CHAPITRE VINGT-SIX
« Dieu merci. »
Le capitaine de frégate Ogilve se détendit enfin comme le Napoléon quittait l'hyperespace pour apercevoir la primaire du système de Seaford 9 droit devant. Dans les faits, son bâtiment était sauvé depuis le passage en hyperespace, mais il avait passé ses nuits à rêver de catastrophes qui l'auraient empêché de livrer ses informations.
Il se tourna vers son officier de com.
— Jamie, enregistrez un avis urgent à l'attention personnelle de l'amiral Rollins. Début du message : Monsieur, les dernières données Argus confirment le retrait complet – je répète, complet – du mur de bataille manticorien à Hancock. L'analyse des données suggère qu'il n'y reste au plus qu'une escadre de croiseurs de combat et ses éléments de protection. Le Napoléon fait route vers votre vaisseau amiral. HPA (il consulta son visuel) dans deux virgule deux heures, avec informations complètes. Ogilve, terminé. Fin du message, Jamie.
— Bien, monsieur. »
Ogilve hocha la tête et s'adossa, laissant enfin la fatigue l'envahir en imaginant l'activité que son message s'apprêtait à provoquer sur le vaisseau amiral. Des pas résonnèrent jusqu'à son fauteuil et il leva les yeux sur son second.
— Bizarrement, je crois que cette affaire ne fera pas de mal à nos carrières, monsieur, murmura ce dernier.
— En effet », acquiesça froidement Ogilve. Son second venait d'une éminente famille législaturiste et il ne l'aimait pas du tout. Pire, il n'avait aucune confiance en ses compétences. Mais le jeu politique semblait parfois le seul d'importance dans la Flotte populaire et, s'il exigeait que le capitaine de frégate Ogilve porte son second à bout de bras, il avait intérêt à se faire les muscles.
« Et puis, se dit-il amèrement tandis que le second regagnait son poste, s'il en tirait effectivement une promotion, peut-être serait-il réaffecté loin d'au moins un incompétent.
L'amiral Yuri Rollins secoua la tête, encore sous le coup de la surprise, alors que les images du réseau Argus passaient pour la troisième fois sur la sphère holo principale de son vaisseau amiral.
— Je n'arrive pas à y croire, murmura-t-il. Pourquoi Parks irait-il faire une chose aussi stupide ? C'est forcément un piège.
— Sauf votre respect, monsieur, je ne vois pas comment ça se pourrait, intervint le capitaine Holcombe. Pour qu'il y ait piège, il faudrait qu'ils aient connaissance de l'opération Argus, et c'est impossible.
— Rien n'est impossible, capitaine », répondit froidement le contre-amiral Chin. Le chef d'état-major de Rollins s'empourpra.
— Je ne voulais pas dire qu'ils ne pouvaient pas avoir détecté nos plates-formes, madame, fit-il, un peu raide. Mais s'ils connaissaient leur existence, ils les auraient sûrement déjà détruites.
— Ah oui ? Imaginez qu'ils soient au courant et préfèrent la subtilité à la force brute. Pourquoi les détruire si elles peuvent servir à nous désinformer ?
— Peu probable, dit Rollins à contrecœur. Quel que soit l'avantage tactique de nous leurrer à Hancock, il ne compenserait pas les dégâts stratégiques qu'Argus leur inflige dans d'autres systèmes. Non (il secoua la tête), ils ne laisseraient pas le réseau en place s'ils en connaissaient l'existence.
— Et si l'amiral Parks était le seul à avoir remarqué les plates-formes ? demanda Chin. S'il vient seulement de les repérer, il pourrait avoir choisi de les utiliser à son profit tout en envoyant des messagers prévenir du danger les commandants d'autres stations.
— Possible, mais encore une fois peu probable. » Rollins se détourna du visuel et enfonça les mains dans les poches de sa veste. S'il les a découvertes, il sait sans doute qu'elles couvrent toute la périphérie du système. Donc il ne peut pas revenir discrètement pour nous tendre un piège sans être détecté. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne pense pas qu'il prendrait délibérément le risque de nous laisser pénétrer le système sans opposition en comptant sur son éventuelle capacité à nous intercepter depuis une position distante.
— En effet. » Chin croisa les bras et lança un regard accusateur à la sphère holo. « Dans ce cas, toutefois, je me demande bien ce qu'il a en tête.
— À mon avis, c'est encore une preuve qu'il ignore tout d'Argus, madame », fit le capitaine Holcombe. Elle haussa un sourcil interrogateur et lui les épaules. S'il ne se trouve pas à Hancock, il doit forcément patrouiller les systèmes alliés de la région. Auquel cas, je pense qu'il a laissé Hancock à découvert précisément parce qu'il ne nous croit pas en mesure de l'apprendre. Après tout, l'un des objectifs premiers d'Argus était de réduire le nombre de patrouilles de reconnaissance afin de pousser les commandants manticoriens à un excès de confiance, dans l'espoir qu'ils commettraient justement ce genre d'erreur.
— C'est vrai. » Chin fit la moue quelques secondes puis elle hocha la tête. u J'imagine que ça me paraît juste un peu trop beau qu'il se mette soudain à faire exactement ce que nous attendons de lui.
— Mais est-ce vraiment ce que nous attendons de lui ? » demanda Rollins. Ses deux subordonnés se tournèrent vers lui, l'air surpris. Sa manœuvre nous offre certainement une excellente occasion d'écraser Hancock, mais elle signifie également qu'une attaque ne se refermerait que sur du vide en ce qui concerne les unités de guerre. Des croiseurs de combat ? Des clopinettes, oui ! » Il sortit une main de sa poche et l'agita d'un air dédaigneux avant de la remettre à sa place. (^ Nous voulions des escadres de combat, et les voilà ailleurs. Et puis combien de temps croyez-vous que l'amiral Parks restera là où il est parti ? L'Amirauté manticorienne ne va pas laisser Hancock à découvert bien longtemps, quoi qu'il ait en tête; alors, si nous devons profiter de son absence, il faut le faire maintenant.
— Sans confirmation auprès de l'amiral Parnell ? » La question de Chin ressemblait à une affirmation, et Rollins acquiesça.
— Exactement. Nous sommes à dix-huit jours de Barnett, même pour un messager, soit trente-six jours pour qu'une information fasse l'aller-retour. Si nous attendons aussi longtemps, ils vont fatalement renforcer Hancock.
— Pouvons-nous attendre la date prévue, monsieur ? » s'enquit Chin. Rollins fronça les sourcils. Officiellement, seuls son état-major et lui étaient censés connaître la chronologie des événements, mais il avait convié Chin à cette réunion car, bien qu'elle fût la moins ancienne en grade de ses commandants d'escadre, il respectait son jugement. Et s'il voulait obtenir son avis, elle devait connaître l'étendue de ses problèmes.
— Je ne crois pas, dit-il enfin. En admettant que l'amiral Parnell ne recule pas les opérations, nous sommes censés attaquer dans trente et un jours. »
Chin acquiesça sans triomphalisme en apprenant enfin quand la guerre devait commencer.
— Dans ce cas, évidemment, vous avez raison, monsieur.
— Nous ne pouvons pas attendre aussi longtemps si nous comptons les attaquer avant qu'ils reviennent à la raison.
— Depuis le début je répète que cette opération est trop centralisée, grommela Holcombe. Lier les plans opérationnels aussi intimement alors qu'une telle distance sépare les deux zones d'opération, c'est...
— C'est ce qu'on nous demande de faire », coupa Rollins sur un ton sec. Le chef d'état-major ferma brusquement la bouche, et l'amiral haussa les épaules. « Pour tout dire, je suis assez d'accord avec vous, Ed, mais nous sommes tenus d'obéir aux ordres.
— Alors qu'envisagez-vous, monsieur ? demanda Chin.
— Je ne sais pas. » Rollins soupira. « J'imagine que ça dépend de ce qu'on juge le plus important : la base de Hancock ou sa force d'intervention. »
Il prit place dans un fauteuil, étira ses jambes et leva un front plissé vers la cloison tout en envisageant ses options.
Le plan original promettait de bonnes chances de réussite contre Hancock. L'arrivée de l'amiral Coatsworth augmenterait sa puissance « officielle » de plus de cinquante pour cent, et les Manticoriens ignoreraient tout de son arrivée tant que Coatsworth ne frapperait pas Zanzibar, derrière eux. Avec lui derrière et la force d'intervention de Seaford devant, ils seraient pris en étau.
Mais si Hancock était déserté, le plan tout entier perdait sa signification. Aucun moyen de deviner où se trouvaient les Manticoriens ni en quel nombre – en tout cas, pas avant que les autres collecteurs d'informations d'Argus fassent leur rapport. Toutefois, Hancock était la seule base de réparation ennemie dans le secteur. Si de toute façon il devait leur courir après, les priver de cette installation constituait un premier pas très intéressant.
Il prit une profonde inspiration et se redressa; à ce mouvement, Holcombe et Chin se tournèrent vers lui.
« On va y aller », dit simplement Rollins. Holcombe eut un mouvement approbateur; quant à Chin, elle semblait soulagée qu'un autre ait eu à prendre la décision.
« Attendrons-nous le rapport des autres réseaux Argus ? » demanda Holcombe. Chin ne dit rien mais secoua la tête instinctivement, et Rollins était d'accord avec elle.
« Non. » Il se hissa hors du fauteuil. « Cela prendrait six ou sept jours. Or, si nous voulons agir, il n'y a pas de temps à perdre.
— Bien, monsieur. »
L'amiral marcha brièvement de long en large, plongé dans une réflexion intense, et il hocha la tête.
— Ed, je veux que la force d'intervention soit prête à partir sous vingt-quatre heures. Envoyez un messager à Barnett pour aviser l'amiral Parnell de nos intentions. Il devrait arriver avant le départ de l'amiral Coatsworth, alors ordonnez-lui de nous rejoindre à Hancock. Nous consoliderons nos forces et attaquerons Zanzibar ensemble. Ensuite nous pourrons nous associer pour prendre Yorik ou Alizon. D'ici là, nous aurons sans doute assez de renseignements supplémentaires pour savoir où Parks est parti et comment il est déployé.
— Bien, monsieur.
— Amiral Chin, votre escadre opérera une reconnaissance de Hancock à notre entrée dans le système. » Chin acquiesça mais elle ne put dissimuler sa surprise : ses cuirassés étaient moins puissants que les unités des autres escadres de combat.
« Je n'ai pas perdu la tête, amiral, fit sèchement Rollins. Vos navires sont plus légers, mais ils devraient amplement suffire à battre des croiseurs de combat et, si nous ne rencontrons rien de plus lourd, je veux au moins en attraper le plus possible avant qu'ils s'enfuient. De plus, si une mauvaise surprise nous attend, votre accélération est supérieure à celle des supercuirassés. »
En gros, se disait-il, les cuirassés pouvaient se tirer plus vite que n'importe lequel de ses autres navires. Il lut dans les yeux de Chin qu'elle avait compris tandis qu'elle hochait la tête.
Et les croiseurs de combat de l'amiral West, monsieur ? s'enquit-elle.
— Nous vous les attacherons, mais ne le laissez pas prendre trop d'avance sur vous. Son escadre est en sous-effectif, alors je ne veux pas qu'il aille taquiner les Manticoriens à trois contre deux si vous êtes trop loin derrière pour le soutenir.
— Compris, monsieur.
— Bien. » Rollins replaça les mains dans ses poches et se balança sur les talons, le regard dur fixé sur la sphère holo.
— Très bien, dit-il enfin, allons-y. Nous avons un tas de détails à régler avant de partir. »
Les trois officiers se retournèrent et quittèrent le compartiment, laissant le visuel allumé derrière eux. L'image tranquille du système de Hancock désert brillait en silence dans la pénombre.