CHAPITRE DEUX

La navette intrasystème s'arrêta sur le butoir d'arrimage de la station spatiale de Sa Majesté Héphaïstos. Honor appuya sur la touche de sauvegarde de son bloc mémo et quitta son siège à côté du sas.

Son visage ne révélait rien de son agitation intérieure tandis qu'elle tirait le béret blanc des capitaines de vaisseau de sous son épaulette gauche. Elle grimaça mentalement en l'ajustant : elle ne l'avait pas porté depuis plus d'une année T et avait oublié combien ses cheveux avaient poussé. On disait dans la FRM que remplacer son premier béret blanc portait malheur. Il ne lui restait donc plus qu'à se couper les cheveux ou à faire élargir le béret, se dit-elle en tendant les bras vers Nimitz.

Le chat grimpa bien vite sur son épaulette et ajusta sa position avec un léger blic, puis il caressa le doux béret blanc d'un air de propriétaire. Honor dissimula un sourire indigne du capitaine d'un vaisseau de guerre et Nimitz eut un grognement tolérant et amusé. Il savait que ce symbole comptait beaucoup pour elle et ne voyait aucune raison valable de le cacher.

Inutile de mettre son « masque » de capitaine si tôt pourtant, elle devait bien l'admettre puisque, en dehors de MacGuiness, personne dans la navette ne connaissait son identité ni la raison de sa présence. Mais elle avait besoin de s'entraîner. Même le voyage en navette lui semblait étrange après une si longue absence, et il était crucial d'aborder un nouveau commandement du bon pied. De plus...

Elle mit brusquement fin à son monologue intérieur et reconnut la vérité. Il ne s'agissait pas simplement d'un sentiment d'étrangeté : elle était inquiète et, malgré la joie que lui procurait son retour dans l'espace, elle mourait de trac. Elle avait passé autant d'heures dans les simulateurs qu'on le lui avait permis entre les séances de chirurgie et de rééducation, mais elle en aurait voulu davantage. Malheureusement, il est difficile de discuter avec votre médecin quand il est également votre père et, même si le docteur Harrington lui avait accordé toutes les heures qu'elle réclamait, une simulation ne valait pas la réalité. Sans compter qu'elle n'avait jamais commandé de navire aussi gros et puissant que le Victoire : avec ses huit cent quatre-vingt mille tonnes et plus de deux mille membres d'équipage, il aurait rendu n'importe qui nerveux après un si long séjour planétaire, avec ou sans simulateurs.

Elle savait pourtant que son long congé maladie n'expliquait pas à lui seul son appréhension. Une nomination à la tête du Victoire représentait une immense reconnaissance professionnelle, surtout pour un capitaine qui n'avait jamais auparavant commandé de croiseur de combat. Elle constituait entre autres une approbation implicite de sa conduite dans son poste précédent — quoi qu'elle-même puisse en penser -- et une indication claire que l'Amirauté la destinait à de plus hautes fonctions. Le revers de la médaille, c'est qu'elle s'accompagnait de nouvelles responsabilités et du risque d'échouer.

Elle prit une profonde inspiration, carra les épaules et porta la main aux trois étoiles d'or brodées sur sa veste. Tout au fond d'elle-même, elle se mit à rire de ses propres réactions. Chacune de ces étoiles représentait un précédent commandement hypercapable, or elle avait à chaque fois connu les affres du doute. Oh, c'était un peu différent cette fois, mais le fond restait le même. Elle ne désirait rien plus au monde que le commandement... et rien ne l'effrayait plus que l'idée de faillir une fois qu'elle l'avait obtenu.

Nimitz émit un nouveau blic discret à son oreille. Il se voulait à la fois réconfortant et critique, et Honor tourna les yeux vers lui. Il bâillait légèrement, découvrant des crocs blancs acérés en un sourire confiant et paresseux de prédateur. Les yeux de sa compagne s'étrécirent, rieurs, comme elle lui caressait les oreilles en se dirigeant vers le sas, MacGuiness sur les talons.

La capsule de transport du personnel militaire les déposa à une extrémité de la coque d'Héphaïstos. La station spatiale semblait plus vaste à chaque visite... sans doute parce qu'elle s'agrandissait. Héphaïstos était le chantier naval principal de la Flotte royale manticorienne et les programmes de construction de la Flotte, en constante progression, se reflétaient dans une augmentation tout aussi constante de la taille de la station. Elle mesurait maintenant plus de quarante kilomètres de long et formait un assemblage disgracieux mais terriblement productif de cales de radoub et de construction, d'ateliers de fabrication, de fonderies spatiales et de logements destinés aux milliers d'ouvriers.

Dans la galerie du bassin de carénage, elle jeta un coup d'œil par la baie plastoblindée tout en se dirigeant avec MacGuiness vers le boyau d'accès. Elle dut prendre sur elle pour ne pas rester bouche bée comme un aspirant à son premier déploiement, car la forme puissante et élancée qui flottait au bout des faisceaux d'amarrage en cale de construction lui criait de s'arrêter et de la contempler avidement.

Le HMS Victoire était presque terminé. Les radoubeurs et leurs engins flottaient autour de lui et rampaient sur sa coque comme de minuscules fourmis laborieuses. Le fuseau aplati de la coque d'acier semblait tacheté en attendant qu'on le revête de son pigment final. Les gorges creuses de lanceurs de missiles et les museaux menaçants de lasers et grasers s'entassaient dans le compartiment d'armement béant, et les mécas posaient déjà le blindage des derniers noyaux d'impulsion. Encore deux semaines, pensa Honor, trois au plus, jusqu'aux essais définitifs. Il y avait seulement vingt années T, la procédure aurait été bien plus longue : des essais d'homologation auraient suivi les tests du constructeur, avant que la Flotte procède à sa propre évaluation. Mais le temps manquait aujourd'hui. Les constructions se succédaient à un rythme effarant, et la raison de cette hâte en effrayait plus d'un.

Elle franchit un coude de la galerie et les fusiliers en faction devant le boyau d'accès au Victoire se raidirent. Ils se mirent au garde-à-vous tandis qu'elle approchait d'un pas mesuré. Elle leur rendit leur salut et tendit son identifiant au sergent responsable, qui l'examina brièvement bien qu'attentivement avant de le lui rendre avec un nouveau salut.

« Merci, madame la comtesse », fit-il d'un ton sec. La lèvre d'Honor frémit : elle commençait seulement à s'habituer à son statut de pair du Royaume – bien qu'en réalité elle n'en fût pas exactement un – mais elle résista à la tentation de sourire et accepta son identifiant avec un hochement de tête sévère.

Merci à vous, sergent. » Elle allait pénétrer dans le boyau mais s'arrêta en voyant le fusilier tendre la main vers son bracelet com. Il s'immobilisa, raide, et cette fois elle s'autorisa un sourire. « C'est bon, sergent. Allez-y.

Euh... bien, madame la comtesse. » Le sergent s'empourpra, puis il se détendit et lui rendit son sourire. Certains capitaines préféraient prendre leur nouvel équipage par surprise, mais Honor avait toujours jugé cette approche inutile et stupide. À moins que le second ne soit parvenu à s'aliéner les membres de son équipage, ceux-ci le préviendraient de toute façon dès que le capitaine aurait le dos tourné. Et il était hors de question que l'équipage du Victoire laisse son second dans l'ignorance.

Elle sourit à cette idée en franchissant la bande rouge annonçant une zone à zéro g pour se lancer dans un gracieux déplacement en chute libre.

Une haie d'honneur l'attendait au sas d'entrée. Les soldats se mirent au garde-à-vous, le sifflet électronique du bosco retentit comme lors des vieux rituels et le capitaine de frégate en uniforme impeccable qui avait pris la tête des officiers supérieurs du Victoire la gratifia d'un salut digne de l'Académie.

Honor salua avec le même formalisme et sentit que Nimitz demeurait parfaitement tranquille sur son épaule. Elle s'était échinée à lui faire comprendre qu'il devait bien se tenir et fut soulagée de voir que ses efforts avaient payé car, si le chat sylvestre ne se montrait pas familier avec le premier venu, il saluait avec effusion les rares élus de son cercle d'amis.

Permission de monter à bord, madame ? demanda Honor sur un ton très protocolaire en baissant la main.

Permission accordée, madame la comtesse », répondit le capitaine de corvette d'une douce voix de contralto tout en s'écartant du sas d'entrée.

Le geste était inhabituellement élégant de la part d'un subordonné. Inconsciemment, presque instinctivement, Honor dissimula un autre sourire. Elle mesurait près de quatorze centimètres de plus que son second mais n'avait jamais eu la même présence, la même capacité innée à dominer l'espace qui l'entourait, et elle doutait de jamais y parvenir.

La SA Colonie Manticore avait essentiellement recruté ses colons dans l'hémisphère occidental de la vieille Terre et, après cinq cents années T, l'héritage génétique des premiers colons s'était largement homogénéisé. Malgré quelques exceptions —comme Honor elle-même, dont la mère, originaire de l'ancienne colonie Beowulf, était d'extraction asiatique presque pure — il était difficile de deviner l'ascendance de quiconque au premier regard.

Son nouveau second constituait toutefois une autre exception. Par quelque mystère de la génétique, le capitaine de frégate Michelle Henke rappelait le génotype de ses premiers ancêtres manticoriens : sa peau était à peine plus claire que son uniforme noir, ses cheveux bouclaient plus obstinément encore que ceux d'Honor... et son visage portait distinctement les traits nets et caractéristiques de la maison des Winton.

Le capitaine de frégate Henke resta muette en escortant le nouveau commandant jusqu'à la passerelle. L'expression de son visage était grave mais une lueur malicieuse brillait dans ses yeux, qui rassura Honor. Elles ne s'étaient pas vues depuis plus de six années T, et à l'époque Henke était plus gradée qu'elle. Aujourd'hui elle avait non seulement deux grades de moins qu'Honor, mais elle devenait également son second et son subordonné immédiat, ce qui lui avait fait craindre une possible hostilité.

Elles arrivèrent à la passerelle et Honor jeta à la ronde un coup d'œil de connaisseur. Lorsqu'elle en avait pris le commandement, son vaisseau précédent était tout aussi neuf que le Victoire, et elle avait eu beaucoup de chance, elle le savait, de se voir accorder deux navires flambant neufs à la suite, même dans une Flotte en pleine croissance. Mais si merveilleux qu'ait été le croiseur lourd Intrépide, sa passerelle ne soutenait pas la comparaison avec celle du Victoire, et l'immense section tactique lui mit l'eau à la bouche. Manticore affectionnait particulièrement les croiseurs de combat, parfaitement adaptés aux schémas tactiques rapides et vigoureux que la Flotte appliquait depuis plus de quatre siècles T, et Honor sentait la puissance de son navire vibrer autour d'elle.

Elle mit fin à cet instant de plaisir sensuel pour se diriger vers le fauteuil de commandement. Elle allait déposer Nimitz sur le dossier mais changea d'avis : ce moment lui appartenait aussi, et elle décida de le laisser tranquille tout en enfonçant un bouton sur le bras du fauteuil.

Les notes claires du signal d'attention générale se déversèrent par les haut-parleurs du vaisseau et son visage apparut sur les écrans muraux tandis qu'elle sortait de sa veste le document portant ses ordres. Elle regardait l'objectif en face, s'imposant de ne pas s'éclaircir la gorge et se demandant dans un coin de son esprit pourquoi elle se sentait si nerveuse. Ce n'était pas comme si elle n'avait jamais accompli ce cérémonial!

Elle écarta cette idée et déplia ses ordres. Le bruit du papier froissé retentit dans le silence, puis elle se mit à lire d'une voix claire et posée.

« De l'amiral Lucien Cortez, cinquième Lord de la Spatiale, Flotte royale manticorienne, au capitaine dame Honor Harrington, comtesse Harrington, CORR, CM, ÉG, OSD, MH, Flotte royale manticorienne, vingt et unième jour, sixième mois, année deux cent quatre-vingt-deux après l'Atterrissage. Capitaine : il vous est ordonné par la présente de vous rendre à bord du vaisseau stellaire de Sa Majesté le Victoire, CC-quatre-un-trois, pour y assumer les devoirs et les responsabilités d'officier commandant au service de la Couronne. Ne faillissez pas à cette charge sous peine d'en supporter seule les conséquences. Par l'ordre de Lady Francine Maurier, baronne de l'Anse du .Levant, Premier Lord de l'Amirauté, Flotte royale manticorienne, pour Sa Majesté la reine. »

Elle replia le document lentement et soigneusement, savourant une fois encore l'excitation de l'instant, puis se tourna vers le capitaine de frégate Henke.

« Madame, je prends le commandement, dit-elle.

Capitaine, répondit Henke avec formalisme, vous avez le commandement.

Merci. » Puis Honor se retourna vers l'intercom qui la reliait à son équipage encore anonyme. «Je suis très fière aujourd'hui », commença-t-elle avec sincérité, évitant ainsi la banalité formelle dans laquelle elle craignait de tomber. « Rares sont les capitaines qui ont un jour l'honneur de commander un navire au palmarès si prestigieux. Plus rares encore ceux qui obtiennent le privilège de recevoir leur bâtiment directement des mains du constructeur, et aucun n'a jamais l'occasion de connaître les deux plus d'une fois. En tant qu'équipage du Victoire, nous devons nous montrer à la hauteur et enrichir le palmarès du vaisseau qu'on nous a confié, mais lorsque viendra l'heure pour moi de le laisser aux soins d'un autre capitaine, j'ai la certitude qu'il ou elle devra relever un défi plus grand encore. »

Elle s'arrêta, le regard serein, puis se permit un sourire malicieux.

Vous allez vous sentir surmenés et sous-estimés le temps que nous apprenions à nous connaître, mais gardez ceci à l'esprit : c'est pour la bonne cause. Je suis sûre que je peux compter sur vous tous pour me donner le meilleur. Je vous promets de faire de mon mieux en échange. » Elle fit un signe de tête vers la caméra. « Reprenez vos activités », conclut-elle avant de couper la communication et de se retourner vers Henke.

Bienvenue à bord, commandant. » Le second tendit la main pour la traditionnelle poignée de main de bienvenue et Honor la serra fort.

Merci Michelle. Ça fait du bien d'être ici.

Puis-je vous présenter vos officiers supérieurs ? » s'enquit Henke. Honor hocha la tête et le second fit signe aux officiers qui attendaient de s'avancer.

Capitaine de frégate Ravicz, madame, notre ingénieur mécanicien.

Monsieur Ravicz », murmura Honor. Les yeux enfoncés de l'ingénieur brillaient de curiosité tandis qu'il la saluait courtoisement. Elle lui serra la main avant de rendre son attention à Henke.

Capitaine de frégate Chandler, notre officier tactique.

Mademoiselle Chandler. » Le petit officier tactique aux cheveux roux n'arrivait même pas à l'épaule d'Honor, mais elle avait l'air solide, pleine de bon sens, et son regard bleu était aussi ferme que sa poignée de main.

« Je crois que vous connaissez déjà le chirurgien en chef Montoya, notre médecin », fit Henke. Honor eut un immense sourire et prit la main du chirurgien dans les siennes.

« En effet! Contente de vous retrouver, Fritz.

C'est réciproque, pacha. » Montoya examina un instant sa joue gauche avant de hocher la tête. « Et quel plaisir de vous revoir en si bonne forme, ajouta-t-il.

J'ai eu un bon docteur – plutôt deux, en fait », répondit Honor. Elle lui serra encore la main avant de se tourner vers l'officier suivant sur la liste de Henke.

« Lieutenant-colonel Klein, en charge de notre détachement de fusiliers.

Colonel. » Klein eut un signe de tête respectueux en saisissant la main d'Honor. Il avait un visage indéchiffrable, mais un nombre impressionnant de décorations ornaient sa veste noire. Et c'était logique : le Victoire transportait un bataillon complet de fusiliers et l'Amirauté n'allait pas leur choisir un officier supérieur au hasard.

« Le capitaine de corvette Monet, notre officier de com, reprit Henke, respectant toujours l'ordre des grades et l'ancienneté.

Monsieur Monet. » L'officier de communications était l'antithèse de l'officier tactique : un homme grand et mince, insipide, aux traits sans humour. Sa poignée de main, bien que relativement ferme, était assez mécanique.

« Le capitaine de corvette Oselli, notre astrogatrice. » Henke, dont la voix était jusque-là restée neutre, insista légèrement sur le terme « astrogatrice », et Honor esquissa un sourire car ses propres talents en la matière n'étaient guère remarquables.

« Mademoiselle Oselli. » Honor lui serra la main. Elle l'appréciait déjà : les yeux et les cheveux de la jeune femme étaient aussi sombres que les siens, et ses traits délicats, presque rusés, respiraient l'intelligence et la confiance en soi.

« Enfin voici le capitaine de corvette Jasper, notre officier chargé de la logistique.

Monsieur Jasper, fit Honor avec un sourire à la fois complice et compatissant, je crois que vous et moi allons nous voir souvent ces prochaines semaines. J'essayerai de ne pas vous demander l'impossible, mais vous savez comment sont les commandants...

Oui, madame, je le crains. » Un certain amusement colorait le baryton de Jasper. « Pour l'instant, je sais presque exactement où nous en sommes et ce dont nous avons encore besoin. Évidemment, tout cela est susceptible de changer d'ici à notre départ du chantier.

Évidemment », acquiesça Honor. Elle croisa les mains derrière le dos et passa en revue tout le petit groupe. « Bien, messieurs dames, nous avons beaucoup à faire et je suis sûre que j'apprendrai vite à vous connaître. Pour l'instant, je vais vous laisser retourner aux tâches que mon arrivée a interrompues, mais vous êtes tous conviés à dîner avec moi à dix-huit zéro zéro, si cela vous convient.

Il y eut quelques hochements de tête et murmures affirmatifs, et Honor sourit intérieurement : avait-on jamais vu un officier à qui il ne « convenait » pas de dîner avec son nouveau commandant à son premier jour en poste ? Elle les congédia d'un signe de tête courtois et ils s'éloignèrent, mais elle leva la main au moment où Henke faisait mine de partir.

« Attendez un instant, madame. J'aimerais que vous me suiviez dans mes quartiers. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.

Bien sûr, madame la comtesse, murmura Henke en parcourant la passerelle du regard. Mademoiselle Oselli, vous avez le quart.

À vos ordres, madame. À moi le quart », répondit Oselli.

Henke suivit Honor dans la capsule intra-vaisseau. Les portes se refermèrent derrière elles et le formalisme du second fit place à un immense sourire.

« Bon sang, ça fait plaisir de te revoir, Honor ! » Elle passa un bras autour de son supérieur et la serra fort, puis elle leva la main vers Nimitz. Le chat sylvestre eut un ronronnement joyeux et tendit la patte pour une poignée de main personnelle. Elle se mit à rire. « Ça fait du bien de te revoir aussi, boule de poils. Tu extorques toujours des branches de céleri à tes malheureux compagnons ? »

Nimitz émit un Blic suffisant et balança sa queue duveteuse. Honor sourit à son second. En règle générale, elle détestait les effusions et, malgré sa récente élévation au rang de pair du Royaume, elle demeurait mal à l'aise face aux personnes issues des rares hauteurs de l'aristocratie, mais Michelle Henke n'était pas comme les autres. Elle n'avait jamais abusé de la position de sa famille, une branche cadette de la dynastie régnant sur Manticore, et elle affichait une aisance naturelle dans ses relations avec autrui et en public qu'Honor ne pouvait que lui envier. Elles avaient partagé la même chambre pendant plus de trois années T sur l'île de Saganami, et Henke avait passé des heures à essayer d'inculquer les bases des mathématiques multidimensionnelles à sa grande et timide camarade de chambre, et plus de temps encore à l'initier aux mystères du protocole et de la haute société. Honor, descendante d'une famille de francs-tenanciers, n'était pas préparée à fréquenter la noblesse, et elle s'était souvent demandé si l'adjudant de l'Académie ne l'avait pas associée à Henke pour cette raison. Enfin, que son choix ait été intentionnel ou non, la confiance naturelle de Michelle l'avait bien aidée, elle le savait.

« Ça me fait plaisir de te revoir aussi, Michelle », dit-elle simplement, la serrant brièvement dans ses bras avant de se redresser quand la capsule s'arrêta. Henke lui sourit puis reprit son air impassible, et les portes s'ouvrirent dans un sifflement. Les deux femmes s'engagèrent dans le couloir qui menait aux quartiers d'Honor.

Le fusilier en faction devant la cabine du capitaine se mit au garde-à-vous à leur approche. La jeune femme était impeccable dans son uniforme vert et noir, et Honor eut un geste courtois à son adresse avant d'ouvrir le sas. Elle fit signe à Henke d'entrer, puis s'arrêta en voyant ses nouveaux quartiers pour la première fois.

Ils étaient immenses, pensa-t-elle, impressionnée. Ses effets personnels étaient arrivés la veille et MacGuiness s'affairait autour du module de survie pour chat sylvestre fixé à une cloison. Il se retourna et fit mine de se mettre au garde-à-vous en constatant que le commandant n'était pas seule, mais Honor l'arrêta d'un geste.

« Michelle, voici l'intendant en chef MacGuiness, mon... ange gardien. » Le commandant en second gloussa et MacGuiness hocha la tête d'un air résigné. « Mac, je vous présente le capitaine de frégate Henke. Vous pouvez reprendre vos activités, ajouta Honor. Le capitaine Henke et moi sommes de vieilles amies.

Bien sûr, madame. » MacGuiness se pencha de nouveau sur le module et Nimitz bondit de l'épaule de sa compagne sur l'engin pour l'observer. Honor quant à elle examinait les lieux, incrédule. Ses effets personnels remplissaient presque trop bien ses quartiers précédents, pourtant ici ils avaient l'air spartiates. Un tapis de valeur couvrait le sol et une immense toile représentant le premier Victoire lors de la bataille de Carson occupait toute une cloison. De l'autre côté de la cabine, un portrait officiel d'Élisabeth III, reine de Manticore, lui faisait face. Un portrait, nota Honor, qui présentait une ressemblance frappante avec son commandant en second.

« ConstNav gâte vraiment les commandants des croiseurs de combat, tu ne trouves pas ? murmura-t-elle.

Oh, je ne sais pas. » Henke balaya la pièce du regard et haussa un sourcil. « Je dirais que c'est ce qu'il faut pour une femme de ta distinction, dame Honor.

Tu parles ! » Honor gagna le fauteuil placé devant la baie plastoblindée et s'y enfonça, contemplant les flancs irréguliers de la station spatiale. " Il va me falloir un peu de temps pour m'habituer.

Tu t'y feras, j'en suis sûre », répondit simplement Henke. Elle alla jusqu'au bureau d'Honor et tendit la main vers une plaque dorée déformée par la chaleur qui trônait sur la cloison. Le planeur qu'elle représentait avait perdu le bout d'une aile, et Henke la toucha doucement. « C'est arrivé à Basilic ? demanda-t-elle. Ou à Yeltsin ?

Basilic. » Honor croisa les jambes et secoua la tête. " Et le module de Nimitz l'a échappé belle. On a eu de la chance.

C'est le moins qu'on puisse dire. Tes compétences n'avaient sûrement rien à voir là-dedans, acquiesça le second avec un nouveau sourire.

Je n'irais pas jusque-là, répondit Honor, surprise de sa facilité à l'admettre, mais je dois bien reconnaître en toute honnêteté que j'ai eu ma part de chance. »

Henke émit un grognement moqueur et se retourna vers la plaque, la redressant avec soin, et Honor sourit à son dos. Elles ne s'étaient pas vues depuis bien trop longtemps et leur relation avait changé car leurs rôles étaient différents, mais sa crainte que ce changement puisse les mettre mal à l'aise semblait maintenant aussi stupide qu'infondée.

Le second abandonna l'idée de redresser la plaque déformée et tourna l'un des confortables fauteuils vers la baie. Elle s'y affala avec une nonchalance agile, antithétique des mouvements économes d'Honor, puis pencha la tête de côté.

« Je suis vraiment contente de te revoir, surtout en si bonne forme, dit-elle tranquillement. J'ai entendu dire que ta convalescence était difficile. »

Honor balaya cette remarque d'un geste de la main. « Ça aurait pu être pire. Étant donné que j'ai perdu la moitié des hommes sous mes ordres, je me dis parfois qu'elle a été plus facile que je ne le méritais. »

Nimitz leva les yeux depuis le module de survie, les oreilles à demi aplaties, comme la voix de sa compagne se teintait d'amertume malgré elle.

« Bizarrement, je me doutais que tu ferais ce genre de réflexion, murmura Henke en secouant la tête, l'air désabusé. Certaines personnes ne changent jamais, pas vrai ? »

Honor jeta un regard à MacGuiness. " Mac, pourriez-vous nous amener deux bières, s'il vous plaît ?

Bien sûr, madame. » L'intendant appuya sur une dernière touche du module et disparut dans sa cuisine, puis Nimitz bondit jusqu'au divan à côté d'Honor.

Très bien, cher second. Tu n'as qu'à me faire ton petit laïus pour me réconforter », soupira-t-elle au moment où le sas de la cuisine se fermait. Henke fronça les sourcils.

Je ne crois pas que tu aies vraiment besoin d'un "petit laïus", Honor. Toutefois, un peu de bon sens ne te ferait pas de mal. » Honor leva les yeux, étonnée du ton soudain sévère de son amie. Henke eut un sourire forcé.

Je me rends bien compte qu'un capitaine de frégate n'est pas censé dire à un capitaine de vaisseau qu'elle se met le doigt dans mais c'est vraiment stupide de t'en vouloir pour ce qui est arrivé à tes hommes ou à l'amiral Courvosier. » Honor grimaça au nom de Courvosier et la voix de Henke s'adoucit. " Désolée. Je sais que tu étais très proche de l'amiral mais, bon Dieu, Honor, personne n'aurait fait mieux avec les informations dont tu disposais ! Et l'amiral Courvosier ne nous répétait-il pas sans arrêt qu'on ne peut juger la prestation d'un officier qu'en tenant compte de ce qu'il savait au moment où il a pris sa décision ? »

Son regard était sévère. Honor sentit sa bouche frémir au souvenir d'autres sermons dans une chambre d'internat, bien des années plus tôt.

Elle allait répondre mais s'interrompit car MacGuiness revenait avec leurs bières. Il servit les deux officiers et se retira de nouveau. Honor se mit à faire tourner sa chope entre ses longs doigts, les yeux plantés dans sa bière. Elle soupira.

« Tu as raison, Michelle. L'amiral me botterait salement les fesses s'il savait combien je m'en veux pour ce qui lui est arrivé, je le sais bien. Mais ça ne m'empêche pas de culpabiliser, fit-elle en relevant les yeux. Enfin, je me débrouille quand même. Vraiment.

Tant mieux. » Henke leva sa bière. « Aux amis absents, dit-elle doucement.

« Aux amis absents », murmura en retour Honor. Les verres s'entrechoquèrent et les deux femmes se mirent à boire puis baissèrent leur chope presque en même temps.

Au cas où j'aurais omis de le dire, poursuivit Henke sur un ton plus animé en désignant les quatre anneaux d'or qui brillaient au poignet d'Honor, je dois avouer que l'uniforme de capitaine de vaisseau te va très bien.

Tu veux dire que j'ai moins l'air d'un grand cheval, surtout », répondit Honor, ironique mais soulagée de ce changement de ton. Henke se mit à rire.

« Si tu savais combien les mortels plus petits t'envient tes centimètres, la taquina-t-elle. En tout cas, j'espère que tu en as conscience, je m'attends à ce que tu fasses des merveilles pour ma carrière.

Ah bon ? Et comment ça ?

Regarde les choses en face. Tes deux derniers seconds ont chacun obtenu leur propre vaisseau et, d'après ce que j'ai entendu dire, Alistair .McKeon reçoit son quatrième anneau le mois prochain. Et puis Alice Truman vient de m'écrire qu'elle prend le commandement d'un croiseur lourd. Crois-tu qu'il s'agisse d'une coïncidence s'ils ont tous les deux servi sous tes ordres ? Je te préviens, Honor, il me faudra au moins mon croiseur à moi à la fin de cette mission ! » Elle sourit et reprit une grande gorgée de bière, puis se cala dans son fauteuil, l'air complice.

« Et maintenant, madame, avant de nous plonger dans les kilomètres de paperasserie qui nous attendent toutes les deux, je veux entendre ta version de tout ce qui s'est passé depuis notre dernière rencontre. »