CHAPITRE TRENTE ET UN
— Ils changent de trajectoire, madame. Il ne s'agit pas d'une simple manoeuvre d'évitement : leur vecteur de base vire de quinze degrés à tribord.
— Je vois. »
L'amiral Chin arborait un sourire de prédateur. Ces super-cuirassés étaient forcément des drones, sinon les croiseurs de combat n'auraient pas interrompu leur course vers eux. Quant au changement de trajectoire, cette invitation évidente à les poursuivre, il ne pouvait signifier qu'une chose : les Manticoriens avaient épuisé toutes leurs ressources. Ils voulaient qu'elle les prenne en chasse de façon qu'elle reste hors de portée d'armes à énergie de leur base, car ils savaient très bien qu'ils ne pouvaient plus l'arrêter autrement.
Elle n'ignorait pas ce qu'ils mijotaient : ils allaient l'attirer loin de la base puis se disperser. Ils perdraient ce faisant l'avantage d'une défense active massée mais, d'ici là, la distance qui les séparait augmenterait de nouveau. Seuls ses cuirassés posséderaient une puissance de feu suffisante pour passer leurs défenses individuelles et elle ne pourrait tirer que sur quelques-uns d'entre eux.
Elle fut tentée de les ignorer, mais la base n'allait pas s'envoler et elle aurait peut-être enfin de la chance. L'ennemi avait perdu un quart de ses croiseurs de combat et un croiseur lourd, et d'autres navires avaient souffert. S'il était prêt à se laisser prendre en chasse, elle ne voyait pas d'inconvénient à accepter l'invitation, dans l'espoir d'en détruire encore un ou deux avant qu'ils se séparent.
— Ils mordent à l'hameçon, madame.
— Je vois ça, Évelyne. »
Honor se frotta le bout du nez en se demandant si cela lui faisait vraiment plaisir. Le feu des cuirassés s'était allégé lorsque, reprenant un vecteur de poursuite, ils s'étaient trouvés limités à leur armement de proue, mais leur contrôle de feu s'adaptait aux systèmes de GE du groupe d'intervention. Ils persistaient à moins bien viser, mais leurs ogives étaient bien plus puissantes et, malgré leurs pertes, ils possédaient l'avantage du nombre de lanceurs. Surtout maintenant que le Défi et l'Achille avaient péri, grinça une petite voix dans son esprit.
Le Victoire roula, menant son escadre dans une nouvelle manoeuvre d'évitement, et Honor se mordit la lèvre tandis qu'une salve de missiles s'abattait sur l'Agamemnon et le Cassandre. Le croiseur lourd Circé, endommagé, croisa l'arrière du Cassandre pour s'adapter aux mouvements des croiseurs de combat, et six des projectiles dirigés contre le navire du capitaine Quinlan décrochèrent. Ils choisirent de poursuivre le croiseur, et leur virage soudain dans ce but les éloigna des antimissiles qui se précipitaient à leur rencontre. Les lasers du Circé en arrêtèrent deux. Les quatre autres passèrent... et brisèrent le croiseur comme un jouet.
— Com, formation Réno. Faites approcher les croiseurs.
— À vos ordres, madame. Formation Réno. » La voix monocorde de Georges Monet semblait étrangement calme quand il accusa réception de l'ordre et le relaya. Alors seulement Honor jeta un coup d'œil à son lien com avec le pont d'état-major. Elle avait donné cet ordre sans penser à Sarnow, motivée seulement par l'idée de rapprocher les escortes des croiseurs de combat afin qu'ils se soutiennent mutuellement.
Mais Sarnow se contenta d'acquiescer puis tourna la tête vers Cartwright qui lui parlait.
Les supercuirassés ennemis commencent à bouger, monsieur, annonça l'officier détecteur. Ils se dirigent vers la base. »
« L'amiral Rollins avance, madame », fit le capitaine de frégate Klim.
Chin hocha simplement la tête. Il était grand temps que Rollins comprenne qu'il n'avait pas affaire à des supercuirassés et se bouge les fesses, pensa-t-elle amèrement. Ça n'aurait rien changé à sa propre situation, mais elle aurait apprécié ce soutien psychologique.
Évidemment, cela signifiait probablement que les Manticoriens se disperseraient plus vite : ils n'auraient plus aucune raison d'accepter les coups quand ils auraient compris que Rollins s'approchait de la base derrière elle.
Le HMS Agamemnon ne vit pas le missile arriver. Il venait de l'arrière et passa dans une zone étroite qu'aucun capteur ne couvrait plus, une frappe précédente ayant aveuglé le radar. Il détonna légèrement à bâbord.
Pendant un instant les avaries semblèrent mineures, puis toute la section arrière explosa. Le moignon de coque avant trébucha de côté puis disparut à son tour. Les autres navires s'éloignèrent à la hâte des nuages de gaz et de chaleur qui, quelques instants plus tôt, constituaient un croiseur de combat et son équipage.
Le visage de Mark Sarnow était dur et sinistre. L'efficacité croissante des Havriens dépassait déjà ses prévisions, or le groupe d'intervention se trouvait encore à quinze minutes du point de dispersion prévu.
Ses hommes s'étaient superbement battus, mais huit mille d'entre eux avaient péri et les supercuirassés havriens approchaient. Inutile de sacrifier plus de vies pour protéger une base qu'il ne pouvait de toute façon pas sauver.
Il regarda son écran de com et lut la même pensée amère dans les yeux chocolat d'Honor Harrington. Elle savait l'ordre de dispersion imminent, et il ouvrit la bouche pour le donner.
« Monsieur ! Amiral Sarnow !
Il tourna brusquement la tête, surpris, car cette voix appartenait au capitaine de corvette Samuel Webster. Il avait presque oublié la présence de Webster, mais l'officier de com désignait son visuel, celui qui était relié au réseau de capteurs supraluminiques.
Le capitaine de frégate Francis DeSoto afficha un rictus satisfait lorsque le troisième croiseur de combat manticorien disparut. Il n'eut pas besoin d'ordre pour se chercher une cible de remplacement et examina avidement son visuel. Un autre Homère. Voilà ce qu'il voulait... Mais il se raidit tandis qu'une icône changeait soudain. La destruction de l'Agamemnon ainsi qu'un glissement dans la formation ennemie avait ouvert une brèche dans la nuée de signatures d'impulsion qui se cachaient les unes les autres, et le Nouvelle-Boston aperçut pour la première fois clairement le HMS Victoire.
Le visuel mis à jour clignota de nouveau et les yeux de DeSoto se mirent à briller. Ce navire était de cinq pour cent plus gros qu'un Homère, ce qui en faisait l'un des nouveaux vaisseaux de classe Hardi.
« Il s'agit bien de l'amiral Danislav, monsieur ! » Joseph Cartwright confirmait le rapport de Webster en jubilant. Quant à Sarnow, il luttait pour contenir son propre enthousiasme. L'énorme empreinte hyper se trouvait bien au-delà de la portée des capteurs embarqués du Victoire, mais son identification ne faisait aucun doute. Les dix cuirassés au cœur de la formation se détachaient clairement et Danislav devait déjà interroger le réseau de capteurs.
L'amiral s'imposa de rester assis et silencieux, observant la carte que Webster relayait à partir des transmissions supraluminiques des plates-formes de détection. Les navires de Danislav maintinrent leur vecteur d'arrivée pendant dix secondes puis vingt, poursuivant leur route sans dépasser les huit mille km/s de la translation en espace normal, puis la carte se mit à clignoter. Danislav modifia sa trajectoire, ses navires passèrent à une accélération de quatre cent trente gravités et un nouveau vecteur se dessina sur l'écran.
Des chiffres apparurent, traduisant l'analyse du CO. Vingt-six minutes. Si les Havriens continuaient à poursuivre Sarnow pendant vingt-six minutes, ils atteindraient le point de non-retour. Vingt-six petites minutes et ils ne pourraient plus échapper aux cuirassés de Danislav.
Il se retourna vers l'écran de com pour annoncer la nouvelle au capitaine Harrington.
Vingt-quatre missiles se hâtaient vers le groupe d'intervention. Cinq décrochèrent à plus d'un million de kilomètres, capteurs aveuglés par les brouilleurs. Trois autres accrochèrent des leurres. Deux projectiles, n'apercevant pas leur cible principale, en choisirent une deuxième et s'éloignèrent pour frapper le croiseur lourd Guerrier. Des antimissiles en détruisirent six de plus.
Huit passèrent la zone de défense externe et s'enfoncèrent en zigzaguant tandis que leurs CME luttaient contre les systèmes qui s'efforçaient de les détruire. Ils étaient surclassés... mais ils approchaient à cinquante-cinq mille km/s. Les lasers en détruisirent un, puis deux autres. Un quatrième. La poignée de survivants corrigea une dernière fois sa, trajectoire. Deux d'entre eux furent éliminés, et l'ultime paire de missiles explosa.
Le HMS Victoire gémit et se tordit quand les rayons X poignardèrent profondément son flanc blindé. Les compartiments laser sept et graser cinq explosèrent. Radar cinq les accompagna, ainsi que la section com deux, missiles treize et quatorze, contrôle d'avarie trois, le hangar d'appontement numéro deux et quatre-vingt-treize hommes et femmes.
Une explosion secondaire se produisit au niveau de com deux et du contrôle d'avarie trois. Du gaz incandescent et des débris de blindage débordèrent violemment dans le CO, l'éventrant par le dessous et tuant ou blessant vingt-six personnes de plus. Le feu et la fumée emplirent le compartiment, et le terrible choc se répercuta dans toute la salle et jusqu'à la cloison arrière – celle qui séparait le CO du pont d'état-major.
La cloison rompue cracha ses morceaux à une vitesse fatale. L'un coupa en deux le corps du quartier-maître. Un deuxième tua trois des matelots de Joseph Cartwright. Un troisième traversa le pont dans un hurlement et décapita Casper Southman avant de ricocher sur la console d'Ernestine Corell. Il manqua le chef d'état-major de quelques centimètres et elle s'éloigna brusquement de ses écrans brisés, horrifiée, toussant et s'étouffant à cause de la fumée, tandis que son voisin disparaissait dans une explosion de sang.
Un quatrième éclat mortel vint entamer le dos du fauteuil de l'amiral Mark Sarnow.
Il traversa le fauteuil en tournant sur lui-même comme une scie circulaire brûlante. L'impact brisa net le harnais de l'amiral et le projeta vers l'avant, mais le fragment de cloison le frappa pendant sa chute. Il lui sectionna la jambe droite juste au-dessus du genou et lui déchiqueta le mollet gauche. Des morceaux du fauteuil se fichèrent dans son dos et sa cage thoracique se brisa comme de la porcelaine lorsqu'il s'abattit sur l'écran principal, pour rebondir comme une poupée désarticulée.
Samuel Webster se jeta vers l'amiral tandis que les sas de sécurité se refermaient brutalement pour empêcher l'air de s'échapper en tornades. La combinaison antivide de Sarnow s'était déjà gonflée au niveau des cuisses pour former un garrot d'urgence, et son cri n'était qu'un mince soupir pendant que Webster le déplaçait doucement afin de vérifier ses moniteurs vitaux.
L'amiral leva les yeux vers son officier de communications en luttant contre une douleur intense. « Ne pas se disperser ! souffla-t-il de toute son énergie faiblissante tandis que d'une main il agrippait le bras de Webster comme un enfant fiévreux. Dites-leur de ne pas se disperser ! »
Webster blêmissait à mesure qu'il constatait les terribles blessures de son supérieur et ses doigts couraient sur le panneau médical de la combinaison. Un soulagement bienvenu se répandit dans le corps de l'amiral, étouffant la souffrance. L'évanouissement le guettait, mais il le combattit comme la douleur, s'accrochant à sa conscience, lorsque Ernestine Corell apparut à ses côtés.
« Ne dispersez pas la formation ! » souffla-t-il encore. Corell regarda Webster.
« Qu'est-ce qu'il a dit? demanda-t-elle, et Webster haussa les épaules en signe d'impuissance.
— Je l'ignore, madame. » Sa voix était lourde de chagrin et il toucha doucement l'épaule de Sarnow. « Je n'ai pas compris.
Corell s'approcha plus près et Sarnow essaya une fois de plus, désespérément, de donner son ordre, mais l'obscurité le saisit avant.
Les rapports d'avarie inondaient le pont du Victoire et Honor s'entendit en accuser réception – calme et maîtresse d'elle-même comme une étrangère – pendant que ses yeux épouvantés restaient rivés à l'écran vide au niveau de son genou droit.
Elle en arracha son regard et se tourna vers le visuel tactique. Le CO était détruit, mais les systèmes de contrôle de tir de la section tactique avaient pris le relais. Elle vit les croiseurs Magicien et Merlin se précipiter vers leur nouvelle position, sur les flancs du Victoire, afin de soutenir ses défenses actives maintenant que le groupe d'intervention connaissait la nouvelle cible des Havriens. Ses pensées se succédaient rapidement, claires et froides.
Elle savait ce que Sarnow s'apprêtait à dire. Elle était son alter ego tactique depuis trop longtemps pour l'ignorer... mais il n'avait rien dit.
Le commandement devait être transféré suite à l'incapacité de l'amiral. Elle le savait comme tout le monde, mais il ne restait aucun officier général. Le capitaine Rubenstein était désormais l'officier le plus ancien en grade, mais les capteurs gravitiques de l'Assaut étaient détruits et sa section com lourdement endommagée. Il ne pouvait ni recevoir les transmissions des plates-formes de détection ni transmettre ses ordres de façon efficace... et Rubenstein ignorait que Danislav était arrivé et ce que l'amiral avait eu en tête.
Elle sentait sur elle le regard de Georges Monet; il attendait l'ordre d'informer Rubenstein qu'il avait le commandement, elle le savait, mais elle resta muette.
Le groupe d'intervention continuait d'avancer, pilonné par les Havriens, et son propre feu devenait plus faible et sporadique à mesure que des têtes laser détruisaient les lanceurs de missiles et déchiraient barrières latérales et coques. La distance qui les séparait augmentait lentement, mais elle était d'abord tombée à moins de trois millions de kilomètres. Les capitaines de Mark Sarnow se cramponnaient tristement à leur trajectoire, conscients d'avoir rempli tous les objectifs qu'ils s'étaient fixés et attendant que le vaisseau amiral donne l'ordre de dispersion.
Le capitaine Pavel Young, blême et couvert de sueur, était assis dans son fauteuil de commandement. Le Sorcier n'avait pas été touché — un des rares qui pût s'en vanter — et ses capteurs gravitiques avaient détecté la même information que le Victoire. Il savait que les renforts étaient arrivés et la terreur le rongeait de l'intérieur tandis qu'il attendait que l'étrange immunité de son navire prenne fin.
Il fixait le curseur représentant le vaisseau amiral qui subissait des frappes plus ou moins directes, un goût de sang dans la bouche — il s'était mordu la lèvre. La sauvagerie des coups qu'essuyait le Victoire était amplifiée par le calme qui régnait sur le pont du Sorcier. Mais, malgré sa panique, il exultait dans un coin de son esprit car la mort de Van Slyke lui avait enfin donné le commandement d'une escadre, et une expérience du commandement dans une bataille pareille — de quelque façon qu'il l'ait obtenu — laverait finalement la honte du fiasco de Basilic.
Ils atteignirent le point de dispersion convenu et il se prépara à ordonner un changement de trajectoire radical au signal du vaisseau amiral. Mais rien ne vint. Ils passèrent le point invisible dans l'espace et continuèrent d'avancer sur le même vecteur... en se tordant toujours sous le feu de l'ennemi. Il ouvrit de grands yeux incrédules.
Il contempla désespérément le point lumineux du Victoire, le regard presque implorant. Quel était le problème de Sarnow ? Ils n'avaient plus besoin de rester groupés ! Les Havriens apercevraient les cuirassés de Danislav sous vingt minutes — trente-cinq au plus. Il se doutait bien qu'ils abandonneraient l'action à ce moment-là de toute façon. Pourquoi ne les laissait-il pas sauver leur peau ?
Puis l'immunité du Sorcier prit fin. Le missile ne lui était même pas destiné, mais son leurre bâbord le détourna de l'Invincible. Il explosa à vingt-quatre mille kilomètres et traversa la barrière latérale pour annihiler le laser quatre et éventrer la soute à munitions numéro deux. Pavel Young fut pris de panique au son des alarmes d'avarie.
« Ordre à toute l'escadre ! » Les notes aiguës et tendues de sa voix de ténor firent tourner toutes les têtes sur le pont. « Dispersion des bâtiments ! Je répète, dispersion des bâtiments ! »
Honor Harrington fixait son visuel tandis que la dix-septième escadre de croiseurs lourds quittait la formation. C'était trop tôt. Ils avaient encore besoin de douze minutes –juste douze petites minutes – pour s'assurer de la destruction de leurs poursuivants !
Cinq des croiseurs lourds s'écartèrent sous ses yeux. Seul le Merlin maintint sa trajectoire, collé au flanc du vaisseau amiral comme une bernique, faisant feu de tous ses lasers pour le protéger.
« Contactez le Sorcier! aboya-t-elle. Ramenez-moi ces navires en position ! »
Pavel Young regardait l'officier de communications.
« Vos ordres, monsieur ? » La voix de son second était dure et Young ramena ses yeux affolés vers le visuel. Les Havriens ignoraient son vaisseau en fuite pour marteler sauvagement les croiseurs de combat exposés par sa défection.
« Vos ordres, monsieur ? » cria presque le second. Le capitaine Lord Pave! Young serra la mâchoire en silence. Il ne pouvait pas retourner dans ce cauchemar. Impossible !
« Pas de réponse de la part du Sorcier, madame. » Le Victoire tremblait sous le coup d'une nouvelle frappe et la voix de Monet vibrait de concert, mais son immense surprise au silence du croiseur lourd transparaissait clairement.
Honor tourna brusquement la tête et Monet eut un mouvement de recul en découvrant son expression.
« Établissez-moi un lien direct avec le capitaine Young !
— À vos ordres, madame. » Monet enfonça quelques touches et l'écran vide aux genoux d'Honor montra le visage de Pavel Young. La sueur lui dégoulinait sur les joues et jusque dans la barbe. À ses yeux, on aurait dit un animal traqué.
« Revenez en formation, capitaine ! » Young se contenta de la regarder en bougeant les lèvres. « Revenez en formation, bon sang! »
L'écran redevint noir : Young avait coupé la communication. Pendant une seconde, abasourdie, elle ne put y croire, et durant cette seconde une nouvelle salve de lasers frappa les défenses du Victoire. Le navire gémit et frémit, des rapports d'avarie frénétiques se mirent à crépiter autour d'Honor et elle quitta l'écran des yeux pour s'adresser à Georges Monet.
« Message général à tous les croiseurs lourds. Revenez immédiatement en formation. Je répète, revenez immédiatement en formation ! »
Le front plissé, perplexe, l'amiral Chin observait les manœuvres des Manticoriens. Ses tirs avaient dû toucher le système de communication du vaisseau amiral, décida-t-elle. C'était la seule explication logique à cette soudaine confusion. Les croiseurs lourds quittaient la formation sous ses yeux, abandonnant le réseau antimissiles, et ses projectiles se ruèrent sur les défenses affaiblies des croiseurs de combat. L'un d'eux tituba, vomissant de l'air et des débris, mais il reprit sa trajectoire et continua sa course. Une nouvelle salve cracha son feu, déchirant, mutilant et taillant l'ennemi en pièces; Chin sourit à la perspective du massacre à venir puis eut un rictus cruel en voyant quatre des croiseurs en fuite revenir soudain en arrière.
Un seul continua sur sa lancée et son contrôle de tir l'ignora pour se concentrer sur les navires qui acceptaient le combat.
Honor décocha un dernier regard haineux au point lumineux isolé qui continuait à s'éloigner de sa formation. Le Cassandre avait été terriblement mutilé suite au départ de Young. Sa barrière latérale bâbord ne fonctionnait plus, le laissant nu et vulnérable, mais les autres croiseurs reprirent leur place dans le réseau et Honor donna de nouveaux ordres. L'Intolérant et l'Invincible se positionnèrent entre le Cassandre et l'ennemi, le protégeant de leurs propres barrières latérales pendant que l'équipage s'activait frénétiquement à réparer.
Ils avaient neuf minutes pour remettre la barrière en service.
L'amiral Yuri Rollins se retourna brutalement dans son fauteuil de commandement pour fixer le capitaine Holcombe. Le chef d'état-major était blême et Rollins sentit le sang quitter son visage à l'écoute de son rapport.
Il bondit de son fauteuil et courut presque jusqu'à la carte principale, la contemplant d'un air incrédule tandis que les capteurs Argus actualisaient l'image. Les plates-formes de détection avaient mis plus de quinze minutes à lui faire parvenir les données, et les cuirassés manticoriens fonçaient déjà à douze mille km/s.
Une ligne rouge sang partait des navires nouvellement arrivés et s'étirait vers l'escadre meurtrie de Chin. Le sang de l'amiral se glaça lorsque les projections du CO apparurent devant lui. Chin serait piégée, incapable d'échapper à cette menace, dans moins de dix minutes... et un avertissement mettrait treize minutes à l'atteindre.
— Demi-tour, puissance militaire maximale ! » lança-t-il brusquement; puis il se détourna quand des voix étonnées confirmèrent réception de l'ordre. Il regagna pesamment son fauteuil et s'y enfonça.
Ces nouveaux vaisseaux du mur ne suffiraient pas à l'arrêter, mais ils pouvaient lui faire subir des dégâts terribles avant qu'il parvienne à les détruire. Et il ne pouvait pas être certain que d'autres ne suivraient pas... Or leur arrivée soudaine, ajoutée aux pièges que les croiseurs de combat avaient tendus à Chin, le laissait entendre.
Pour finir il s'agissait bien d'un traquenard, se dit-il, découragé. Il ignorait comment ils avaient réussi. Peut-être avaient-ils placé un navire en attente juste au-delà de l'hyperlimite, prêt à partir quérir les renforts au moment opportun. Il ne savait pas et c'était sans importance. Il devait repasser l'hyperlimite avant que quelqu'un d'autre se montre – et son demi-tour constituait le seul moyen de prévenir Chin. Ses capteurs gravifiques le détecteraient... et elle comprendrait peut-être à temps pourquoi il agissait ainsi.
« L'amiral Rollins est passé en décélération maximale, madame. »
Le capitaine de frégate Klim semblait perplexe et l'amiral Chin fronça les sourcils, surprise. Elle se tordit le cou pour apercevoir la carte holo principale et son étonnement s'accrut.
Une lueur clignota enfin sur l'écran d'Honor, apportant la confirmation impartiale des ordinateurs que ses poursuivants ne pouvaient plus échapper à l'escadre renforcée de Danislav, quoi qu'ils fassent.
Elle essaya de se réjouir, mais Mark Sarnow et ses hommes avaient payé trop cher pour cela.
« Statut de la barrière latérale du Cassandre?
— Toujours hors service, pacha. Il a aussi perdu cinq noyaux bêta et son accélération maximale est tombée à quatre virgule six km/s Z. »
Honor inspira profondément. Vu le pilonnage que les Havriens avaient subi, leur accélération était assez faible pour encore permettre au Cassandre de s'éloigner d'eux, mais il ne survivrait jamais assez longtemps pour parvenir hors de leur portée. Pas sans barrière latérale.
— Amenez-le sur notre flanc tribord. Collez-le aussi près de nous que possible et adaptez notre accélération à la sienne. Dites-lui de maintenir sa position par rapport à nous. Transmettez ensuite l'ordre de dispersion au reste du groupe d'intervention. »
Le front de l'amiral Chin se plissa un peu plus lorsque le groupe d'intervention manticorien se sépara. Aucun doute cette fois-ci : chaque navire s'écartait amplement de ses voisins selon une manœuvre manifestement préparée avec soin.
Tous sauf deux. Une paire de croiseurs de combat restèrent collés, si serrés que ses capteurs les distinguaient difficilement l'un de l'autre. Elle hocha la tête. Le plus proche était le vaisseau de classe Hardi, et il couvrait de toute évidence un codivisionnaire endommagé, ce qui faisait de ces deux-là sa cible logique. Mais, tout en réfléchissant, elle gardait les yeux sur les sources d'impulsion des supercuirassés de Rollins en train de décélérer.
Quelle raison auraient-ils de faire ça si ce n'était...
Les cuirassés havriens meurtris ralentirent brutalement et Honor découvrit les dents. Ils avaient enfin compris. Elle ignorait comment, mais ils savaient... Seulement ils ne se doutaient pas qu'il était déjà trop tard.
Les cuirassés achevèrent leur demi-tour, décélérant à pleine puissance, et elle se représenta l'ambiance qui régnait sur le pont du vaisseau amiral. L'officier commandant ne devait pas savoir d'où venait la menace. Tant qu'il ne voyait pas les bâtiments de Danislav sur ses propres capteurs, il ne pouvait que repartir dans l'autre sens, et chaque seconde de décélération augmentait la vitesse relative du Victoire de neuf km/s. Il était temps de corser un peu ses problèmes de visée.
« Exécutez Passe-passe », ordonna-t-elle.
Évelyne Chandler enfonça des commandes sur sa console et huit drones de guerre électronique jaillirent des deux croiseurs de combat. Ils se dispersèrent dans quatre directions différentes, chaque paire bien serrée et reproduisant la signature du vaisseau mère. Le Victoire et le Cassandre modifièrent brusquement leur trajectoire pour se précipiter sur un cinquième vecteur.
La multiplication soudaine des cibles eut exactement l'effet escompté. Incapable de déterminer quels étaient les véritables bâtiments, le commandant havrien choisit de ne pas gâcher ses munitions sur des hypothèses... Il avait sans doute compris qu'il allait avoir besoin de tous ses missiles sous peu.
Le feu cessa et le vaisseau amiral ravagé du GI H001 ainsi que son jumeau mutilé purent se précipiter vers plus de sécurité.