CHAPITRE VINGT-QUATRE

L'amiral Parnell entra dans la salle de guerre DuQuesne avec empressement malgré l'heure tardive. À le regarder, on n'aurait pas deviné qu'il avait dormi moins de trois heures, mais il était douloureusement conscient de sa propre fatigue. Il envisagea – une fois de plus – de prendre un comprimé stimulant mais, dans ce cas, il ne parviendrait jamais à se rendormir. Il valait mieux commencer par voir ce qu'un café brûlant pourrait faire pour lui.

Le commodore Perot se trouvait déjà là et se retourna prestement, un bloc message sous le bras, à l'approche de son patron.

« Ça ferait bien d'être important, Russell. » Parnell ne plaisantait qu'à moitié, et Perot hocha la tête.

« Je sais, monsieur. Je ne vous aurais pas dérangé dans le cas contraire. » Perot s'exprimait d'une voix calme, mais il pencha la tête de côté, invitant l'amiral à le suivre dans l'une des salles de briefing haute sécurité. Parnell ne put s'empêcher de hausser les sourcils sous l'effet de la surprise.

Perot ferma la porte derrière eux, étouffant le murmure de la salle de guerre, puis il tapa un code de sécurité complexe sur le bloc message avant de poser le pouce sur le scanner. L'écran s'anima sans protester, et Perot le tendit en silence à l'amiral.

Parnell plissa le front devant le logo diplomatique, puis parcourut le texte et se raidit. Il se laissa tomber dans un fauteuil et relut les phrases laconiques ; il sentit la brume du sommeil se dissiper dans son esprit.

« Bon sang, monsieur. Ils l'ont fait, souffla Perot.

Peut-être », fit Parnell, plus circonspect, mais sa propre exultation le disputait à la prudence. Il posa le bloc message sur la table et se frotta la tempe. e À quel point la source de l'ambassadeur Gowan est-elle fiable ?

On ne peut jamais garantir la fiabilité d'une source de renseignements, monsieur, mais tout ce que cet agent nous a signalé s'est toujours avéré, et...

Ça pourrait vouloir dire que les Manticoriens sont au courant de ses activités et qu'ils s'en servent pour nous tendre un piège, interrompit sèchement Parnell.

C'est l'éternel problème des espions, monsieur. Dans son cas, toutefois, nous avons obtenu des renseignements concordants sur certains points. » Parnell haussa un sourcil et Perot les épaules. « Si vous allez à la page suivante du message, vous verrez que les deux détachements de la Première Force mentionnés dans le rapport initial de cette source sont partis presque au moment exact qu'il avait indiqué, et leur trajectoire correspondait à ses informations. Gowan a également pris un jour ou deux pour consulter ses autres contacts, et certains des marins sur le départ avaient la langue assez bien pendue. Trois de ses indicateurs – deux serveurs et un coiffeur, tous sur Héphaïstos – ont signalé qu'ils avaient entendu leurs clients se plaindre d'être envoyés sans délai à Grendelsbane.

Quel genre de clients ? s'enquit Parnell, concentré.

Des matelots et des non-cadres, monsieur. Aucun officier. Et rien que des habitués. » Perot secoua la tête. « Certainement pas des imposteurs engagés pour l'occasion; alors, à moins de supposer que le réseau tout entier de Gowan a été découvert et que les services de renseignement manticoriens savaient exactement qui faire parler devant qui... » Le chef d'état-major s'arrêta en haussant les épaules.

« Mouais. » Parnell reporta son regard sur le bloc message. Il voulait y croire mais combattait son propre désir. Si seulement ils avaient réussi à étendre le réseau Argus à Yeltsin ! Mais ils avaient manqué de temps, sans compter que l'intense activité spatiale dans le système excluait ce genre d'installation. Les Graysoniens semblaient vouloir fondre tous les astéroïdes du système pour leurs projets orbitaux et planétaires, et les Renseignements avaient décidé qu'ils avaient trop de chances de tomber sur l'une des plates-formes de capteurs, si furtive soit-elle, et de réduire à néant l'opération Argus tout entière. Ils n'avaient donc pas la même vue sur Yeltsin que sur les autres systèmes. C'était peut-être ça, son problème : il s'était habitué à disposer de plus d'informations qu'il n'était en droit d'en attendre.

« Des nouvelles de Rollins ? demanda-t-il.

Non, monsieur. » Perot jeta un coup d'œil au calendrier et à l'horloge murale, et il fit la grimace. « Les navires Argus ne peuvent pas se tenir à un programme fixe mais, s'ils ont gardé la même fréquence d'incursion, l'amiral a dû recevoir hier son dernier relevé de Hancock.

Restent donc dix-sept jours avant qu'il nous parvienne », grommela Parnell.

Il s'adossa en se mordillant la lèvre. Il ne pouvait pas se permettre d'attendre dix-sept jours. Barnett se trouvait à cent quarante-six années-lumière de Yeltsin, soit un voyage de trois semaines pour des supercuirassés, et il disposait d'une fenêtre d'intervention d'à peine vingt-six jours. Il ne pouvait pas différer sa décision jusqu'au rapport de Rollins mais, d'un autre côté, il lui faudrait se passer des trois escadres de combat de l'amiral Ruiz, en route vers Barnett. Il pouvait encore leur subtiliser les deux escadres que son premier plan de déploiement destinait à Seaford et y envoyer celles de Ruiz en remplacement... mais, si Ruiz était retardé, Rollins pourrait se retrouver en difficulté vis-à-vis de ses propres objectifs.

Il se mordilla la lèvre de plus belle. Le plan global envisageait une attaque massive de Yeltsin dans le but exprès d'isoler et de détruire les unités manticoriennes qui y étaient stationnées pour démoraliser et user la FRM. Si Caparelli en avait réellement retiré quatre escadres, alors la force présente était à peu près diminuée de moitié, en admettant que les premières estimations du déploiement à Yeltsin soient correctes, et il n'aimait pas l'idée de laisser filer ces proies supplémentaires. D'un autre côté, l'effet sur le moral des troupes pourrait en être amplifié puisqu'il parviendrait sans doute à annihiler une force plus réduite sans subir de pertes substantielles. Et, au fond, il préférait affronter une opposition relativement plus faible tant qu'il n'avait pas eu l'occasion d'évaluer son handicap technologique par lui-même.

Les rapports de combat à sa disposition le disaient au moins aussi grave qu'il le craignait, voire pire, et la tentation était grande d'élargir le gouffre numérique en sa faveur tant qu'il n'en avait pas l'assurance.

Ce qui lui déplaisait le plus, c'était de réorganiser l'opération entière dans de si brefs délais. Ses propres forces et celles de Seaford étaient censées agir de concert, s'élancer simultanément, selon les ordres d'assaut qu'il enverrait depuis Barnett. S'il attaquait maintenant, la guerre commencerait à l'instant où il pénétrerait dans l'espace de Yeltsin; or, il n'en savait pas assez sur la situation dans la région de Hancock et Seaford pour être certain que Rollins disposait d'une supériorité suffisante (même sans Ruiz) pour jouer efficacement son rôle.

Il soupira et se frotta de nouveau la tempe. C'était pour cette même raison qu'il avait déplacé son QG à la base DuQuesne, se répéta-t-il, et que le président Harris l'avait autorisé à décider lui-même de la chronologie finale. Mais il s'attendait à une évolution plus progressive, pas à ce changement radical de dernière minute.

Il ferma un instant les yeux, prit une profonde inspiration et redressa son dossier.

On y va, dit-il brusquement.

Bien, monsieur. » La voix de Perot frémissait d'enthousiasme contenu, mais lui aussi était un professionnel. « Et l'amiral Rollins, monsieur ?

Envoyez-lui un messager. Non, deux, au cas où il arriverait malheur au premier. Dites-lui que nous partons avec toutes les unités disponibles sous quarante-huit heures.

Toutes les unités, monsieur ?

Moins le groupe d'intervention de l'amiral Coatsworth, destiné à Seaford », corrigea Parnell. Il se caressa le menton et hocha la tête. « S'ils ont retiré tant de navires, pas la peine de dépouiller le détachement de Seaford pour les prendre à plus de deux contre un. D'un autre côté, nous ignorons la situation exacte de Rollins. Il aura peut-être besoin de plus de vaisseaux que nous ne le pensions à l'origine, alors dites-lui que les éléments qui lui étaient assignés quitteront Barnett sous huit jours au plus tard pour le rejoindre, ou à l'arrivée de l'amiral Ruiz s'il met moins de huit jours. Je laisserai des ordres plaçant Ruiz sous l'autorité de Coatsworth, ça étoffera l'ordre de bataille de Rollins, au cas où.

Bien, monsieur. » Perot entrait des notes sur son bloc mémo à un rythme infernal.

« Dès que vous avez envoyé ces messages, allez trouver les opérateurs de la base. Je leur donnerai quarante-huit heures si nécessaire, mais pas la peine de le leur dire. Si possible, je voudrais être prêt à partir sous vingt-quatre heures. Assurez-vous qu'ils envoient une copie de nos simulations sur Yeltsin à chaque escadre. Je veux qu'on les apprenne par cœur en chemin.

Bien, monsieur.

Et n'oubliez pas de demander à l'amiral Coatsworth d'envoyer un messager à Rollins avant de partir. Je sais qu'il le fera de toute façon, mais rendez l'instruction officielle. Rollins a besoin de connaître sa date d'arrivée – et de savoir si Ruiz l'accompagne ou non – pour coordonner ses propres mouvements. Nous ne pouvons pas nous permettre de merder en modifiant les plans à la volée.

Bien, monsieur.

Ensuite, il faudra prévenir le président. J'enregistrerai un avis pendant que vous mettrez tout en mouvement et j'aurai besoin qu'un autre messager l'emmène jusqu'à Havre. »

Cette fois Perot se contenta de hocher la tête tout en tapant ses notes, et l'amiral eut un petit sourire.

« J'imagine que je devrais me fendre d'une phrase théâtrale que le ministère de l'Information publique et les livres d'histoire pourraient citer mais, bon sang, rien ne me vient. Quant à admettre la vérité, ça ne sonnerait pas très bien.

La vérité, monsieur ?

La vérité, Russell, c'est que, maintenant que l'heure est venue, je suis mort de trouille. Bizarrement, je ne crois pas que même le ministère de l'Information publique pourrait en tirer quoi que ce soit.

Évidemment... mais ça résume plutôt bien mes propres sentiments. D'un autre côté...

D'un autre côté, nous les tenons à notre merci – en admettant que nos informations soient fiables. » Parnell se secoua et se leva. « Enfin, si ce n'est pas le cas, nous devrions les voir à temps pour repasser illico en hyperespace. De toute façon, il faut qu'on aille vérifier. »