CHAPITRE DIX
Honor Harrington flottait sur le dos dans la piscine, un orteil glissé sous l'un des barreaux de l'échelle afin de rester sur place; elle laissait son corps se détendre.
Les cinq dernières semaines avaient été plus qu'agitées. Elle n'avait jamais servi en tant que capitaine de pavillon, mais elle avait déjà commandé une escadre et croyait savoir à quoi s'attendre.
Elle se trompait. Bien sûr, son « escadre » de l'époque était un assemblage temporaire, un groupe taillé sur mesure par l'Amirauté pour les besoins d'une opération unique et non une formation permanente comme la cinquième escadre de croiseurs de combat. Cette dernière représentait un ensemble bien plus vaste qu'aucune force qu'elle avait jamais commandée, et sa fatigue actuelle s'expliquait par la pression incessante que lui imposait Sarnow : il fallait corriger les défauts de l'escadre.
Elle avait également dû se familiariser avec son nouveau rôle - ce qui n'était pas beaucoup plus reposant – et avait craint, au début, de marcher sur les plates-bandes du capitaine Coreil.
La qualité de la relation qu'entretenaient un chef d'état-major et un capitaine de pavillon était capitale; heureusement, la !lotte royale manticorienne définissait clairement leurs responsabilités. Il appartenait à Corelli de planifier, organiser et conseiller (elle pouvait même prendre des décisions techniques en l'absence du contre-amiral) mais Honor, en tant que capitaine de pavillon, était l'adjoint tactique et opérationnel de Sarnow.
À elle aussi de déterminer quelles décisions relevaient de sa compétence et quelles autres échoyaient à l'état-major. En un sens, elle était presque soulagée que le Victoire soit désemparé. En effet, lorsqu'elles ne manœuvraient pas, les unités opérationnelles de l'escadre passaient au moins quatre heures par jour, reliées par leurs ordinateurs, à simuler des manœuvres. Tant mieux, se disait Honor. Car, malgré la fatigue, elle avait trouvé là une chance de découvrir exactement ce que son supérieur attendait d'elle, sachant qu'il observait tout, sans toutefois avoir à diriger sept croiseurs de combat (maintenant que le Défi était arrivé) dans l'espace et en concevoir une ten.ion supplémentaire.
Dans l'ensemble, cependant, elle était très satisfaite de sa nouvelle position. Mis à part Houseman, elle n'avait rencontré aucun problème dans ses relations avec les subordonnés de Sarnow, même si elle avait parfois dû se montrer cassante lorsqu'une catastrophe majeure leur éclatait à la figure. Quant au contre-amiral, travailler avec lui était un véritable plaisir. Servir sous ses ordres pouvait se révéler épuisant car il dégageait autant d'énergie qu'une centrale à fusion, son cerveau fourmillait d'idées... et il attendait de ses officiers qu'ils soutiennent le même rythme. Certains de ses capitaines semblaient trouver cela irritant — du moins au début — mais pas Honor, qui appliquait aux officiers généraux les critères élevés que lui avait inculqués Raoul Courvosier.
Or Mark Sarnow satisfaisait ces critères. C'était un des plus fins tacticiens de sa connaissance, mais elle avait rencontré beaucoup d'excellents tacticiens qui n'avaient jamais compris la plus dure leçon de toutes : quand s'effacer.
Et elle avait constaté de visu ce qui se produisait lorsqu'un amiral y restait imperméable. Le HMS Manticore était le vaisseau amiral de la Flotte à l'époque où elle servait à son bord, et son commandant, l'un des meilleurs sous les ordres duquel elle se fût trouvée, avait fini par demander son transfert de ce poste prestigieux, excédé par un amiral qui insistait pour contrôler chaque détail au point qu'il se sentait réduit à n'être guère plus qu'un passager sur son propre navire. Au contraire, une fois que Mark Sarnow avait donné un ordre, il laissait à Honor le soin de l'exécuter. Ils n'avaient pour l'instant travaillé ensemble que lors des simulations, mais son style s'affirmait déjà : il s'appuyait sur elle dans un partenariat qui lui permettait de réfléchir aux tactiques à venir pendant que ses autres capitaines et elle-même appliquaient celles qu'il avait déjà formulées.
C'était également un administrateur doué, toujours parfaitement informé mais capable de déléguer avec une aisance et une confiance qu'Honor ne pouvait que lui envier. En cinq semaines, elle avait appris plus à son contact sur le commandement d'une escadre que dans toute sa carrière, et elle le savait.
Bien sûr, sa personnalité avait un autre aspect, se dit Honor avec un sourire ironique tout en s'étirant dans l'eau, L'amiral était très charismatique mais elle n'aurait pas voulu être celui qui le décevait. Il ne s'énervait pas, ne fulminait pas; il se contentait de regarder le coupable d'un air déçu en lui parlant doucement, presque gentiment, comme s'il s'adressait à un aspirant mal dégrossi dont on ne pouvait attendre qu'il fasse bien son travail. Il ne se montrait même pas sarcastique; mais elle n'avait jamais vu personne répéter la même erreur.
Plouf, fit quelque chose près d'elle; elle fronça les sourcils. Un nouveau plouf se fit entendre, plus près, et elle ouvrit les yeux... pour voir une troisième balle de tennis la frapper en plein sur l'estomac.
Elle se plia en deux et son orteil lâcha prise. Sa tête passa sous l'eau avant qu'elle ait pu se redresser et un miaulement ravi résonna dans le gymnase. Elle se tourna vers Nimitz, indignée : sur le plongeoir, celui-ci se balançait d'avant en arrière sur ses quatre membres inférieurs. Il lui envoya une autre balle.
Le projectile entra dans l'eau avec force éclaboussures, juste sous le nez d'Honor. Elle menaça du poing son assaillant poilu qui ramassait une cinquième balle.
« Lance ça et je te transforme en pantoufles ! » menaça-t-elle. Le chat sylvestre se contenta de miauler et lui jeta la balle sur la tête; elle passa de nouveau sous l'eau (en éclaboussant généreusement) pour essayer d'attraper le missile rebondissant. Elle y parvint, remonta à la surface en prenant appui sur le fond et Nimitz se plia en deux à son tour sous l'effet d'un tir rapide et précis. La balle frappa dans le mille et le chat poussa un hurlement déchirant comme il passait par-dessus le bord du plongeoir et frappait l'eau de tout son long.
Il remonta à la surface comme une loutre terrestre – mais les chats sylvestres vivaient dans les arbres : si bons nageurs fussent-ils, ils détestaient l'eau, et l'expression dégoûtée de Nimitz arracha un éclat de rire à sa compagne. Il ignora sa démonstration de joie déplacée et gagna rapidement le bord de la piscine, puis sortit de l'eau en agitant sa queue trempée qui, normalement volumineuse, ressemblait maintenant à une queue de rat dégoulinante. Il s'assit en ponctuant le ricanement inconvenant d'Honor d'un sifflement dédaigneux, prit sa queue en mains et entreprit de l'essorer.
« Bien fait », dit-elle en riant. Elle atteignit le bord en quelques mouvements et s'y hissa aisément tandis qu'il lui lançait un regard assassin. « Oh, ne t'inquiète pas ! Tu ne vas pas fondre. Viens. »
Assise sur le rebord du bassin, elle attrapa sa serviette. Il obéit et bondit sur les genoux de sa compagne, où son dégoût se transforma bien vite en satisfaction tandis qu'elle le séchait.
« Voilà, boule de poils. Ça va mieux ?
Il leva les yeux vers elle, pensif, puis agita les oreilles en signe d'assentiment tout en lui tapotant la cuisse d'une main. Elle rit de nouveau, plus discrètement cette fois, et serra dans ses bras le chat encore humide.
« Je dérange » fit une voix. Elle leva la tête. Paul Tankersley se tenait à l'entrée de la salle, un léger sourire aux lèvres.
« Non, pas vraiment. » Elle donna un dernier coup de serviette à Nimitz et le poussa à terre afin de pouvoir se lever.
« Il est tombé ?
— Pas tout à fait. » Honor gloussa encore en voyant l'animal balancer sa queue d'un air méprisant et se diriger vers son perchoir sur les barres asymétriques. « Il a voulu lancer une attaque terrestre à l'aide de balles de tennis et le feu de son lâche ennemi l'a abattu. » Elle désigna les balles qui flottaient encore dans le bassin et Tankersley, interloqué, suivit son doigt du regard avant d'éclater de rire.
« Je ne pensais pas que les chats sylvestres étaient de tels diablotins.
— Ses diableries n'ont pas de limite. » Honor saisit une serviette propre pour se sécher les cheveux. « Vous devriez le voir jouer au frisbee, poursuivit-elle, cachée sous la serviette. Cette pièce est trop petite pour lui permettre d'exprimer tout son talent, mais venez donc avec nous au gymnase principal un jour où il sera en forme. Seulement, n'oubliez pas votre casque.
— J'aimerais bien. Michelle a encore du mal à croire ce qu'elle l'a vu faire avec un frisbee.
— Et moi donc ! » s'exclama Honor. Elle finit de se sécher les cheveux, se passa la serviette autour du cou et changea de sujet. « Comment progressez-vous sur fusion trois ? Je reviens à peine du dernier exercice organisé par l'amiral et je n'ai pas encore contacté Michelle.
— Nous avançons plus vite que je n'aurais cru, dit-il d'un air satisfait. La suggestion du capitaine de frégate Rayiez que nous passions par en dessous va nous faire gagner au moins deux semaines sur mes premières estimations. Nous devons découper plus de ponts, et la réparation de tous les circuits et câbles de service que nous coupons tiendra sans doute du cauchemar, mais nous économisons un temps fou en évitant la partie blindée. » Il secoua la tête. e Je sais bien que le Manuel insiste pour qu'on passe par le côté, histoire d'éviter les câbles de contrôle, mais ce paragraphe du règlement date d'avant l'invention des nouveaux alliages. J'imagine que ConstNav procédera à quelques discrets changements de procédure une fois nos rapports analysés. En tout cas, nous pourrons tout remettre en place plus rapidement, même s'il faut refaire le câblage. »
Honor hocha la tête. Le nouveau blindage imaginé par les ingénieurs de recherche et développement – un alliage complexe de céramique et de métal incroyablement léger pour son volume et sa solidité – était fondu dans la masse au lieu d'être ajouté après la construction de la matrice de la coque. Du coup, il résistait bien mieux aux avaries, mais il ne présentait pas de plaques prédécoupées, si pratiques en cas de réparations. D'un autre côté, le blindage – si léger fût-il – prenait beaucoup de place. Or les vaisseaux de guerre manquaient toujours de place et, comme leurs bandes gravifiques les protégeaient de tout tir venu d'en haut ou d'en bas, les concepteurs de ConstNav réduisaient au minimum le blindage dorsal et ventral des navires (s'ils blindaient ces zones tout court), afin d'optimiser la protection en d'autres endroits.
Le Victoire n'était pas un vaisseau du mur de bataille mais, en ne renforçant pas les parties protégées par les bandes gravi-tiques, on avait pu apposer sur ses flancs douze centimètres de blindage supplémentaires au niveau des secteurs critiques et jusqu'à un mètre pour les zones vitales – comme les centrales à fusion. Une telle quantité d'alliage pouvait résister à l'explosion rapprochée d'une bombe atomique d'une mégatonne... et se riait des efforts acharnés d'un laser standard. En fait, le traverser relevait du cauchemar, même avec un équipement de catalyse chimique.
La suggestion de Rayiez avait donc séduit Honor, et la réaction de Tankersley lui avait également plu. D'habitude, les radoubeurs ne se distinguaient pas par l'attention qu'ils accordaient aux recommandations des officiers de bord. En règle générale, ils étaient trop occupés à empêcher les curieux de se fourrer dans leurs jambes pendant qu'ils faisaient leur travail pour prendre le temps de réfléchir à leurs propositions, mais Tankersley avait accueilli l'idée avec enthousiasme. Il avait même généreusement fait l'éloge de Rayiez dans ses rapports, ce qui ne pouvait pas faire de mal aux chances de promotion de l'ingénieur.
« Comment s'est passé l'exercice ? demanda Tankersley après quelques instants.
— Plutôt bien, â vrai dire. » Honor fronça les sourcils d'un air pensif. « En tout cas, nous sommes enfin parvenus à aplanir les difficultés. Mais je pense que le capitaine Dournet n'a pas été ravi d'apprendre que Sarnow comptait coupler l'Agamemnon et le Victoire dans la première division.
— Trop près du chef, hein ? » ricana Tankersley. Honor prit un air ironique en secouant la tête.
— Non. À mon avis, il s'inquiète plus du fait que le Victoire ait manqué tous les exercices de tir en conditions réelles. Nous nous débrouillons bien lors des simulations, mais il craint que nous ne soyons rouillés et lui fassions perdre la face en rejoignant le reste de l'escadre.
— Ça m'étonnerait, avec Michelle et vous aux commandes ! » s'exclama Tankersley.
Il avait l'air si convaincu qu'Honor lui décocha un regard surpris. Depuis des semaines elle estimait avoir été injuste de se méfier de lui simplement parce qu'il avait été le second de Pave' Young, mais ce n'était qu'un radoubeur. Pour eux, les vaisseaux étaient des objets à réparer, pas des entités vivantes.
Très peu s'identifiaient personnellement avec les navires sur lesquels ils opéraient, pourtant Paul Tankersley semblait presque en colère à l'idée que Dournet puisse émettre des réserves sur le compte du Victoire.
Ou était-ce à l'idée qu'il ait des réserves sur son commandant?
Elle se sentit rougir à cette pensée et leva la serviette pour frictionner ses cheveux presque secs. Tankersley et elle s'entraînaient ensemble depuis cinq semaines maintenant, et elle le considérait désormais comme un ami. Handicapé par une allonge moindre et une vitesse de réaction plus faible, le corps trapu de ce natif de Manticore s'était pourtant révélé étonnamment puissant. La gravité qui régnait sur la planète-capitale représentait à peine les trois quarts de celle de Sphinx et Honor avait l'habitude de prendre facilement l'avantage sur ses résidents, mais, la première fois qu'elle s'était permis des libertés avec Tankersley, ce dernier l'avait propulsée à l'autre bout du tapis.
Elle s'était retrouvée sur le dos et l'avait regardé d'un air si abasourdi qu'il avait éclaté de rire. Elle avait ri en retour, puis s'était relevée pour lui montrer une prise qu'elle avait découverte dans son précédent poste, au contact d'un adjudant-chef plus expérimenté que Tankersley et elle-même réunis. Le souffle coupé par la surprise, il avait gémi en atterrissant sur le ventre, le genou d'Honor sur la colonne vertébrale. A compter de cet instant, leurs rapports étaient devenus parfaitement naturels.
Mais elle ne s'était pas rendu compte qu'autre chose remplacerait peut-être leur maladresse initiale et elle examina soigneusement ses propres sentiments, plutôt surprise.
« Eh bien, il faudra prouver au capitaine Dournet qu'il avait tort, n'est-ce pas ? » dit-elle enfin sur un ton léger. Elle baissa la serviette qui dissimulait son visage en se sentant reprendre une teinte normale et sourit à Tankersley. « Mais, bien sûr, nous ne pouvons pas le faire tant que vous, zigotos de radoubeurs, n'avez pas remis le Victoire en état de marche.
— Aïe ! » Il leva la main comme un escrimeur confirmant une touche. « Nous faisons de notre mieux, madame. Sincèrement. Croix de bois, croix de fer.
— Mouais, pour un ramassis de fainéants et de planqués, vous ne vous débrouillez pas trop mal, reconnut-elle dans un sourire.
— Oh, merci ! Et pendant que j'y pense, vous n'auriez pas cinq minutes pour un petit combat avec un fainéant planqué ? » Il esquissa un sourire menaçant et elle secoua la tête.
« Désolée. Je ne suis même pas allée voir Michelle depuis mon retour à bord. Je suis venue tout droit jusqu'ici pour me détendre et, maintenant que c'est fait, j'ai bien trois mégas de paperasserie à remplir sur mon ordinateur.
— Poule mouillée.
— Je travaille, moi », protesta-t-elle. Elle fit un vague signe de la main et s'apprêta à partir, mais il tendit le bras et lui toucha l'épaule.
« Si vous n'avez pas le temps de vous battre, dit-il, soudain sérieux, voudriez-vous dîner avec moi ce soir ? »
Honor ouvrit de grands yeux et, petit détail à peine visible, Nimitz se redressa brusquement sur ses barres asymétriques et agita les oreilles.
« Eh bien, je ne sais pas... » commença-t-elle d'instinct. Puis elle s'arrêta. Gênée et indécise, elle le regardait droit dans les yeux. Elle avait eu du mal à convaincre Nimitz de ne pas la relier aux émotions des autres sans avertissement mais, cette fois-ci, elle aurait voulu que son chat l'aide à lire les sentiments que cachait l'expression de Tankersley. D'ailleurs, elle aurait bien aimé commencer par comprendre ses propres sentiments, car son détachement habituel donnait des signes de faiblesse. Elle avait toujours évité de nouer une relation un tant soit peu intime avec un autre officier, parce que cela représentait une complication professionnelle dont elle pouvait se passer, d'une part, mais surtout parce que ses expériences en la matière avaient été plutôt douloureuses. Pourtant, il y avait quelque chose dans le regard du radoubeur et dans sa moue...
— J'en serais ravie », s'entendit-elle répondre, et un sentiment de surprise l'envahit lorsqu'elle se rendit compte qu'elle le pensait vraiment.
« Parfait ! » Le sourire de Tankersley donnait un air bridé à ses yeux rieurs et Honor sentit une étrange bulle de rire silencieux naître en elle en réponse. » Puis-je vous attendre vers dix-huit zéro zéro, Lady Harrington ?
— Vous pouvez, capitaine Tankersley. » Elle lui sourit encore puis se dirigea vers les barres asymétriques, prit Nimitz dans ses bras et regagna les vestiaires.