CHAPITRE DOUZE

« Merci, Mac. C'était délicieux, comme toujours », fit Honor tandis que l'intendant versait le vin. À l'autre bout de la table, le capitaine de frégate Henke approuva, l'air rassasié, et MacGuiness haussa les épaules en souriant.

Aurez-vous besoin d'autre chose, madame ?

Non, c'est parfait. » Il allait ramasser les assiettes à dessert, mais elle leva la main. « Laissez ça pour l'instant, Mac. Je vous sonnerai.

Bien sûr, madame. » MacGuiness fit un petit salut et disparut. Honor s'adossa avec un soupir.

« S'il te gave de cette manière tous les soirs, tu vas finir par ressembler à ces vieux dirigeables d'avant la conquête de l'espace, lui lança Henke en gloussant.

Nimitz, peut-être. » Honor sourit affectueusement au chat sylvestre. Il était allongé sur le ventre, étendu de tout son long sur le perchoir qui dominait le bureau, les pattes pendantes, et laissait échapper le doux ronflement d'un chat repu, en paix avec l'univers. « Mais moi ? Grossir ? poursuivit-elle en secouant la tête. Pas avec Paul qui me balance d'un bout à l'autre du gymnase ! Ni avec l'amiral Sarnow qui m'épuise, d'ailleurs.

Totalement d'accord sur ce point », dit Henke avec ferveur. L'eau coule toujours vers le bas et, maintenant qu'Honor s'immergeait dans les activités de l'escadre, un flot incessant de paperasserie submergeait son second. Elle s'apprêtait à renchérir mais s'arrêta, le front plissé, et se cala dans son fauteuil tout en jouant avec le pied de son verre.

« Enfin, nous avançons, fit remarquer Honor. Et les radoubeurs nous rendront le Victoire dans une semaine ou deux. Je pense que tout ira mieux quand nous pourrons former l'escadre dans l'espace avec une véritable organisation en divisions et nous dérouiller pour de bon.

Hmmm. » Henke acquiesça, l'air absent et les yeux plantés dans son verre. Puis elle leva la tête et haussa un sourcil interrogateur. « Et l'amiral Parks ?

Quoi, "l'amiral Parks" ? » fit Honor, sur ses gardes. Henke toussota.

« Je sais que tu es le seul capitaine de pavillon de cette force d'intervention à ne pas avoir été conviée aux conférences à bord du Gryphon. Pourquoi ai-je l'impression qu'il ne s'agit pas d'un simple oubli ?

Il n'a eu aucune raison impérieuse de m'appeler à son bord, répondit Honor, gênée, et Henke toussota plus fort encore.

Il est déjà bizarre qu'un amiral n'invite pas le commandant d'un croiseur de combat nouvellement arrivé pour une visite de courtoisie à bord, Honor. Et lorsque ce commandant est aussi le capitaine de pavillon de sa principale formation de soutien et ne reçoit d'invitation à aucune des conférences sur le vaisseau amiral, ça devient plus qu'étrange.

Peut-être. » Honor prit une gorgée de vin puis soupira en posant le verre de côté. « Non, pas "peut-être", admit-elle. Au début je croyais qu'on me laissait à la niche à cause de l'avarie sur fusion trois, mais ça ne tient plus debout depuis des semaines.

Exactement. J'ignore quel est son problème, mais de toute évidence il en a un. Et notre équipage commence à le remarquer. Personne n'est content de voir que l'amiral snobe notre capitaine.

Mais ça n'a aucune répercussion sur eux ! fit brusquement Honor.

Ils ne s'inquiètent pas pour eux », répondit tranquillement Henke. Honor, embarrassée, avait du mal à tenir en place.

Eh bien, je n'y peux pas grand-chose. C'est mon supérieur hiérarchique, et pas qu'un peu, si tu te rappelles bien.

Tu en as parlé à Sarnow ?

Non... et je n'en ai pas l'intention ! Si l'amiral Parks a un quelconque problème avec moi, c'est mon affaire, pas celle de Sarnow. »

Henke hocha la tête – non qu'elle approuvât son amie, mais elle savait depuis le début qu'Honor réagirait ainsi. « Dans ce cas, quel est le programme pour demain? demanda-t-elle.

Encore des simulations, répondit Honor, accueillant le changement de conversation avec un petit sourire reconnaissant. Un exercice de convoyage. Nous devons d'abord défendre un convoi contre des "pirates opérant en nombre inconnu"; ensuite nous nous transformons en pirates et affrontons son escorte : une division de cuirassés.

Waouh ! J'espère que ce convoi transporte une marchandise digne des coups que nous allons prendre.

Il ne nous appartient pas de poser des questions », fit solennellement Honor. Henke eut un petit rire.

« Bon, si nous sommes invités au sacrifice suprême pour la reine et le Royaume demain, je ferais mieux d'imiter Nimitz et d'aller me coucher. » Elle allait se lever mais Honor l'arrêta d'un geste. « Autre chose ? demanda-t-elle, surprise.

En fait... » La voix d'Honor mourut, indécise. Elle baissa les yeux vers la nappe et se mit à jouer avec sa fourchette. Henke se cala dans son fauteuil, soudain intriguée, tandis que le visage de son supérieur virait au vermillon.

Tu te souviens, quand j'avais besoin de conseils à Saganami ? fit Honor après quelques instants.

Quel genre de conseils ? En maths multidimensionnelles ?

Non. » Honor rougit un peu plus. « Des conseils personnels. »

Henke parvint à dissimuler sa surprise et hocha la tête avec une hésitation imperceptible. Honor haussa les épaules.

Eh bien, j'en ai encore besoin. je n'ai jamais appris certaines... choses, et maintenant je le regrette.

Quel genre de choses ? s'enquit prudemment Henke.

Mais toutes sortes ! » Honor la surprit encore en riant brièvement, avant de lâcher sa fourchette pour écarter les mains. Elle était encore rouge, mais le rire semblait avoir brisé une barrière interne et elle se mit à sourire. « En fait, Michelle, j'ai besoin que tu m'apprennes à me maquiller.

Te maquiller ? » Henke maîtrisa sa voix juste à temps et en ôta toute l'incrédulité qui allait la teinter. Elle fut heureuse de l'avoir fait en voyant l'étincelle qui animait le regard d'Honor.

J'aurais pu demander ça n'importe quand à ma mère et elle aurait adoré tout m'apprendre, mais c'était sans doute là le problème. Elle aurait décidé que la "vierge de glace" avait enfin fondu, et Dieu seul sait où cela nous aurait menées ! » Elle rit à nouveau. «Je ne t'ai jamais dit ce qu'elle voulait m'offrir pour l'obtention du diplôme ?

Non, je ne crois pas », fit Henke, étonnée au fond d'elle-même. Certes, elles étaient proches à l'Académie, mais Honor Harrington avait toujours eu un côté secret que seul Nimitz avait jamais dû explorer, soupçonnait-elle. Et cette Honor aux yeux brillants, presque sans voix, lui était inconnue.

Elle voulait m'offrir une soirée avec l'un des plus beaux "cavaliers" de l'agence d'escorte d'Arrivée. » Honor secoua la tête et se mit à rire tout bas en voyant la tête de Henke. « Tu imagines ? Une grande niaise d'enseigne aux cheveux moutonnants, de sortie avec un play-boy ! Mon Dieu, j'en serais morte ! Et imagine un peu ce que les voisins auraient pensé s'ils l'avaient découvert ! »

Henke se mit à rire doucement elle aussi à cette idée, car Sphinx était de loin la planète la plus puritaine du Royaume. Les courtisans professionnels, licenciés, étaient monnaie courante sur Manticore. Celui qui recourait à leurs services n'était pas vu d'un très bon œil, mais tout le monde connaissait "quelqu'un" qui l'avait fait. On en rencontrait également sur Gryphon, mais sur Sphinx la profession était peu répandue. Pourtant elle n'avait aucun mal à croire qu'Allison Harrington ait eu pareille idée : la mère d'Honor avait émigré de Beowulf, dans le système de Sigma Draconis, et les mœurs sexuelles qui prévalaient là-bas auraient fait se dresser les cheveux d'un natif de Manticore, sans parler de ceux d'un Sphinxien !

Les deux femmes se faisaient face, chacune à une extrémité de la table, et elles abandonnèrent toute retenue pour éclater de rire en remarquant l'expression jubilatoire qu'arborait l'autre. Mais le rire d'Honor se calma lentement et elle s'adossa une fois de plus avec un soupir.

« Je regrette parfois de ne pas l'avoir laissée faire, dit-elle, l'air nostalgique. Je pouvais compter sur elle pour choisir le meilleur et alors, peut-être... »

Elle s'arrêta et agita la main. Henke hocha la tête : elle connaissait Honor depuis presque trente années T et, durant tout ce temps, il n'y avait jamais eu un seul homme dans sa vie. Pas même l'ombre d'un, ce qui semblait étrange vu lés relations aisées qu'elle entretenait avec les hommes officiers et l'amitié souvent profonde qui les liait.

Pourtant ce n'était peut-être pas si étrange. Honor n'avait aucun mal à se considérer comme faisant « partie de la bande » mais, de toute évidence, elle se voyait encore comme « l'asperge » ou « le grand cheval » de son enfance. Elle avait tort, bien sûr, mais Henke n'ignorait pas que le vrai ou le faux n'avaient pas grand-chose à voir avec l'image qu'on a de soi.

Et puis il y avait eu Pavel Young, le seul homme sur l'île de Saganami à jamais avoir exprimé de l'intérêt pour l'aspirant Harrington — et celui qui avait essayé de la violer parce qu'elle rejetait ses avances. Honor avait gardé tout cet épisode au fond d'elle, mais Dieu seul savait à quel point il avait dû affecter une fille qui se croyait laide.

Toutefois, d'après Henke, il y avait sans doute une autre raison, qu'Honor ne soupçonnait même pas; et cette raison, c'était Nimitz. Michelle Henke se rappelait la fille désespérément seule qu'on avait désignée pour partager sa chambre à Saganami, mais cette solitude ne s'étendait qu'aux êtres humains. Quoi qu'il advienne, Honor avait toujours eu la certitude — la preuve, même — qu'au moins une créature dans l'univers l'aimait... et cette créature était empathe. Henke connaissait plusieurs personnes qui avaient été adoptées par des chats sylvestres, et chacune d'elles semblait exiger plus de ses relations personnelles. Elles exigeaient la confiance. Une confiance absolue, totale, que très peu d'êtres humains étaient prêts à accorder à quiconque. Henke le savait depuis toujours. C'était une des raisons pour lesquelles elle était si flattée d'avoir l'amitié d'Honor, mais elle se doutait bien que ce besoin de confiance pouvait devenir handicapant dans une relation amoureuse, car le compagnon d'un chat sylvestre savait quand la confiance de l'autre était moins qu'absolue. Et quand il n'était plus digne de la sienne. Dans un sens, il payait le prix du lien qui l'unissait à son chat : une certaine froideur l'écartait des autres humains. Surtout des amants et de leur infinie capacité à le blesser.

Certains réagissaient en collectionnant les relations éphémères, les amours de surface qu'ils voulaient délibérément superficielles afin qu'elles ne brisent pas leurs barrières, mais Honor en était incapable. Mieux, elle s'y refusait. Malgré sa mère, elle avait trop de Sphinx en elle... et une intégrité à toute épreuve.

« Mais ce qui est fait est fait. » Honor soupira, brisant le cours des pensées de son second. « Je ne peux pas revenir en arrière et tout changer, mais du coup il me manque certains -des talents qui semblent naturels à d'autres. » Elle toucha son visage – la joue gauche, nota Henke – et eut un sourire ironique. « L'art du maquillage, par exemple.

Tu n'en as pas besoin, tu sais », fit gentiment Henke; et elle disait vrai. Elle n'avait jamais vu Honor porter ne serait-ce que du rouge à lèvres, mais cela n'enlevait rien à sa séduction aiguë.

« Madame, protesta Honor, mi-gênée, mi-rieuse, ce visage a besoin de toute l'aide qu'il pourra trouver !

Tu te trompes, mais je ne vais pas me battre avec toi sur ce point. » Henke inclina la tête et sourit légèrement. « Dois-je comprendre que tu souhaites me voir combler les... lacunes de ton éducation ? » Honor acquiesça de la tête et les yeux de Henke brillèrent, moqueurs mais affectueux. « Ou devrais-je dire celles de ton arsenal ? plaisanta-t-elle en gloussant comme Honor rougissait de plus belle.

C'est toi qui vois », répondit-elle avec toute la dignité qu'elle put rassembler.

« Bon... » Henke eut une moue pensive puis haussa les épaules. « Nous ne sommes pas tout à fait de la même couleur, tu sais.

Ça change quelque chose ?

Oh, mon Dieu! » gémit Henke en levant les yeux: au ciel, désarmée par l'innocence – et l'ignorance sans fond – que cette question trahissait. Honor semblait surprise et Henke secoua la tête.

Fais-moi confiance, ça change tout. D'un autre côté, maman a toujours insisté pour que ses filles soient bien formées aux techniques de chasse essentielles. Je pense pouvoir faire un petit quelque chose pour toi, mais je vais d'abord devoir opérer une razzia à la boutique du bord. Rien de ce dont je me sers ne marchera sur toi, ça c'est sûr. » Elle fronça les sourcils et établit mentalement une liste des produits dont elle aurait besoin, car une chose était certaine : il n'y avait pas de cosmétiques dans l'armoire à pharmacie d'Honor.

« Quand veux-tu parvenir au résultat désiré ? demanda-t-elle.

D'ici une semaine ou deux ? » suggéra Honor, hésitante. Henke parvint à ne pas sourire.

«Je pense qu'on peut y arriver. Écoute, on est jeudi... Et si je passais mercredi prochain avant le dîner pour te donner ton premier cours de femme fatale ?

Mercredi ? » Honor était cramoisie. Elle détourna les yeux, examina le portrait de la reine sur la cloison et Henke ravala une pressante envie de rire car Honor dînait avec Paul Tankersley tous les mercredis depuis plus de six semaines. « Mercredi, c'est parfait », acquiesça-t-elle après un moment. Henke hocha la tête.

« Entendu. Entre-temps, toutefois... (elle se leva) j'ai vraiment besoin d'aller dormir un peu. Je te retrouve pour parler de la simulation à zéro six trente ?

D'accord. » Honor semblait soulagée de revenir à un sujet professionnel, mais elle fixa de nouveau le portrait de la reine Élisabeth et sourit. « Et... merci, Michelle. Merci beaucoup.

Les amies, ça sert à ça! » Henke se mit à rire, puis elle se redressa et la gratifia d'un bref garde-à-vous. « Sur ce, bonne nuit, commandant.

Bonne nuit, Michelle », répondit Honor en la regardant passer le sas, le sourire aux lèvres.

« ... et je crois que cela résume la situation, mesdames et messieurs, conclut Sir Yancey Parks. Merci et bonne nuit.

Les capitaines d'escadre assemblés se levèrent à ces mots et quittèrent la salle sur un salut courtois. Tous sauf un, et Parks fronça les sourcils : le contre-amiral Mark Sarnow restait à sa place.

« Vous avez quelque chose en tête, amiral ? demanda-t-il.

Oui, monsieur, je le crains, répondit tranquillement Sarnow. Je me demandais si je pourrais vous parler quelques instants. » Il tourna les yeux vers le commodore Capra et le capitaine Hurston, puis revint à Parks. « En privé, monsieur.»

Parks prit une brusque inspiration et sentit la même surprise chez Capra et Hurston. Sarnow avait adopté un ton respectueux et réservé mais ferme, et son regard vert semblait très calme. Capra fit mine d'ouvrir la bouche, mais l'amiral leva la main pour l'arrêter.

« Vincent ? Mark ? Si vous voulez bien nous excuser quelques instants. je vous rejoindrai dans la salle des cartes afin de terminer l'examen de ces redéploiements dès que l'amiral Sarnow et moi-même en aurons fini.

Bien sûr, monsieur. » Capra se leva en fixant l'officier détecteur et ils quittèrent la pièce ensemble. Le sas se ferma derrière eux. Parks inclina son fauteuil et eut un geste interrogateur à l'adresse de Sarnow.

« De quoi souhaitiez-vous me parler, amiral ?

Du capitaine Harrington, monsieur », répondit Sarnow. Le front de Parks se plissa.

« Il y a un problème avec le capitaine Harrington ?

Pas avec elle, monsieur. Je suis enchanté de sa prestation sous mes ordres. En fait, c'est pour cela que j'ai demandé à vous parler.

Ah bon ?

Oui, monsieur. » Sarnow croisa le regard de son supérieur avec un air de défi. « Puis-je vous demander, monsieur, pourquoi le capitaine Harrington est le seul capitaine de pavillon à ne jamais être invité aux conférences à bord du Gryphon ? »

Parks s'enfonça plus profondément dans son siège, le visage sans expression, et il se mit à tambouriner des doigts sur l'accoudoir.

« Le capitaine Harrington, dit-il enfin, est assez occupée à remettre son navire en état et à découvrir ses responsabilités en tant que capitaine de pavillon, amiral. Je n'ai pas jugé utile de l'arracher à ces devoirs prioritaires pour assister à des conférences de routine.

Sauf votre respect, Sir Yancey, je ne crois pas que ce soit vrai », fit Sarnow. Parks s'empourpra.

« Vous me traitez de menteur, amiral Sarnow ? » demanda-t-il doucement. Le contre-amiral secoua la tête sans toutefois ciller.

« Non, monsieur. Peut-être aurais-je dû mieux m'exprimer : je ne pense pas que son emploi du temps fourni soit la seule explication à son exclusion de vos conférences. »

Parks prit une inspiration sifflante et reprit la parole d'une voix aussi glaciale que son regard.

« Même en supposant que ce soit le cas, je ne vois pas en quoi ma relation avec le capitaine Harrington vous concerne, amiral.

C'est mon capitaine de pavillon, monsieur, et elle fait rudement bien son travail, répondit Sarnow sur le même ton mesuré. Ces onze dernières semaines, elle a acquis la maîtrise de ses devoirs envers l'escadre à ma pleine et entière satisfaction, tout en supervisant des réparations majeures sur son navire. Elle a fait preuve d'un talent exceptionnel pour les évolutions tactiques, gagné le respect de tous mes autres capitaines et pris sur ses épaules bon nombre des problèmes qui empoisonnent le capitaine Corell. Mieux, c'est un officier de grand mérite dont le palmarès et l'expérience feraient la fierté de n'importe quel capitaine de vaisseau -- et dont bien peu pourraient se vanter. Toutefois son exclusion flagrante des conférences de la force d'intervention ne peut être interprétée que comme un manque de confiance de votre part.

Je n'ai jamais rien dit ou sous-entendu qui puisse indiquer un manque de confiance envers le capitaine Harrington, rétorqua Parks, glacial.

Vous n'avez peut-être rien dit, monsieur, mais vous l'avez certainement montré, intentionnellement ou non. »

Parks se redressa brutalement, le visage tendu. Il était manifestement furieux, mais il y avait plus que de la fureur dans son regard tandis qu'il se penchait vers Sarnow.

« Je vais être très clair, amiral : je ne tolérerai aucune insubordination. Compris?

Je n'ai pas l'intention de me montrer insubordonné, Sir Yancey. » Le ténor mélodieux de Sarnow était maintenant atone, presque douloureusement neutre, mais il demeurait ferme. « Cependant, en tant que commandant d'une escadre de croiseurs de combat sous vos ordres, mon devoir consiste à soutenir mes officiers. Et si j'ai le sentiment que l'un d'entre eux reçoit un traitement injuste, je dois trouver une explication à ce traitement.

Je vois. » Parks se cala de nouveau dans son fauteuil et étouffa sa colère. « Dans ce cas, amiral, je vais me montrer parfaitement franc avec vous. Je n'étais pas ravi, loin de là, lorsque le capitaine Harrington a été affectée ici. J'ai une confiance plus que limitée en son jugement, voyez-vous.

Non, monsieur. Encore une fois, sauf votre respect, je ne vois pas comment vous avez pu la juger sans jamais la rencontrer. »

Parks serra le poing sur la table de conférence et son regard se fit menaçant.

« Son dossier démontre clairement que c'est une tête brûlée, dit-il froidement. Elle a personnellement contrarié Klaus Hauptman, et je n'ai pas besoin de vous dire combien le cartel Hauptman est puissant. Ni quelles relations houleuses Hauptman entretient avec la Flotte depuis des années. Vu nos rapports tendus avec la République populaire, le braquer – le braquer un peu plus, devrais-je dire – contre la Flotte de Sa Majesté était chose stupide de la part d'un officier. Puis elle a fait preuve d'insubordination envers l'amiral Hemphill dans son intervention auprès de la Commission d'étude et de développement des armements à la suite de l'affaire Basilic. Certes, ce qu'elle a dit devait être dit, mais aurait dû l'être en privé et avec un minimum de courtoisie militaire. Elle a commis une grossière erreur de jugement en utilisant une commission capitale pour embarrasser publiquement un officier général au service de la reine !

» Comme si ça ne suffisait pas, elle a agressé un envoyé diplomatique du gouvernement de Sa Majesté à Yeltsin, puis adressé un ultimatum à un chef d'État ami. Et, bien qu'aucune charge n'ait jamais été retenue contre elle, tout le monde sait qu'on a dû la retenir d'assassiner des prisonniers de guerre placés sous sa garde après la bataille de Merle ! Si splendide soit son palmarès, cela prouve clairement son caractère instable. Cette bonne femme est incontrôlable, amiral, et je ne veux pas d'elle sous mes ordres ! »

Parks s'imposa de desserrer le poing et s'adossa, la respirai ion bruyante, mais Sarnow refusa de reculer d'un seul centimètre.

« Je ne suis pas d'accord, monsieur, dit-il doucement. Klaus Hauptman était allé à Basilic afin de l'intimider et de la pousser à négliger son devoir d'officier. Elle a refusé, et si Basilic n'appartient pas aujourd'hui à la République populaire, c'est uniquement grâce à ses décisions ultérieures – pour lesquelles elle a reçu la deuxième récompense de ce Royaume. Quant à sa prestation devant la CEDA, elle n'y a évoqué que les questions qu'on l'avait invitée à discuter et l'a fait de manière respectueuse et rationnelle. Si les conclusions de la Commission ont embarrassé sa présidente, ce n'était sûrement pas sa faute.

» À Yeltsin, poursuivit Sarnow d'un air calme qui ne trompait personne, elle s'est trouvée, en tant qu'officier le plus gradé de Sa Majesté, dans une position presque désespérée. Nul n'aurait pu lui reprocher d'avoir obéi à l'ordre illégal que lui avait donné monsieur Houseman, à savoir abandonner Grayson aux Masadiens – et aux Havriens. Au lieu de cela, elle a choisi de se battre malgré le déséquilibre des forces. Elle s'est physiquement attaquée à lui, je ne l'en excuse pas mais je la comprends. Quant aux "prisonniers de guerre" qu'elle aurait essayé de tuer, puis-je vous rappeler qu'il s'agissait du commandant de Merle, qui avait non seulement permis mais ordonné le massacre et le viol collectif de prisonniers manticoriens. Dans ces circonstances, moi, j'aurais descendu ce salaud – contrairement au capitaine Harrington, qui a laissé ses amis l'en dissuader afin qu'il soit légalement jugé et condamné à mort. De plus, l'opinion du gouvernement de Sa Majesté sur ses actes à Yeltsin est claire : je vous rappelle que le capitaine Harrington a non seulement été adoubée et admise au rang des pairs du Royaume en tant que comtesse Harrington, mais qu'elle est également la seule personnalité étrangère à jamais avoir reçu l'Étoile de Grayson pour acte d'héroïsme.

Comtesse ! grommela Parks. Rien de plus qu'un geste politique destiné à faire plaisir aux Graysoniens en reconnaissant toutes les récompenses qu'ils lui ont accordées !

Sauf votre respect, monsieur, il s'agissait de beaucoup plus qu'un simple geste politique, bien qu'il ait sans doute plu aux Graysoniens. Évidemment, si on lui avait donné la préséance due à un propriétaire terrien d'après les lois de Gray-son – ou à la mesure de l'étendue de son fief sur cette planète ainsi que des revenus qu'elle en tirera –, on ne l'aurait pas faite comtesse mais duchesse. »

Parks lui lança un regard assassin mais se mordit la lèvre en silence car Sarnow avait raison, et il le savait. Le contre-amiral attendit quelques instants avant de poursuivre.

« Enfin, monsieur, son dossier n'indique nulle part qu'elle ait jamais agi autrement qu'en professionnelle courtoise envers tout individu qui ne l'avait pas provoquée au dernier degré. Et elle n'a jamais manqué en rien à son devoir.

» Quant à votre mécontentement de la voir sous vos ordres, je peux seulement dire que je suis ravi qu'elle se trouve sous les miens. Et si elle demeure mon capitaine de pavillon, sa position et son dossier exigent qu'on lui accorde le respect qu'elle mérite. »

Le silence s'étira sans fin entre eux et Parks sentit sa colère monter comme la lave, lente et bouillonnante, en reconnaissant l'ultimatum que lui lançait Sarnow du regard. Il n'avait qu'un seul moyen de se débarrasser d'Harrington : se débarrasser d'abord de Sarnow. Or c'était impossible. Il le savait depuis le début, depuis que l'Amirauté avait décidé de les affecter tous les deux à Hancock et par la même occasion de donner le Victoire à Harrington. Pire, Sarnow était capable de déposer une protestation officielle s'il essayait de virer son capitaine de pavillon et, en dehors de son incapacité – ou sa réticence – manifeste à maîtriser ses nerfs, elle ne lui avait donné aucun motif officiel de le faire. Surtout maintenant que Sarnow paraissait clairement prêt à écrire un excellent rapport sur son compte pour toute commission d'enquête.

Il aurait voulu rire au nez de son subalterne, le relever de ses fonctions pour insubordination et le renvoyer chez lui avec son Harrington, mais il ne le pouvait pas. Et il savait au fond de lui que c'était sa propre colère et sa frustration qui parlaient. Sa colère d'avoir à supporter Harrington, mais aussi de s'être mis dans une position qui permettait à ce jeunot arrogant de lui faire un sermon sur la courtoisie militaire... et d'avoir raison, bon Dieu!

« Très bien, amiral Sarnow. Qu'attendez-vous de moi ? demanda-t-il après plusieurs minutes de fulmination silencieuse.

Je vous demande simplement d'accorder au capitaine Harrington le respect et la possibilité de participer aux opérations de la force d'intervention qu'ont tous les autres capitaines de pavillon sous vos ordres.

Je vois. » Parks s'efforça de dénouer ses muscles et regarda le contre-amiral avec une froide hostilité. Puis il prit une inspiration. « Très bien, amiral. Je donnerai au capitaine Harrington la chance de me prouver que j'ai tort. Et pour votre bien à tous les deux, j'espère qu'elle y parviendra. »