CHAPITRE SEPT

« Je suis impressionné, dame Honor. Vous avez là un sacré vaisseau, fit Sarnow tandis qu'ils descendaient la coursive, tirant un sourire à Honor.

Pour tout dire, je n'en suis pas peu fière, monsieur, dit- elle. Enfin, quand il marche.

Je vous comprends, mais les équipes de réparation font un excellent travail et j'ai remarqué qu'elles ont toujours tendance à surestimer le temps qu'une tâche va leur prendre. » Sa moustache frémit comme il souriait. « je ne crois pas qu'elles aient tout à fait conscience de leur valeur.

Ce sont certainement les radoubeurs les plus efficaces auxquels j'aie eu affaire », acquiesça sincèrement Honor. Les équipes de la station Hartcock se trouvaient face à un remplacement beaucoup plus complexe que l'évaluation du capitaine Tankersley ne le laissait entendre, mais elles s'y consacraient avec énergie et efficacité.

Ils arrivèrent à l'ascenseur central et Honor s'effaça pour laisser son supérieur entrer le premier, puis elle tapa leur destination.

Le court trajet se déroula dans un silence détendu. Nimitz trônait parfaitement calme sur son épaule, signe indubitable qu'il appréciait son nouveau supérieur, et elle tendait à pense comme son chat : Mark. Sarnow était peut-être jeune pour son grade (il n'avait que huit années T de plus qu'elle) mais une énergie confiante émanait de sa personne.

L'ascenseur les déposa sur le pont d'état-major du Victoire. Il était plus petit que le pont de commandement d'Honor, mais tout aussi impressionnant : l'écran principal occupait plus de la moitié du pont tandis que les écrans de contrôle reproduisaient les informations critiques dont disposait l'équipage sur la passerelle de commandement.

L'équipe du contre-amiral l'attendait, et le capitaine Ernestine Corell, son chef d'état-major, leva les yeux de son bloc mémo en souriant.

« J'étais sur le point d'envoyer quelqu'un à votre recherche, monsieur. Vous allez finir par être en retard à la réunion qu'organise l'amiral Parks.

Sarnow jeta un coup d'œil à son chrono et fit la grimace. « Nous avons le temps, Ernestine. Venez avec nous en salle de briefing, Joseph et vous.

Bien, monsieur. » Corell et le capitaine de frégate Joseph Cartwright, officier détecteur, suivirent Sarnow vers le sas de la salle de briefing et Honor s'arrêta pour sourire à Samuel Webster avant de les rejoindre.

« Prenez place », fit Sarnow en désignant les fauteuils qui entouraient la table de conférence. Il ôta son béret, déboulonna sa veste et se laissa tomber dans un fauteuil en bout de table; Honor s'assit en face de lui, à l'autre extrémité.

« Nous n'avons pas le temps d'approfondir, commença le contre-amiral, mais je veux mettre dame Honor au courant des grandes lignes avant que nous ne disparaissions de nouveau à bord du Gryphon. » Il grimaça. « Je serai heureux de voir le Victoire reprendre du service, ne serait-ce que parce qu'il me donnera l'occasion de m'éloigner du vaisseau amiral de la station. J'ai l'impression d'y passer ma vie ! »

Honor resta silencieuse, mais elle remarqua la pointe d'exaspération qui perçait dans la voix de Sarnow. À quel point les relations du contre-amiral et de celui qui avait pris sa relève étaient-elles tendues ?

« Et une fois qu'il aura repris du service, capitaine Harrington, poursuivit-il, nous allons être très occupés à travailler en escadre. Je crains que l'Amirauté ne nous ait pas envoyés ici en vacances. »

Les officiers d'état-major gloussèrent à son ton ironique et Honor sourit tandis qu'il se tournait vers Corell.

« Quel est le statut de notre escadre, Ernestine ?

Nous avons obtenu une nouvelle HPA pour le Défi et l'Assaut pendant que le capitaine et vous étiez absents, monsieur, répondit le grand et frêle chef d'état-major. Le Défi devrait arriver sous trois jours, mais l'Assaut a été retardé : il ne sera pas là avant le 20 du mois prochain.

Magnifique. » Sarnow soupira. « Une explication pour ce retard ?

Non, monsieur. Juste la nouvelle HPA.

Pourquoi ne suis-je pas surpris ? Enfin... De toute façon, le radoub ne nous rendra pas le Victoire de si tôt non plus. L'amiral Parks a-t-il reçu cette information ?

Oui, monsieur.

Bien. » Les yeux plissés par la réflexion, Sarnow se frotta le menton. Puis il regarda Honor. « En fait, dame Honor, nous avons une escadre toute neuve. Il n'y a pas eu de cinquième escadre de croiseurs de combat depuis la dernière réorganisation de la Flotte et, à part l'Achille et le Cassandre qui ont été transférés ensemble de la quinzième escadre, aucune de nos unités n'a d'expérience de combat en équipe. Nous allons devoir partir de rien, et le temps ne joue pas en notre faveur.

Il soutint le regard d'Honor, et elle hocha la tête.

« Tous les officiers généraux que j'ai rencontrés avaient leur propre conception du rôle de leur capitaine de pavillon, pont suivit-il, et je ne fais pas exception. Je compte sur votre constante contribution, dame Honor. Si vous voyez un problème, réglez-le vous-même ou portez-le à mon attention. Si le problème c'est moi ou une de mes décisions, parlez-m'en. Ernestine et Joseph font de leur mieux pour m'empêcher de commettre des erreurs, mais j'aurai parfois besoin de toute l'aide que vous pourrez m'apporter. Compris ?

Il sourit mais son sourire était d'acier, et Honor acquiesça.

« Vous n'êtes pas le commandant qui ait le plus d'ancienneté dans cette escadre, mais vous n'en êtes pas moins capitaine de pavillon. Cela pourra poser des problèmes lorsque vous aurez affaire à plus ancien en grade, mais je veux que vous gériez cette situation en vous rappelant que vous commandez le vaisseau amiral. C'est vous qui assisterez aux réunions d'état-major auxquelles ils n'auront pas accès, vous qui connaîtrez mes plans et mes intentions. Je ne compte pas me décharger mir vous de mes responsabilités, mais je souhaite vous voir utiliser votre jugement et prendre l'initiative de résoudre les problèmes liés à l'escadre ou au Victoire tant qu'ils relèveront de votre compétence.

« En retour de cette dévotion servile à votre devoir, poursuivit-il avec l'un de ses sourires féroces, je vous soutiendrai jusqu'au bout. Si vos décisions me déplaisent, vous en serez la première informée. D'après votre dossier, je pense que vous représentez un énorme avantage, surtout pour une escadre toute neuve. Ne faites rien qui puisse me pousser à changer

je m'y efforcerai, monsieur, répondit calmement Honor.

j'en suis certain - et je m'attends à ce que vous réussissiez Maintenant, Joseph (il se tourna vers son officier détecteur), que savons-nous des paramètres de notre mission ?

Moins que je ne le souhaiterais, monsieur, fit Cartwright. Maintenant que l'escadre de l'amiral Tyrel est détachée, nous allons de toute évidence constituer l'unité écran principale, mais on dirait que le rôle opérationnel de tous les éléments de la force d'intervention est en cours de réévaluation.

une réévaluation assez radicale. » Le capitaine de frégate Ballu haussa les épaules. « Tout ce que je peux vous dire pour l'instant, c'est que, apparemment, l'amiral a l'intention de nous garder ici dans l'immédiat.

Ça pourrait être pire, fit le contre-amiral sur un ton peu convaincu. Au moins nous aurons le temps de nous entraîner. » Cartwright approuva d'un signe de tête. Sarnow se frotta de nouveau le menton, puis il regarda son chrono et se redressa dans son fauteuil : « Bon. Ernestine, puisque l'Achille et le Cassandre ont déjà manœuvré ensemble par le passé, nous allons construire autour d'eux. Je veux que joseph et vous convoquiez les éléments de l'escadre disponibles pour un exercice d'artillerie dans un jour ou deux. Formez deux divisions qui s'affronteront : l'une comprendra l'Achille et le Cassandre, l'autre l'Invincible, l'Intolérant et l'Agamemnon. Je prendrai place à bord de l'Invincible. Prévenez le capitaine Daumier de ma présence.

Bien, monsieur. » Le chef d'état-major prit note sur son bloc mémo et Sarnow se tourna vers Honor.

De toute évidence, nous ne pouvons pas emmener le Victoire, dame Honor, mais j'aimerais que vous veniez avec moi. Et ne vous inquiétez pas, votre présence ne gênera pas le capitaine Daumier. L'Invincible est l'actuel détenteur de la Coupe de la reine, et Daumier est aussi fière de son navire que vous du Victoire. Elle prendra sans doute plaisir à vous montrer quel genre de performance j'attends de mon vaisseau amiral. » Il afficha un nouveau sourire, qu'elle lui rendit.

« À notre retour, je compte commencer à établir le réseau de commandement de l'escadre, alors demandez à votre officier de com de se mettre en relation avec le capitaine de frégate Webster afin de vérifier que tout est en ordre avant notre départ. J'aimerais effectuer des simulations à l'échelle de l'escadre dès que possible pour identifier les problèmes.

Bien sûr, monsieur.

Merci. » Le contre-amiral prit une profonde inspiration, se dressa sur ses pieds et remit son béret. «Alors c'est tout pour l'instant. Ernestine, Joseph, nous avons rendez-vous avec le vice-amiral. Vous nous excusez, dame Honor?

Bien sûr », répéta-t-elle, sur quoi Sarnow s'engouffra dans le sas, ses officiers d'état-major sur les talons. Le niveau d'énergie du compartiment chuta de façon spectaculaire à son départ, et elle sourit comme Nimitz soupirait sur son épaule.

Pourtant, derrière son sourire, elle se posait des questions. C'était Georges Monet qui avait réceptionné l'original de l'invitation à la conférence sur le Gryphon car Webster ne se trouvait pas encore à bord, or tous les amiraux avaient reçu pour instruction d'amener leur capitaine de pavillon. Sauf Sarnow.

Parks n'avait donné aucune raison justifiant son exclusion, et elle pouvait en imaginer plusieurs. Par exemple, le fait que son vaisseau subissait d'importantes réparations. Pourtant un capitaine dont le navire se trouvait aux mains des radoubeurs disposait de plus de temps libre... et elle était la seule exclue. Le vice-amiral Parks avait-il une autre raison de ne pas l’aimer ? Elle n'en voyait pas, mais ça ne voulait pas dire que c'était impossible. Et dans ce cas, cela avait-il un rapport avec Sarnow ?

Elle se leva, croisa les mains derrière le dos et sortit lentement de la salle de conférence, préoccupée.

Le bruit de la respiration d'Honor résonnait dans le gymnase silencieux tandis qu'elle répétait sans joie les mêmes gestes. La musculation n'était pas son sport préféré, loin de là, mais sa convalescence l'avait beaucoup diminuée. Pas assez pour inquiéter MédNav, peut-être, mais assez pour lui déplaire à elle. Pour rebâtir les muscles du haut du corps, la musculation, bien qu'abrutissante, constituait le moyen le plus rapide. Mais dès qu'elle aurait récupéré sa condition physique, promit-elle en lâchant prise, elle trouverait un tas d'autres moyens plus agréables de la maintenir.

Elle poussa un bouton et les câbles à résistance réglable disparurent en silence dans la cloison, puis elle passa les mains dans ses cheveux mouillés. Le Victoire avait été conçu de A à Z comme un vaisseau amiral et, contrairement aux précédents bâtiments d'Honor, il offrait un gymnase privé à l'officier général et son équipe. Sur le principe, Honor n'était pas sûre d'approuver cette pratique, mais elle n'allait pas refuser la proposition que Sarnow lui avait faite de s'en servir. Il était plus petit que le gymnase principal, mais son caractère privé permettait à Honor de régler sa gravité interne au même niveau que celle qui régnait sur sa planète sans gêner les autres ni attendre le milieu de la nuit pour pouvoir le faire.

Tournant le dos à l'appareil de musculation, elle posa les deux mains sur ses reins et se pencha en arrière, faisant craquer sa colonne vertébrale. Nimitz leva les yeux depuis son habituel perchoir sur la plus basse des barres asymétriques. Il fit mine de se redresser mais elle secoua la tête.

« Oh, non, boule de poils. Ce n'est pas encore l'heure de jouer au frisbee », lui dit-elle. Il reprit sa position initiale avec un soupir lugubre. Elle eut un rire moqueur puis monta sur le plongeoir – un équipement qu'elle approuvait sans réserve. Dans l'espace, la plupart des gens se contentaient sans problème de « nager » dans un bassin à gravité nulle, mais Honor préférait l'eau; or les concepteurs du Victoire, dans un accès de zèle sans doute déplacé, avaient prévu une piscine à l'usage de l'amiral. L'eau qui l'alimentait faisait partie du système de stockage des consommables du croiseur, ce qui expliquait probablement comment l'architecte avait convaincu ConstNav de l'accepter, et si le bassin était plutôt petit, il était assez profond pour permettre d'y plonger.

Elle fit trois pas agiles sur la planche, se cambra gracieusement dans les airs et pénétra dans l'eau sans provoquer plus d'éclaboussures qu'un poisson. Nimitz frémit d'un air désapprobateur sur son perchoir. Il était depuis longtemps d'avis que les humains se complaisaient dans de bien étranges activités.

L'eau était trop chaude au goût d'Honor... mais, évidemment, elle était native de Sphinx. Elle se laissa glisser au fond de la piscine puis se roula brièvement en boule avant de se redresser pour revenir à la surface inspirer avec plaisir. Elle secoua la tête afin d'écarter les mèches de cheveux qui lui revenaient dans les yeux, retrouva ses repères et nagea fermement vers l'échelle. Il était certes bon d'avoir des principes, décida-t-elle, mais les privilèges décadents liés au grade avaient aussi de bons côtés.

Elle sourit et s'engagea sur l'échelle avant de s'arrêter à mi-hauteur tandis que le sas s'ouvrait. L'équipe de Sarnow se trouvait encore à bord du Gryphon et elle pensait disposer du gymnase pour elle seule jusqu'à son retour.

Le nouveau venu franchit le sas et s'arrêta net en ressentant l'effet de la gravité augmentée. Il portait un survêtement confortable et un peu usé. Il jeta un rapide coup d'œil circulaire, de toute évidence surpris, puis se redressa en apercevant Honor debout dans l'eau.

« Excusez-moi, dame Honor, dit-il aussitôt. Je croyais le gymnase libre. Je ne voulais pas déranger.

Ce n'est rien, capitaine Tankersley. » Honor sortit du bassin. « Et vous ne dérangez pas. Entrez.

Merci, madame. » Tankersley s'avança pour laisser le sas se fermer derrière lui, puis il contempla les lieux et prit un air admiratif. « L'amiral Sarnow ne plaisantait pas en disant qu'on lui avait donné son propre terrain de jeu, pas vrai ?

En effet, acquiesça Honor. Accordez-moi une seconde et je vais baisser la gravité.

Non, s'il vous plaît. Je l'augmente souvent moi-même –quand il n'y a personne dans les parages pour s'en offusquer. D'où ma joie quand l'amiral m'a invité à utiliser son gymnase en dehors de mes heures de service.

Oui, ça rend les gens un peu grincheux d'augmenter la gravité, fit Honor avec un sourire.

Bah, je les comprends, mais j'ai pris cette habitude sur l'île de Saganami. Je faisais partie de l'équipe de combat à mains nues et le chef MacDougal nous poussait toujours à nous entraîner en gravité augmentée d'au moins 0,25 g, nous les fillettes de Manticore et de Gryphon.

Vous faisiez partie de l'équipe ? dit Honor, surprise. Moi aussi ! Dans quelle discipline ?

Celle que le chef préférait, répondit Tankersley, ironique. Le coup de vitesse.

Vous avez continué à vous entraîner ?

Oui. Pas assez à mon goût, mais je m'entraîne.

Bien, bien, murmura Honor. C'est très intéressant, capitaine. Il se trouve que je cherche un partenaire. Ça vous dirait?

Seulement si vous promettez de ne pas me faire mal », fit Tankersley. Honor haussa un sourcil interrogateur et il sourit. « J'ai vu la vidéo de vos exploits graysoniens, madame.

Ah. » Honor rougit et détourna les yeux. « J'espérais que tout le monde oublierait ça.

Il y a peu de chances. Ce n'est pas tous les jours qu'un officier manticorien déjoue une tentative d'assassinat sur un chef d'État ami... et devant les caméras, qui plus est. »

Honor haussa les épaules, gênée. « C'est Nimitz qui a tout fait. S'il n'avait pas ressenti leurs émotions et qu'il ne m'avait pas prévenue, nous serions tous morts. »

Tankersley hocha la tête plus gravement et jeta un coup d'œil à Nimitz, à l'autre bout du gymnase. Le chat lui rendit son regard avec toute la hauteur d'une star des holovids.

« En tout cas, poursuivit rapidement Honor, j'ai toujours besoin d'un partenaire pour m'entraîner, et si vous êtes disponible...

Bien sûr, madame. J'en serais honoré.

Parfait! » Honor lui tendit la main et il la serra avec le sourire. Elle lui sourit en retour, puis le regarda dans les yeux et se figea. Son regard avait quelque chose d'inhabituel qu'elle n'aurait pas su nommer, mais elle se rendit soudain compte que son fin justaucorps était trempé et collant. Elle se sentit rougir à nouveau et baissa les yeux en lâchant sa main, brusquement embarrassée.

Il parut ressentir la même chose car il détourna le regard, l'air un peu gêné. Un lourd silence plana un instant entre eux, puis il s'éclaircit la gorge.

« Au fait, dame Honor, reprit-il sur un ton légèrement tendu, j'ai toujours voulu vous présenter mes excuses pour ce qui s'est passé à Basilic. Je...

Pas besoin de vous excuser, capitaine.

Si, je crois, madame », répondit calmement Tankersley. Il lui fit de nouveau face, le visage grave.

« Non, je vous assure, dit-elle fermement. Vous vous êtes trouvé au milieu d'une vieille querelle. Vous n'aviez rien à voir avec cette histoire et vous ne pouviez rien faire pour empêcher les événements qui ont suivi.

Mais je me suis toujours senti sale à cause de cette affaire. » Il baissa les yeux. « Vous voyez, j'avais signé la demande de radoub du capitaine Young avant d'apprendre que quelqu'un d'autre avait été assigné à Basilic. Moi et tous les officiers supérieurs. »

Honor se raidit. Elle s'était demandé pourquoi Young n'avait pas été relevé de ses fonctions pour avoir abandonné son poste; maintenant elle savait. Il avait dû apprendre avant fout le monde qu'elle serait affectée à Basilic et il avait pris des mesures pour se couvrir au moment où il la laisserait seule sur place. Mieux valait pour un capitaine qui, de son propre chef, abandonnait ses positions pour emmener son navire au radoub si l'un problème matériel majeur justifie son acte. Mais, si tous les officiers supérieurs confirmaient qu'une révision générale s'imposait, le règlement l'autorisait à demander la permission de regagner le chantier naval à l'officier le plus gradé de sa station. Tant que ce dernier approuvait, on ne pouvait officiellement pas le blâmer... même si la révision se révélait plus tard superflue. Et puisque Pavel Young était aussi l'officier le plus gradé de la station Basilic, il pouvait accéder à sa propre demande – et laisser Honor seule, sans soutien — sans jamais violer la lettre du règlement.

Mais si influente que fût sa famille, sa carrière n'aurait pas survécu lorsque la situation s'était dégradée à Basilic si ses officiers supérieurs n'avaient pas tous approuvé sa requête.

« Je comprends », dit-elle au bout d'un moment. Elle ramassa sa serviette et se sécha les cheveux, puis la passa autour de son cou en étalant ses extrémités de façon qu'elles couvrent sa poitrine. Tankersley restait silencieux, le dos droit, les yeux baissés, et elle posa doucement la main sur son épaule.

« je comprends, répéta-t-elle, et je ne vois pas ce que vous pourriez vous reprocher dans cette affaire. » Elle sentit son épaule frémir et elle la pressa légèrement avant de retirer sa main. « Vous ne pouviez pas deviner ce qui allait se passer quand vous avez signé sa demande.

Non », fit-il lentement. Il soupira et tourna enfin les yeux vers elle. « Non, madame, je ne savais pas ce qu'il mijotait. Pour tout dire, je savais qu'il y avait une certaine hostilité entre vous. Mais sans en connaître la raison, ajouta-t-il aussitôt. Et comme je vous l'ai dit, j'ignorais tout de votre affectation quand j'ai signé sa demande de radoub. Mais j'aurais dû me douter qu'il préparait quelque chose et il ne m'est jamais venu à l'idée de me poser la question. C'est sans doute pour ça que je m'en veux : je le connaissais et j'aurais dû creuser. Mais a dire vrai, je ne pensais qu'à quitter Basilic.

Alors ça, répondit Honor avec un sourire à peine forcé, je peux le comprendre ! Je n'étais pas non plus ravie d'être envoyée là-bas, et vous y étiez coincé depuis... quoi ? une année T ?

À peu près », dit-il sur un ton plus naturel. Sa bouche se fendit en un sourire. « La plus longue année de ma vie, je crois.

J'imagine. Mais, plus sérieusement, je n'en veux à personne si ce n'est à Young lui-même, et vous devriez faire de même.

Si vous le dites, madame la comtesse. » Le capitaine la surprit en exécutant une révérence très protocolaire. Elle aurait dû se sentir ridicule, debout devant lui dans son justaucorps dégoulinant. Bizarrement, ce ne fut pas le cas.

« Bien ! fit-elle. Vous veniez faire de l'exercice, et moi je dois retourner à ma paperasserie. Quand pensez-vous être libre pour un combat ?

Demain, douze zéro zéro, ce serait parfait. » Il semblait soulagé de ce changement de conversation. « Une équipe doit commencer à enlever le blindage extérieur sous fusion trois pendant le premier quart et je veux assister à l'opération, mais je devrais avoir fini pour le déjeuner.

Magnifique ! Je vous verrai donc à douze zéro zéro, capitaine », conclut Honor en hochant la tête. Puis elle se dirigea vers les douches, imitée par Nimitz.