CHAPITRE VINGT-TROIS

Un faible signal sonore tinta dans la pénombre reposante de la salle de guerre centrale – la « fosse » pour ses occupants. L'amiral Caparelli leva la tête pour localiser le nouvel incident sur l'écran principal, à l'autre bout de la fosse, puis il en tapa les coordonnées sur son terminal et parcourut les informations du regard.

« Mauvaise nouvelle » demanda calmement l'amiral Givens derrière l'holo hémisphérique, plus petit. Caparelli haussa les épaules.

« C'est plus irritant que grave... je crois. Encore une incursion à Talbot. Évidemment (il sourit sans joie), le rapport date de onze jours. La situation peut être devenue plus qu'irritante, depuis.

Mmm. » Givens fit la moue et regarda l'holo qui les séparait d'un air morose. Elle se concentrait sur un point qu'elle était seule à voir, et Caparelli attendit patiemment qu'elle trouve ce dont il s'agissait. Plusieurs secondes passèrent, puis une minute pendant laquelle il écouta les bruits discrets de la fosse; enfin elle se secoua et le regarda à travers les minuscules étoiles.

« Une idée, je suppose ?

Plutôt une observation générale.

Allez, dites-moi tout, Pat.

Bien, monsieur. » Elle eut un vague sourire puis redevint sérieuse. « Ça fait plusieurs jours que ça me travaille; je crois que les Havriens essayent de nous la jouer trop fine.

Ah bon ? » Caparelli fit basculer son dossier et haussa un sourcil. « Comment ça ?

À mon avis, ils s'efforcent d'appliquer une coordination trop serrée. » Givens désigna le visuel. « Ils augmentent la pression depuis des semaines maintenant. Au début, il s'agissait simplement de "pirates" mystérieux que nous ne pouvions identifier formellement et, quand nous savions qu'ils étaient havriens, il n'y avait pas d'affrontement. Puis ils se sont mis à harceler activement nos patrouilles. Maintenant ils pourchassent convois et patrouilles pour les détruire. Mais à chaque fois qu'ils passent à la vitesse supérieure, ils partent d'un point donné, puis le phénomène se propage par vagues vers le nord et le sud.

Ce qui signifie ?

Ce qui signifie que chaque nouveau type de provocation résulte d'une autorisation spécifique issue d'un nœud de décision central. Regardez la chronologie, monsieur. » Elle plongea la main dans la carte polo et passa le doigt le long de la frontière. « Si on part du principe que toute escalade a été autorisée d'un point situé à cinquante ou soixante années-lumière à l'intérieur du territoire de la République – comme Barnett, par exemple –, le délai entre les incidents de chaque côté du premier correspond à la différence de temps de trajet depuis Barnett jusqu'à chacun de ces points. »

Elle retira sa main et son front se plissa; elle se mordillait la lèvre en examinant la carte.

Donc ils coordonnent leurs opérations depuis un centre de commandement, acquiesça Caparelli. Mais on s'en doutait depuis le début, Pat. D'ailleurs, nous faisons la même chose. Alors en quoi est-ce qu'ils essaieraient de "nous la jouer trop fine" ?

Nous ne faisons pas comme eux, monsieur. Nous canalisons l'information et autorisons des déploiements globaux, mais nous laissons nos commandants sur place faire appel à leur propre jugement pour compenser le retard des communications. J'ai l'impression qu'au contraire les Havriens autorisent chaque nouvelle vague d'activité depuis Barnett, ce qui implique un lien de commandement et de contrôle dans les deux sens au lieu d'un simple flux d'informations. Ils attendent que les rapports leur parviennent, puis ils envoient l'ordre de commencer la phase suivante; ils attendent les nouveaux rapports, et ensuite autorisent une autre phase. Ils jouent les dinosaures, c'est pour ça que la crise s'intensifie de façon si pesante.

Mmrnrn. » Caparelli fixait à son tour la demi-sphère. La théorie de Givens expliquait sans aucun doute la maladresse croissante des Havriens. Ce qui avait débuté comme une série d'attaques éclairs se transformait peu à peu en un chapelet de frappes sans cesse plus lourdes, séparées par des laps de temps plus importants. Cela semblait indéniablement plus maladroit, mais tout stratège se ménage naturellement des portes de sortie, des points auxquels il peut interrompre une opération si nécessaire. Pat avait peut-être raison et la coordination de cette phase revenait peut-être à Barnett, mais cela ne signifiait pas que le même principe prévaudrait une fois les hostilités officiellement engagées. À. ce stade, il n'y avait plus d'issue de secours; c'était quitte ou double, et un stratège qui connaissait son affaire optait pour les schémas décisionnels les plus flexibles possibles.

À condition qu'il connaisse son affaire.

Il fit pivoter son fauteuil d'un côté puis de l'autre, lentement, et leva de nouveau les yeux vers Givens.

Vous pensez qu'ils pourraient continuer à opérer ainsi une fois la guerre déclarée ?

Je ne sais pas. C'est possible, vu leurs schémas opérationnels passés. N'oubliez pas que nous sommes le premier adversaire pluri-système qu'ils affrontent. tous leurs plans d'opérations précédents impliquaient des attaques convergentes très contrôlées sur des cibles relativement petites, peu étendues, et même le meilleur état-major prend des habitudes de raisonnement. Ils ont peut-être négligé certaines conséquences des différences d'échelle.

» Mais ce qui compte surtout, quoi qu'ils aient l'intention de faire après l'ouverture des hostilités, c'est que cette première phase est soumise à un contrôle central fort. Ils ont forcément des plans opérationnels détaillés pour la suite et, après avoir étudié leurs précédentes campagnes, je suis prête à parier qu'ils comportent de prudentes – et lourdes – contraintes temporelles. Et même si je me trompe, pour le moment ils ne réagiront à nos initiatives que sur la base d'un flux d'informations à deux voies vers Barnett.

En admettant qu'ils n'aient pas déjà envoyé l'ordre de lancer la phase suivante pendant que nous discutions.

Évidemment, acquiesça Givens. Mais s'ils n'ont pas encore atteint ce point, il pourrait se révéler utile d'insérer dans cette boucle de commandement les informations dont nous voudrions les voir disposer.

Comme... ?

je ne sais pas, admit Givens. Mais je n'aime pas l'idée de perdre une occasion de les déstabiliser. La pire des choses serait de les laisser nous tomber dessus en force au moment de leur choix. J'aimerais les secouer, les fragiliser. »

Caparelli hocha la tête et se mit à méditer comme elle sur la carte bobo.

Ses yeux revenaient automatiquement aux trois points les plus sensibles : Yeltsin, Hancock et la région Talbot-Poicters. Bien que le rythme et la violence de la guerre des nerfs que leur livrait Havre aient régulièrement augmenté, Manticore avait jusque-là fait bonne figure lors des affrontements. La perte du Chevalier stellaire et de son équipage était largement compensée par la destruction de deux divisions de croiseurs de combat havriens lors de leur rencontre fortuite avec le Belerophon à Talbot. Dans le même ordre d'idées, la perte tragique de l'escadre entière du capitaine Zilwicki lui avait non seulement valu la médaille parlementaire de la bravoure, plus haute récompense du Royaume pour acte d'héroïsme, mais avait également sauvé tous les vaisseaux du convoi placé sous sa protection... et coûté à la Flotte populaire presque le double du tonnage cumulé de ses propres navires. D'autres attaques avaient connu plus de réussite, évidemment, car les Havriens possédaient l'avantage de l'initiative. Et puis, Caparelli l'admettait à regret, ils semblaient aussi disposer de renseignements incroyablement précis sur des systèmes stellaires réputés bouclés. Mais dans l'ensemble, dans une logique de guerre froide et brutale, leurs revers moins nombreux mais plus spectaculaires faisaient de l'ombre à leurs succès.

Hélas, cela ne transformait pas leur opération globale en échec. Bien que Caparelli eût limité ses redéploiements par rapport aux premières prévisions, les forces d'intervention et autres escadres continuaient d'aller et venir dans l'espace de l'Alliance. Il en concevait un sentiment d'insécurité qui le poussait à réagir passivement plutôt qu'à prendre des initiatives; certains commandants aux frontières souffraient manifestement du même mal.

Il tapota sa console et son front se plissa un peu plus. La région de Talbot-Poicters l'inquiétait à cause de l'intense activité que les Havriens y avaient déployée. Les deux systèmes stellaires étaient exposés, et il était possible que les incidents soient dus à des missions de reconnaissance classiques. Des missions en force qui tombaient par hasard sur des patrouilles locales – et les écrasaient sous leur poids, se dit-il amèrement –au cours de repérages en vue d'attaques ultérieures. Seulement, leur timing laissait penser que l'ennemi disposait déjà de renseignements détaillés.

Yeltsin et Hancock, d'un autre côté, l'inquiétaient par l'absence d'activité dans ces deux zones depuis le premier raid mené contre un convoi à Yeltsin et les mystérieuses pertes du calife à Zanzibar. C'était peut-être parce qu'il les considérait comme ses points faibles, mais l'absence d'activité autour des deux étoiles le poussait à se demander si les Havriens ne voulaient pas justement qu'il s'en soucie.

Pour couronner le tout, la décision qu'avait prise l'amiral Parks de laisser Hancock à découvert aurait suffi à donner un ulcère à n'importe quel Premier Lord. Il comprenait le raisonnement de Parks, mais le partageait-il ? Rien de moins sûr. D'ailleurs, il était allé jusqu'à écrire un message lui ordonnant de regagner Hancock avant de le classer sans l'envoyer, se contentant de sommer l'amiral Danislav de faire diligence. La tradition de la FRM voulait que l'Amirauté n'annule pas les décisions d'un homme de terrain à moins de disposer de renseignements très précis inconnus de et si Sir Thomas Caparelli manquait bien d'une chose pour l'instant, c'était de renseignements précis.

« Ils vont le faire, Pat, murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur la carte. Ils vont vraiment le faire.

C'était la première fois que l'un d'eux l'admettait, même implicitement, mais Givens hocha simplement la tête.

« Oui, monsieur, acquiesça-t-elle à voix basse.

Il doit bien y avoir un moyen de les déstabiliser, marmonna le Premier Lord de la Spatiale en tambourinant de plus belle sur sa console. Un moyen de retourner leurs plans contre eux. »

Givens se mordilla encore la lèvre quelques instants, puis elle prit une profonde inspiration et plongea de nouveau la main dans la carte holo. Elle la referma autour de l'Étoile de Yeltsin et les yeux de Caparelli s'étrécirent tandis qu'il levait la tête vers elle.

« Je crois qu'il y en a un, monsieur », dit-elle sereinement.

« Voyons si je vous ai bien compris, Sir Thomas. » La voix du duc de Cromarty était très calme. « Vous proposez que nous incitions délibérément Havre à attaquer l'Étoile de Yeltsin ?

Oui, monsieur. » Caparelli croisa le regard du Premier ministre sans ciller.

« Et quel raisonnement vous y amène ? s'enquit Cromarty.

En gros, monsieur, nous espérons tendre un piège aux Havriens. » Caparelli s'éclaircit la gorge et activa une petite carte holo du système de Yeltsin dans la salle de conférence ultra-sécurisée attenante au bureau de Cromarty.

« À cette heure, l'Étoile de Yeltsin abrite notre plus forte concentration militaire hors du système mère de Manticore, expliqua-t-il. Nous nous sommes donné beaucoup de mal pour garder secrète la puissance exacte des forces qui y sont stationnées. Vu les informations dont l'ennemi semble disposer sur nos mouvements de routine ailleurs, il se peut qu'il en sache plus sur Yeltsin que nous ne le souhaiterions, mais le plan de l'amiral Givens nous offre au moins la possibilité de retourner ça contre lui. »

Caparelli manipula les commandes de la carte et le petit système stellaire flottant au-dessus de la table fut soudain constellé de points verts.

« Les Graysoniens ont passé l'année à fortifier le système avec notre aide, Votre Grâce. Nous sommes encore loin d'avoir terminé mais, comme vous pouvez le constater, nous avons accompli des progrès considérables et un bon nombre de forts orbitaux couvrent la planète. Ils sont petits par rapport aux nôtres parce qu'ils datent de la guerre froide entre Masada et Grayson, mais ils sont nombreux et ont été réparés et lourdement réarmés. De plus, la flotte graysonienne vaut aujourd'hui au moins un groupe d'intervention lourd de notre propre flotte – une réussite incroyable après seulement dix-sept mois d'efforts en partant de leur base technologique ; quant à la Seconde Force de l'amiral d'Orville, il s'agit d'une formation très puissante. Dans l'ensemble, monsieur, ce système est l'endroit idéal pour qu'un agresseur vienne se casser le nez.

Mais il appartient aussi incidemment à un allié souverain du Royaume, amiral. » La voix de Cromarty traduisait son inquiétude et une certaine désapprobation. « Vous proposez que nous poussions délibérément l'ennemi à attaquer l'un de nos amis – sans le consulter.

Je comprends parfaitement les conséquences de ma proposition, Votre Grâce, mais je crains que nous n'ayons atteint un stade où nous manquons de temps pour ce genre de consultations. Si l'amiral Givens a vu juste – et je pense que c'est le cas –, les Havriens ont lancé le compte à rebours pour un plan qu'ils ont peut-être passé des années à mettre au point. Nous disposons de nos propres plans défensifs, mais il est extrêmement dangereux de les laisser engager une guerre selon leurs propres termes, au moment de leur choix et contre une cible de leur choix. Dans la mesure du possible, nous devons les pousser à effectuer un faux départ ou, du moins, à attaquer la cible que nous aurons choisie. Mais pour cela, Votre Grâce, nous devons leur faire parvenir l'information souhaitée à temps pour les forcer à repenser leurs opérations et envoyer de nouveaux ordres depuis leur commandement central avant l'heure H.

» Ce plan repose sur l'un des officiers de communication de l'amiral Givens à TacNav. L'ambassadeur havrien s'est démené pour le suborner. Il collabore avec les Havriens depuis presque deux années T maintenant, mais ce qu'ils ignorent –nous l'espérons – c'est qu'il travaille en fait pour l'amiral Givens. À ce jour, ses rapports se sont toujours révélés parfaitement exacts, mais il n'a transmis que des informations inoffensives ou dont nous étions certains que l'ennemi pouvait les obtenir par d'autres canaux.

» Nous nous proposons de l'utiliser pour apprendre aux Havriens, à travers l'ambassadeur Gowan, qu'inquiets de l'activité autour de Talbot nous y envoyons plusieurs des escadres de combat de l'amiral d'Orville en renfort. Nous dépêcherons des unités de remplacement à Yeltsin, bien sûr, mais pas avant deux ou trois semaines. En même temps que cet agent transmettra l'information à Gowan, nous adresserons des instructions concordantes à l'amiral d'Orville par les canaux classiques. Aux yeux de tous, il s'agira d'un ordre absolument authentique... mais le même messager emportera des ordres séparés sous couverture diplomatique, demandant à l'amiral d'Orville de ne pas tenir compte des instructions de redéploiement. Si les Havriens ont d'autres sources dans notre section communications, celles-ci pourront relever les ordres "officiels" comme confirmation du rapport de notre agent double.

» Si notre analyse actuelle des opérations havriennes est exacte, ils coordonnent probablement tout depuis leur base dans le système de Barnett. Si nous pouvons faire parvenir cette fausse information à Barnett assez vite, le commandant là-bas disposera d'une fenêtre temporelle pour frapper Yeltsin avant l'arrivée de nos "renforts". Seulement, à ce moment-là, il découvrira qu'aucun des vaisseaux de d'Orville n'est jamais parti.

Je comprends bien, Sir Thomas, mais si l'ennemi attaque Yeltsin en force suffisante pour prendre le système malgré la présence de l'amiral d'Orville ? Il est déjà difficile de demander à nos alliés de subir le premier coup, mais que se passera-t-ii si ce coup suffit à les conquérir malgré tous nos efforts ? »

Caparelli s'adossa dans son fauteuil, le visage figé. Il resta muet plusieurs secondes, puis reprit la parole d'une .voix pesante.

« Votre Grâce, ils vont nous attaquer. Ni moi ni aucun des membres de mon état-major n'en doutons. Et, lorsqu'ils lanceront l'assaut, Yeltsin sera l'une des premières cibles. C'est forcé, vu la faible distance qui le sépare de Manticore. Je sais à quel risque ma proposition expose les Graysoniens mais, à mon avis, nous ne pouvons pas envisager de manœuvre plus efficace que de pousser l'ennemi à nous attaquer selon nos propres termes. Dans le meilleur des cas, il sous-estimera la force de d'Orville, attaquera en nombre insuffisant et des officiers comme d'Orville et l'amiral Matthews leur flanqueront une correction. Et même si nous perdons toute la flotte de d'Orville et Yeltsin, nous leur ferons très, très mal, et une contre-attaque immédiate depuis Manticore nous permettrait de reprendre le système avec un rapport de pertes qui penchera lourdement en notre faveur.

Je vois. » Cromarty se frotta le menton, le regard sombre, puis il inspira profondément. « Pour quand avez-vous besoin d'une décision, Sir Thomas ?

Franchement, Votre Grâce, le plus tôt sera le mieux. Nous ignorons s'il nous reste assez de temps pour réussir – en admettant qu'on puisse réussir – avant qu'ils lancent une attaque ailleurs. Si c'est le cas, il n'en reste pas beaucoup.

Je vois, répéta le duc. Très bien, amiral. Je vous ferai parvenir ma décision, dans un sens ou dans l'autre, le plus vite possible.

Merci, Votre Grâce. »

Caparelli quitta la salle de conférence, et le Premier ministre posa les coudes sur la table et le menton dans ses mains tout en contemplant longuement la carte en silence. En bon homme politique, il maîtrisait habituellement l'expression de son visage, mais elle trahissait maintenant son combat intérieur. Finalement, il enfonça un bouton sur son terminal de com.

« Oui, Votre Grâce ? fit une voix.

J'ai besoin d'une ligne brouillée hautement sécurisée vers le vaisseau de l'amiral de Havre-Blanc, Janet », répondit-il sur un ton calme.

Hamish Alexander faisait les cent pas dans la salle de briefing du HMS Sphinx, les mains croisées derrière le dos, et fronçait les sourcils en écoutant le Premier ministre lui parler depuis son terminal.

« ... et voilà l'histoire, Hamish. Qu'en penses-tu ?

Allen, je pense que tu ne devrais pas me poser la question, répondit le comte de Havre-Blanc, irrité. Tu sapes l'autorité de Caparelli en me demandant d'évaluer sa proposition. Surtout en ignorant les canaux officiels pour opérer dans son dos !

Je m'en rends compte. Malheureusement – ou heureusement, selon le point de vue – tu représentes ma meilleure source pour obtenir une deuxième opinion. Je vous connais, William et toi, depuis des années. Si je ne peux pas te poser la question, à qui puis-je m'adresser ?

Tu me mets en porte-à-faux, marmonna Havre-Blanc. Et si Caparelli le découvre, on ne pourra pas lui reprocher de démissionner.

Je suis prêt à prendre le risque. » La voix de Cromarty se durcit. « Écoute, Hamish, son idée revient plus ou moins à trahir un allié, or tu es non seulement un stratège respecté mais aussi l'officier qui a conquis Endicott et finalisé notre alliance avec Grayson. Tu connais les personnes impliquées en plus de la situation militaire. Alors donne-moi ton avis, quel qu'il soit. »

Havre-Blanc serra les dents, puis soupira et s'immobilisa. Il savait reconnaître un ordre quand il en entendait un, si déplaisant fût-il.

« D'accord, Allen. » Il se laissa tomber dans le fauteuil face au terminal et réfléchit quelques secondes, puis il haussa les épaules. « Je pense qu'il a raison, dit-il avec un sourire forcé devant l'évidente surprise de Cromarty.

Tu pourrais être plus précis ? demanda le duc après une pause.

Ou, en clair, pourquoi est-ce que je soutiens un homme que je n'aime pas ? » Le sourire de Havre-Blanc s'élargit et il agita la main. « Si ça marche, l'effet est exactement celui qu'a décrit Caparelli : ça nous permet de contrôler la situation et sans doute de les frapper avec une force beaucoup plus importante que les Havriens ne s'y attendront. Il a également raison de dire qu'ils attaqueront Yeltsin de toute façon, et sa solution nous donne la meilleure chance de garder le système. Dans le pire des cas, elle nous permettra au moins de percer un trou conséquent dans leur force d'assaut. C'est donc le genre de bataille que nous devons livrer : elle nous offre une bonne chance de gagner – ce qui serait d'une importance psychologique incalculable en début de guerre – et de leur infliger des pertes lourdes même si nous échouons. Quant aux Graysoniens, Allen, ils ont la peau dure. Ils savaient parfaitement qu'ils devenaient des cibles en s'alliant avec nous, mais ils ont quand même jugé que cela en valait la peine.

Mais prendre cette décision sans même les prévenir... » Cromarty n'acheva pas sa phrase, mais il n'était manifestement pas satisfait du tout.

Je sais », murmura Havre-Blanc. Il se tut. « Vois-tu, reprit-il après un moment, je viens d'avoir une ou deux idées. D'abord, tu pourrais suggérer à Caparelli qu'il y a un moyen de rendre sa stratégie plus efficace encore. » Cromarty le regarda d'un air interrogateur et l'amiral haussa les épaules. « Je sais bien que je me suis opposé à la dispersion de la force stationnée dans le système mère, mais imagine qu'en même temps que nous laissons filtrer l'info selon laquelle nous dépouillons Yeltsin nous envoyions trois ou quatre escadres de cette force en renfort à d'Orville. Si l'ennemi pense que nous avons privé Yeltsin de quatre escadres alors qu'en fait nous venons d'en rajouter quatre, il va fortement sous-estimer notre présence.

Et s'il surveille le système mère ? Je ne suis peut-être pas amiral, mais je sais que même les navires marchands n'auront aucun mal à suivre les signatures d'impulsion d'une force aussi puissante. Et il est à peu près certain que certains des cargos "neutres" dans les parages espionnent activement pour le compte de la République populaire.

Certes, mais nous pouvons le présenter comme un exercice d'entraînement pour, disons, deux escadres, et officiellement envoyer les deux autres à Grendelsbane avant d'utiliser le même tour de passe-passe que Caparelli envisage pour d'Or-ville. Même les amiraux impliqués ne connaîtraient pas leur véritable destination tant qu'ils n'auraient pas ouvert leurs ordres scellés – après le passage en hyperespace. Là, tous les tuyaux dont l'ennemi disposerait sur nous confirmeraient leur départ dans la direction correspondant à leurs ordres officiels. On pourrait même demander à Patricia Givens si une référence à ces mouvements pourrait être ajoutée à sa fuite sans rendre l'appât trop évident.

Mmmm. » Cromarty fronça les sourcils à l'autre bout du lien com, le regard pensif. L'idée d'envoyer des renforts à Yeltsin lui plaisait manifestement et il réfléchit quelques secondes avant d'acquiescer. « D'accord, je pense que je vais le suggérer. Mais tu as parlé d'une "ou deux" idées. Quelle est la deuxième ?

Si je ne m'abuse, Michaël Mayhew se trouve sur Manticore. Il me semble qu'il travaille sur sa thèse à l'Université royale. Est-il parti à cause de la crise ? »

Le Premier ministre se raidit, puis il secoua la tête et Havre-Blanc haussa les épaules. « Dans ce cas, tu as accès à l'héritier du Protecteur Benjamin, le prince héritier de Grayson. Ce ne sera pas comme si tu parlais au chef de l'État, mais c'est certainement ce que tu peux trouver de mieux après lui. »

« ... et je suis sûr que vous comprenez pourquoi je vous ai demandé de me rendre visite, Lord Mayhew, fit calmement le duc de Cromarty. Mes amiraux s'accordent à penser qu'il s'agit là de notre meilleure option stratégique, mais elle implique forcément d'exposer votre planète à des risques énormes. Et, vu les délais en jeu, nous n'avons absolument pas le temps d'en discuter avec le Protecteur Benjamin. »

Michaël Mayhew hocha la tête. Il avait l'air absurdement jeune (et il l'était) pour un thésard, même sur Manticore. De fait, il était encore assez jeune pour que son corps tolère les traitements prolong de première génération, un luxe inaccessible au peuple graysonien isolé avant son adhésion à l'Alliance. Cromarty regardait maintenant ce visage si jeune se plisser sous l'effet de la réflexion et se demanda si Grayson était prêt pour la longévité dont ses enfants allaient hériter.

« Je comprends le problème, monsieur », répondit enfin Michaël Mayhew. Il échangea un regard avec l'ambassadeur de Grayson et haussa les épaules. « Je ne crois pas que nous ayons vraiment le choix, Andrew.

Je regrette que nous ne puissions pas en parler directement avec le Protecteur », fit l'ambassadeur, inquiet. Mayhew haussa de nouveau les épaules.

« Moi aussi, mais je crois savoir ce qu'il dirait. » Il se retourna vers Cromarty et son jeune regard était ferme. « Votre Grâce, mon frère savait où il s'engageait en choisissant de s'allier avec Manticore plutôt que de se laisser digérer par Havre – ou pire, par Masada. Nous savions depuis le début que nous serions pris au milieu des hostilités au moment crucial. Alors, si nous devons être attaqués de toute façon, toute manœuvre qui améliore nos chances de gagner vaut d'être tentée. Et puis, conclut-il avec une certaine chaleur dans le regard, nous vous sommes redevables.

Alors vous pensez que nous devrions poursuivre ?

Oui. En vérité, en tant que seigneur Mayhew et héritier du Protectorat, je vous le demande formellement, monsieur le Premier ministre. »

« J'y crois â peine », murmura Sir Thomas Caparelli. Il plia la directive manuscrite laconique et la glissa dans son enveloppe aux écussons de sécurité jaune et noir. Il laissa tomber l'ensemble dans la fente de recyclage située sur son bureau puis leva les yeux vers Patricia Givens. « Moins de cinq heures, et on a le feu vert.

C'est vrai ? » Même Givens semblait surprise, et Caparelli eut un petit rire.

« Et mieux que ça, il nous demande d'augmenter les enjeux. » Il fit glisser un brouillon d'ordre de déploiement jusqu'à elle et bascula le dossier de son siège pendant qu'elle l'examinait.

« Quatre escadres ? murmura Givens en tortillant une mèche de cheveux bruns autour de son index, l'air absent. Sacrée diversion.

Je ne vous le fais pas dire. Et rien que des supercuirassés. » Caparelli sourit avec une pointe d'amertume. « Ça représente vingt-six pour cent des supercuirassés de la Première Force. Si le système mère est attaqué pendant qu'ils sont là-bas... » Il laissa sa phrase en suspens et écarta les mains en signe d'impuissance; Givens fit la moue.

« Peut-être. Mais peut-être pas. Ça ne nous découvre pas totalement, et si les Havriens gobent nos faux redéploiements, ils vont tomber sur soixante supercuirassés qu'ils croyaient ailleurs.

Je sais. » Le front de Caparelli resta plissé quelques instants, puis il hocha la tête. « Bon, organisons tout ça. À mon avis, on aurait intérêt à envoyer un officier général qui a de la bouteille avec des renforts pareils.

À qui pensez-vous, monsieur ?

Qui d'autre que Havre-Blanc ? répondit-il, le sourire de nouveau amer.

Havre-Blanc ? » Givens ne parvint pas à dissimuler sa surprise. Non seulement Caparelli et le comte ne s'appréciaient pas, mais ce dernier était également commandant en second de la Première Force.

Havre-Blanc, répéta Caparelli. Je sais que ça va faire un trou dans la chaîne de commandement de Webster, mais les escadres qu'on lui enlève auront le même effet. Et puis, outre qu'il a l'ancienneté et la jugeote nécessaires pour les commander, c'est aussi notre officier le plus populaire – après Harrington – auprès des Graysoniens.

Certes, monsieur. Mais il est aussi plus ancien en grade que l'amiral d'Oreille. Ce qui' signifie qu'il le supplantera à son arrivée. Ça ne posera pas de problèmes ?

Je ne pense pas. » Caparelli réfléchit quelques instants puis secoua la tête. « Non, je suis sûr que non. D'Orville et lui sont amis depuis des années et ils savent tous deux combien la situation est critique. D'ailleurs (le Premier Lord découvrit les dents en un sourire sans joie), même si ce subterfuge marche, il devrait y avoir assez d'action pour les occuper tous les deux. »