant, fit-il doucement. Et il est toujours plus haut que toi dans la hiérarchie. Fais attention, d'accord ?
Le croiseur léger havrien Napoléon dérivait dans l'obscurité, loin du faible phare que constituait la naine rouge du système. Il avait coupé ses impulseurs, réduit au silence ses capteurs actifs, et son commandant, assis sur le pont, était tendu. Le croiseur poursuivait sa course silencieuse à l'intérieur de l'orbite d'une planète gelée aux confins de Hancock. Il distinguait la signature d'impulsion de deux contre-torpilleurs manticoriens sur son visuel, mais le plus proche se trouvait à plus de vingt minutes-lumière et il n'avait pas la moindre intention d'attirer son attention.
Le capitaine de frégate Ogilve n'avait pas été impressionné par l'opération Argus quand on la lui avait expliquée. Elle lui avait apparue comme le meilleur moyen de provoquer une guerre dans laquelle son navire se ferait frire; pourtant elle avait donné de bien meilleurs résultats qu'il n'aurait cru. Elle prenait un temps fou, et, même si aucun des bâtiments impliqués ne s'était encore fait attraper, cela pouvait changer. Toutefois, il suffisait qu'elle continue de fonctionner encore un peu, le temps que l'amiral Rollins reçoive les données dont il avait besoin... et que le Napoléon se tire de Hancock en un seul morceau!
« Nous arrivons au premier relais, monsieur. » L'officier de com avait l'air aussi malheureux que lui, et Ogilve s'efforça de rayonner de calme en quittant des yeux le visuel pour acquiescer. Il ne faudrait pas que ses troupes se rendent compte que leur commandant avait aussi peur qu'elles, se dît-il, amer.
« Paré à initier le transfert de données, fit-il.
— Bien, monsieur.
Le silence régnait sur le pont tandis que l'officier de com allumait ses lasers. Dans ces circonstances, toute forme d'émission représentait un danger, mais la position du relais avait été soigneusement choisie. Les responsables de l'opération Argus savaient que le périmètre de tous les systèmes stellaires manticoriens était surveillé par des plates-formes de détection dont ils ne pouvaient égaler la portée et la sensibilité, mais aucun réseau de surveillance n'était capable de tout couvrir. Les schémas de déploiement en avaient tenu compte et –jusque-là, du moins – ils avaient bien placé leur argent.
Ogilve eut un grognement amusé à son propre choix de mots, car Argus avait coûté des milliards. Les plates-formes de détection furtives avaient été insérées à deux mois-lumière de là pour dériver dans le silence de l'espace interstellaire, alimentation bloquée sur le minimum absolu. Elles avaient passé les capteurs manticoriens comme n'importe quel débris spatial, et le minuscule filet d'énergie qui les avait stabilisées et alignées dans leur position finale, choisie avec soin, était littéralement indétectable à plus de quelques milliers de kilomètres.
En fait, mettre les plates-formes en place était la partie simple du plan. Le profane oublie facilement l'immensité – et le vide – de tout système stellaire. Le plus gros vaisseau spatial ne représente qu'une poussière à cette échelle. Tant qu'aucune signature énergétique ne le trahit, attirant l'attention, il est pour ainsi dire invisible; or les plates-formes étaient bien plus petites encore et équipées des meilleurs systèmes furtifs que Havre savait produire. Ou, dans le cas présent, rectifia Ogilve, acheter clandestinement auprès de la Ligue solarienne. Le plus gros risque provenait des lasers de faible puissance, fins comme un cheveu, qui les liaient au relais de stockage central. Mais, même là, le risque avait été réduit au minimum. Les plates-formes ne communiquaient que par transmissions épisodiques ultrarapides. Même si quelqu'un s'égarait sur leur chemin, il lui faudrait un énorme coup de chance pour se rendre compte qu'il entendait quelque chose, et le programme des plates-formes leur interdisait de transmettre si leurs capteurs détectaient quoi que ce soit en position d'intercepter le message.
Non, les Manticoriens avaient très peu de chances de tomber sur les minuscules espions robotisés; c'est le facteur qui venait relever leurs données qui avait du souci à se faire. Car, si petit soit-il, un navire était plus gros qu'aucune plate-forme, et la récupération des informations lui imposait de rayonner, même discrètement.
« Faisceau étroit paré, monsieur. Arrivée au point de transfert dans... dix-neuf secondes.
— Initiez le transfert quand nous serons en position.
— À vos ordres, monsieur. Paré. » Les secondes s'égrenaient lentement et l'officier de com passa la langue sur ses lèvres. « Transfert initié, monsieur. »
Ogilve se raidit et ses yeux se braquèrent un peu trop vite sur le visuel. Il observait douloureusement les contre-torpilleurs manticoriens qui poursuivaient pourtant leur route dans une bienheureuse ignorance, puis...
— Transfert terminé, monsieur ! » L'officier retint un geste de soulagement en coupant le laser et Ogilve sourit malgré sa nervosité.
« Bien joué, Jamie. » Il se frotta les mains et sourit aussi à son officier tactique. « Alors, mademoiselle Austeil, et si nous regardions ce que nous avons récupéré ?
— Excellente idée, monsieur. » L'officier tactique lui rendit son sourire et se mit en devoir d'examiner les informations transférées. Plusieurs minutes s'écoulèrent en silence, car le dernier transfert remontait à un mois et demi. Il y avait donc un grand nombre d'informations à trier, mais elle se raidit tout à coup et releva brusquement la tête.
« J’ai là quelque chose de très intéressant, monsieur. »
L'excitation contenue qui perçait dans sa voix tira Ogilve de son fauteuil sans qu'il y réfléchisse. Il traversa le pont en quelques enjambées et se pencha sur son épaule alors qu'elle tapait sur son clavier. Son visuel tremblota un instant puis se figea, et la date et l'heure se mirent à briller dans un coin.
Ogilve prit une profonde inspiration en comprenant ce qu'il avait sous les yeux. Une vingtaine de bâtiments de ligne... Non, plus que ça. Mon Dieu, il y en avait plus d'une trentaine ! Mais c'était le mur de bataille ennemi tout entier !
Il fixait le visuel, retenant son souffle, incrédule face au déplacement massif d'unités auquel il assistait. L'enregistrement était fortement compressé et l'incroyable masse de signatures d'impulsion traversait le système stellaire à toute vitesse.
C'était forcément une manœuvre. Ça ne pouvait rien être d'autre, se répétait encore et toujours Ogilve comme une incantation pour se protéger de la déception qui suivrait inévitablement.
Mais il ne fut pas déçu. Les énormes cuirassés et supercuirassés continuèrent leur mouvement, s'éloignant de Hancock jusqu'à en atteindre l'hyperlimite.
Puis ils disparurent. Tous sans exception. Ogilve se redressa lentement, avec précaution.
« Sont-ils revenus, Midge ? » souffla-t-il. L'officier tactique secoua la tête en ouvrant de grands yeux étonnés. « Les plates-formes de ce secteur les auraient-elles repérés s'ils étaient revenus ? insista-t-il.
— Pas nécessairement, monsieur. Ils pourraient être rentrés sur une trajectoire extérieure à leur enveloppe de détection. Mais, à moins qu'ils aient eu connaissance de la présence des capteurs et qu'ils aient monté ce spectacle pour nous duper, ils auraient regagné le système en fin de manœuvres en suivant à peu près la même trajectoire. Et, dans ce cas, les plates-formes les auraient vus... Et ils sont partis depuis plus d'une semaine, monsieur. »
Ogilve hocha la tête et se pinça l'arête du nez. Incroyable. L'idée même que les Manticoriens se livrent à un exercice qui les éloigne de Hancock dans un moment de pareille tension était ridicule. Mais, si impossible que cela paraisse, ils avaient trouvé encore plus stupide : ils s'étaient purement et simplement retirés, laissant la station de Hancock sans protection !
Il prit une profonde inspiration et se tourna vers son astrogateur.
« En combien de temps pouvons-nous sortir d'ici ? — Sans que notre empreinte hyper soit détectée ?
— Évidemment !
— Hummm. » Les doigts de l'astrogateur couraient sur sa console tandis qu'il examinait le problème. « Sur ce vecteur, quatre-vingt-quatorze virgule huit heures, le temps de passer les plates-formes de capteurs ennemies identifiées, monsieur.
— Merde », murmura Ogilve. Il frottait nerveusement ses mains sur les coutures de son pantalon et s'imposa de contrôler son impatience. Ces données étaient trop importantes pour risquer de les perdre. Il allait devoir attendre, patienter encore quatre jours avant de pouvoir rentrer à la maison avec cette nouvelle incroyable. Mais une fois à Seaford...
Bon, dit-il brusquement. Arrêt complet des émissions. Rien ne doit sortir de ce vaisseau. Jamie, abandonnez les transferts de données restants. Midge, je veux que vous restiez jour et nuit au chevet de vos capteurs passifs. Si quelque chose fait mine de venir vers nous, je veux être au courant. Cette info vient de nous rembourser du coût de l'opération Argus depuis le premier jour, et nous la ramenons à la maison même s'il faut passer en hyper sous le nez d'un Manticorien !
— Et que faites-vous de la sécurité opérationnelle, monsieur ? protesta son second.
— Je ne vais pas attirer leur attention sur nous, répondit fermement Ogilve. Mais nous ne pouvons pas risquer de perdre cette information, elle a trop d'importance; donc, s'il apparaît qu'ils pourraient nous repérer, on se tire. Tant pis pour le reste de l'opération Argus. Nous avons exactement ce que l'amiral Rollins attendait et, bon Dieu, on va lui annoncer la nouvelle ! »