CHAPITRE TRENTE
Contact ! »
L'amiral Chin sursauta dans son fauteuil. DeSoto se penchait sur son visuel et elle fronça les sourcils tandis que plusieurs secondes s'écoulaient sans supplément d'information.
— Je ne suis pas sûr de ce que je vois, madame, dit-il enfin. Je détecte plusieurs minuscules cibles radar à environ sept millions de kilomètres, sans alimentation et trop petites pour être des vaisseaux de guerre, même des BAL. Mais elles se trouvent presque exactement sur notre trajectoire de base. Nous les rattrapons à environ cinq mille cinq cent quatre-vingt-quatorze km/s et... Bon sang ! »
Le groupe d'intervention de l'amiral Sarnow avait terminé sa rotation et présentait son flanc à l'ennemi en approche. Les capsules flottaient à l'arrière comme une étrange traîne.
« Paré », murmura Honor. Aucun capteur actif n'était branché, mais ils avaient eu des heures pour affiner les données de leurs systèmes passifs et elle sentit un sourire carnassier lui monter aux lèvres.
Les minces lasers du réseau tactique faisaient du groupe d'intervention une seule vaste entité, et des points lumineux apparurent à mesure que chaque division de croiseurs de combat et de croiseurs confirmait acquisition de la cible qui lui était assignée. Elle patienta encore deux battements de cœur puis...
« Feu! » aboya-t-elle. Et le groupe d'intervention Hancock 001 cracha ses projectiles.
Le Victoire et l'Agamemnon à eux seuls envoyèrent cent soixante-dix-huit missiles vers les Havriens, presque cinq fois la bordée d'un supercuirassé de classe Sphinx. Les autres divisions de l'escadre disposaient de moins de lanceurs, mais même les divisions de croiseurs menées par Van Slyke tiraient chacune deux fois plus de projectiles qu'un cuirassé de classe Bellérophon. Neuf cents missiles se précipitèrent vers l'amiral Chin et les bandes granitiques de chaque bâtiment furent levées au même instant. Les Manticoriens reprirent leur direction d'origine, poussèrent leur accélération dans le rouge et déployèrent leurres et brouilleurs pour se couvrir pendant qu'ils s'éloignaient précipitamment sur la trajectoire des Havriens à quatre virgule quatre-vingt-treize km/s2.
Pendant un terrible instant, l'esprit de Geneviève Chin se figea. Deux escadres de supercuirassés n'auraient pas pu produire une pareille salve, or les Manticoriens n'alignaient que des croiseurs de combat! C'était impossible!
Et pourtant les missiles étaient là, et quarante ans d'entraînement la forcèrent à se ressaisir.
« Virez de quatre-vingt-dix degrés à tribord ! Faites rouler toutes les unités ! » ordonna-t-elle. Son poing s'abattit sur l'accoudoir du fauteuil tandis que les vaisseaux amorçaient leur rotation. Ça allait être serré car les cuirassés manœuvraient lentement, et elle se maudit d'avoir perdu de précieuses secondes sous l'effet de la surprise.
Un torrent de missiles s'abattit sur les bâtiments havriens dont les officiers de défense ébahis avaient tardé à calculer des trajectoires : il n'y avait personne à prendre pour cible sur leurs capteurs jusque-là et ils n'étaient pas devins.
Des antimissiles partirent d'abord de façon sporadique, puis en nombre croissant. Les défenses actives des cuirassés étaient pléthoriques, mais les Manticoriens avaient dirigé toute leur puissance de feu sur seulement quatre cuirassés et le même nombre de croiseurs de combat... et presque un tiers des projectiles en approche n'emportaient ni tête laser ni ogive nucléaire mais les meilleurs émetteurs de CME et assistants électroniques de pénétration que Manticore fabriquait. Ils semèrent la pagaille dans les systèmes de traque havriens. Les signatures d'impulsion de certains missiles se séparaient pour se rejoindre avec entrain, les brouilleurs saturaient les radars défensifs et un affreux bruit électronique attaquait les réseaux tactiques qui, l'instant d'avant, ne se doutaient pas de l'assaut imminent. La moitié des réseaux sautèrent — pour quelques secondes seulement, peut-être, mais pendant ces secondes-là les vaisseaux de Chin se retrouvèrent soudain seuls dans le lit du torrent. Ils durent recourir à un contrôle local et, en l'absence de commandement centralisé, deux ou trois unités se chargèrent des mêmes missiles tandis que personne n'inquiétait certains autres.
Les antimissiles et les lasers en détruisirent des douzaines, des vingtaines, mais rien n'aurait pu tous les arrêter et Chin agrippa son fauteuil de commandement pendant que son massif vaisseau amiral gémissait de douleur. Des têtes laser poignardèrent le Nouvelle-Boston de leurs rayons X; des hommes et du blindage furent vaporisés sous leur impact mortel. Et ceux-là n'étaient que les coups mineurs, ceux qui devaient d'abord traverser les barrières latérales et l'écran antiradiation.
Le Nouvelle-Paris, le croiseur de tête, tarda trop à réagir et plus d'une douzaine de missiles détonnèrent presque droit devant lui. Des grappes de lasers mortelles pénétrèrent l'ouverture béante à l'avant de ses bandes gravifiques et Chin, horrifiée, le regarda exploser sur son visuel. De bâtiment de ligne de six mégatonnes, il passa soudain à l'état de boule de feu en expansion.
Les croiseurs de combat Walid et Soliman moururent avec lui. Les autres vaisseaux prenaient coup sur coup. Le cuirassé Waldenville chancela lorsque son anneau d'impulsion de proue fut détruit, et le croiseur de combat Malik quitta brusquement la formation, bandes gravitiques coupées. Une division de croiseurs lourds s'efforçait de le protéger des capteurs manticoriens mais, privé de bandes gravitiques et de barrières latérales, le Malik était perdu. Alors même que Chin l'observait, l'équipage se réfugiait dans les capsules de sauvetage, fuyant le navire sans défense avant que l'ennemi le localise et le détruise malgré les unités écrans. Les avaries d'impulsion du Waldenville lui avaient coûté la moitié de sa capacité d'accélération; le cuirassé Kaplan avait perdu un quart de ses armes à bâbord et le Havre était presque aussi abîmé; quant au croiseur de combat Alp-Arslan, il vomissait de l'air et des débris.
Toutefois, les navires survivants se trouvaient enfin en position, présentant le flanc à l'ennemi, et leurs missiles se précipitèrent à la poursuite des Manticoriens. Par rapport à la salve massive qui avait fait tant de dégâts sur l'escadre de Chin, cette réponse était timide, pourtant l'amiral regardait la signature des missiles sortants avec avidité. Les Manticoriens s'éloignaient d'elle en ligne droite, offrant à ses projectiles une cible idéale : l'ouverture béante à l'arrière de leurs bandes gravi-tiques. Elle serra le poing de rage lorsque les leurres éparpillèrent ses tirs tandis que les lasers et antimissiles détruisaient ceux qui n'avaient pas désengagé leur cible. Contrairement à elle, l'ennemi s'était attendu à essuyer son feu, et les défenses actives de la FRM, étaient terriblement efficaces.
Une nouvelle salve de missiles manticoriens fondit sur le Malik. Il n'y en avait que quelques douzaines cette fois, mais le croiseur de combat était une cible immobile. Les unités écrans firent de leur mieux pour les arrêter mais une dizaine au moins passèrent, et ils ne portaient même pas de têtes laser : des boules de feu d'une mégatonne enveloppèrent le Malik de la chaleur et la lumière d'une étoile. Lorsqu'elles s'éteignirent, huit cent cinquante mille tonnes de navire avaient encore disparu. Chin jura en silence, amère.
Un cuirassé et trois croiseurs de combat – tous de classe Sultan – perdus bêtement. Le choix de cibles opéré par l'ennemi s'était révélé aussi meurtrier que la puissance de son feu et elle s'était jetée droit dessus. Elle s'imposa de l'accepter, puis tourna les yeux vers le visuel et découvrit les dents en digérant les informations. Elle ignorait comment des croiseurs de combat avaient pu lui envoyer autant de missiles, mais ils s'étaient exposés pour y parvenir. Malgré leur accélération supérieure, sa vitesse lui donnait un avantage amplement suffisant pour les amener à portée d'armes à énergie. Or aucun croiseur de combat ne pouvait résister à celles qu'emportait un cuirassé.
« Remettez-nous en position, grinça-t-elle.
— Bien, madame. » DeSoto semblait écœuré, secoué, mais il se reprenait. Le navire blessé vira pour poursuivre ses bourreaux. Puis...
« Nouveau contact, amiral. Correction, multiples contacts, direction un-sept-neuf par zéro-zéro-huit, distance cent six virgule neuf millions de kilomètres ! »
De nouveaux points lumineux apparurent sur l'écran tactique du fauteuil de commandement et Chin serra les dents. Des supercuirassés. Seize supercuirassés – deux escadres de combat complètes – qui arrivaient vers elle depuis la base « sans défense » à quatre virgule trois km/s2.
« Inversion de trajectoire. Décélération maximale ! »
Les yeux d'Honor lançaient des éclairs tandis que les « supercuirassés » se dirigeaient vers les Havriens. La base n'était peut-être pas armée, mais ses capteurs gravifiques avaient observé le premier échange sauvage et son système de contrôle du trafic avait suffi à activer les drones de guerre électronique préprogrammés que Sarnow avait laissés en orbite autour d'elle. Les drones se précipitaient maintenant vers l'ennemi, qui n'avait plus d'autre choix que de faire demi-tour à puissance maximale dans le timide espoir d'échapper aux « bâtiments de ligne » qui s'avançaient pour l'achever.
L'amiral Chin demeura assise sans bouger pendant de longues secondes silencieuses. Une minute s'écoula, puis deux, et trois. Les impulseurs de ses navires s'efforçaient désespérément de ralentir leur charge irréfléchie vers les supercuirassés manticoriens, mais la distance qui les séparait fondait inexorablement et les yeux de l'amiral brûlaient de rage et de frustration tandis que les croiseurs de combat s'éloignaient d'elle à toute vitesse. L'échange de missiles continuait, toujours aussi féroce malgré un volume de projectiles plus faible maintenant que les deux camps détournaient leurs flancs, mais les missiles plus performants des Manticoriens et surtout leurs systèmes de guerre électronique leur permettaient de tenir bon. Pire, ils ignoraient tous les autres vaisseaux pour s'acharner sur le Waldenville qui, impulseurs endommagés, ne pouvait produire la même décélération que les autres et traînait de plus en plus loin derrière – de plus en plus près des croiseurs de combat – pendant que les bâtiments de Chin fuyaient les supercuirassés.
Elle baissa les yeux vers le visuel tactique, puis quitta le fauteuil en étouffant un juron et se dirigea pesamment vers l'écran principal. DeSoto et Klim échangèrent des regards contrits quand elle abandonna la protection du harnais antichoc et laissa son casque à côté du fauteuil, mais aucun n'osa protester tandis qu'elle observait la carte holo d'un œil mauvais.
« Confirmez l'identification de ces supercuirassés ! ordonna-t-elle.
— Madame ? » DeSoto, surpris, ne put retenir sa question, mais il s'éclaircit bien vite la gorge lorsque Chin tourna vers lui un regard assassin. « Euh... le CO est très confiant, madame, répondit-il en toute hâte, le nez sur son propre visuel. Les émissions et la puissance d'impulsion sont conformes en tous points aux informations de la base de données sur les super-cuirassés de classe Sphinx. »
L'amiral émit un son guttural désagréable et croisa les mains derrière le dos. Son état-major demeurait silencieux devant sa colère tandis qu'elle se balançait d'avant en arrière. L'écran principal confirmait le rapport de l'officier détecteur mais, maintenant que sa réaction instinctive était passée, son intuition rejetait les données. Ça n'avait aucun sens. Si des croiseurs de combat pouvaient lui lancer autant de missiles – et elle commençait à soupçonner de quelle manière ils y étaient parvenus –, des bâtiments du mur auraient certainement pu ajouter une puissance de feu terrible. Deux escadres de super-cuirassés auraient annihilé sa force tout entière et presque ramené les chances des deux camps à égalité face à la force d'intervention de Rollins en un seul coup. Et si les Manticoriens pouvaient placer leurs croiseurs de combat à portée de missiles sans se faire détecter, pourquoi n'auraient-ils pas fait de même avec les supercuirassés ?
Et puis, s'il s'agissait vraiment de supercuirassés, pourquoi les croiseurs de combat persistaient-ils dans leur fuite ? Ils s'éloignaient d'elle sous accélération de presque cinq km/s'. Ajouté à sa propre décélération, cela produisait un vecteur de changement cumulé de neuf virgule quarante-cinq km/s2. Évidemment, aucun croiseur de combat n'avait envie de s'approcher plus que nécessaire d'un cuirassé, mais leur trajectoire impliquait qu'ils ne répondent à son armement de poursuite que grâce à leur propre armement de poupe. Certes, leur feu se concentrait sur le Waldenville et causait des avaries de plus en plus graves, mais ils auraient pu virer pour lui présenter leur flanc et quadrupler l'intensité de leur tir. Avec les super-cuirassés qui venaient à la rescousse, Chin n'aurait pas pu se permettre de ralentir sa fuite pour virer et répondre de la même façon.
Son furieux mouvement de balancier se calma et ses yeux s'étrécirent : une nouvelle idée lui venait à l'esprit. Si elle avait affaire à des supercuirassés, pourquoi le réseau Argus n'avait-il pas détecté leur retour dans le système ?
Elle jeta un coup d'œil au chrono. Sept minutes depuis le changement de trajectoire. Sa vitesse était tombée de mille neuf cents km/s et celle des croiseurs de combat avait augmenté de plus de deux mille. Elle avait d'ores et déjà perdu l'occasion de les amener à portée d'armes à énergie mais, si elle faisait demi-tour pour reprendre la poursuite, elle les tiendrait à portée efficace de missiles pendant plus d'une heure. Sauf qu'une telle manoeuvre condamnerait également ses navires en les exposant aux supercuirassés. À moins que...
Un trio de missiles havriens trouva une faille dans les défenses sur-sollicitées du groupe d'intervention et se dirigea vers le HMS Croisé. Les leurres et les lasers du croiseur lourd firent de leur mieux, mais le feu ennemi était trop nourri et les sources de menace trop nombreuses. Les ordinateurs du réseau tactique libérèrent ses systèmes d'autodéfense une fraction de seconde trop tard.
Les têtes laser explosèrent à moins de treize mille kilomètres, et ces missiles provenaient de bâtiments de ligne. Leurs rayons X déchirèrent les barrières latérales comme si elles n'avaient pas existé. L'acier blindé fut enfoncé, vaporisé, et un circuit de sécurité mit une microseconde de trop à se mettre en marche.
Le vaisseau amiral du commodore Stephen Van Slyke disparut dans l'explosion aveuglante d'un vase de fusion, et le capitaine Lord Pavel Young hérita soudain du commandement de la dix-septième escadre de croiseurs lourds.
L'amiral Chin remarqua à peine la destruction du Croisé. Un croiseur lourd de plus ou de moins, quelle différence à l'échelle de cet engagement... ou de la menace qui approchait depuis la base manticorienne ? Si c'était bien une menace.
Elle se mordit la lèvre. S'il ne s'agissait pas de super-cuirassés, alors elle avait affaire aux meilleurs drones de guerre électronique qu'elle avait jamais vus, et son instinct semblait bien fragile contre la certitude froide de ses capteurs, mais...
Elle prit une profonde inspiration sans quitter l'écran des yeux.
— Demi-tour, fit-elle d'une voix dure et glaciale. Vecteur de poursuite, accélération maximale. »
— L'amiral Chin fait demi-tour, monsieur !
L'amiral Rollins frémit lorsque le rapport du capitaine Holcombe l'atteignit au milieu de son désespoir à l'idée qu'il était tombé dans un piège. Il se tortilla sur son fauteuil, vérifia ses propres relevés, incrédule, puis s'affaissa et regarda les signatures d'impulsion de Chin accomplir leur manoeuvre suicidaire.
« Des ordres, monsieur ? » s'enquit Holcombe, tendu. Rollins ne put que hausser les épaules, impuissant. Il se trouvait à plus de deux cent millions de kilomètres derrière Chin. Un ordre mettrait plus de douze minutes à lui parvenir, et son vecteur rejoindrait celui des supercuirassés ennemis dans moins de cinquante. Ses chances de leur échapper, déjà minces, disparaîtraient si elle accélérait vers eux pendant encore douze minutes.
« À quoi bon ? demanda-t-il d'une voix calme mais amère. Impossible de la rappeler à temps ni de nous approcher assez pour l'aider, même si elle continuait droit vers nous. Elle est livrée à elle-même. »
« Ils n'ont pas marché, monsieur, fit tranquillement Honor.
— Non, pas complètement », acquiesça Sarnow depuis l'écran de com. Sa voix n'exprimait aucune réelle surprise. Ils avaient tous deux nourri l'espoir que les Havriens interrompent leur attaque en voyant les « supercuirassés », mais ce n'avait jamais été qu'un espoir. « Mais ils savent qu'on les a eus, et ils ont assez ralenti pour nous maintenir hors de portée d'armes à énergie. »
Honor hocha la tête en silence et consulta de nouveau son visuel et la liste des navires endommagés qui s'allongeait sans cesse sur le côté de l'écran. Le Défi du commodore Prentis avait subi des avaries – pas encore critiques – au niveau des impulseurs et l'Assaut avait également été touché. Toutes ses armes demeuraient opérationnelles, mais ses capteurs gravi-tiques étaient détruits et son système de communications assez abîmé pour que le capitaine Rubenstein passe le contrôle du réseau tactique de sa division à l'Invincible. Les croiseurs Mage et Circé avaient chacun subi deux frappes, mais le Croisé représentait leur seule perte totale.
Dans un coin de son esprit, elle était atterrée d'ainsi qualifier la mort de neuf cents hommes et femmes, mais c'était le reflet de la réalité car les pertes étaient infimes comparées à celles que Sarnow avait infligées en réponse. Elle le savait, mais au fond elle en voulait à son amiral : malgré son brio et son audace, il n'avait pas réussi à arrêter l'ennemi. Ils avaient blessé les Havriens sans sauver la base – et Paul – en fin de compte.
Elle étouffa fermement son ressentiment, honteuse de se montrer si injuste, et s'efforça d'envisager froidement la situation. Au moins, la deuxième formation ennemie restait en position sur l'hyperlimite. Ils ne se mesuraient encore qu'à la force meurtrie qui les talonnait, et l'icône brillante du champ de mines déposé à la hâte clignotait sur son visuel à trois millions de kilomètres à peine. Même les capteurs du Victoire ne distinguaient pas clairement les mines alors qu'ils en connaissaient la position. Les Havriens auraient encore moins de chances de détecter leur matériau à faible signature.
« Nous atteindrons le champ de mines dans deux virgule quatre-vingt-seize minutes, madame, annonça Charlotte Oselli comme si elle lisait dans ses pensées. L'ennemi devrait entrer à sa portée dans... sept virgule cinquante-trois minutes. »
Honor acquiesça sans quitter son écran des yeux. Pourvu que les mines ne commettent pas d'erreur sur l'IAE du groupe d'intervention.
« Vous avez raison, madame. Ce sont forcément des drones.
Geneviève Chin hocha fermement la tête à l'adresse du capitaine de frégate Klim et se détourna de l'écran principal. Elle regagna le fauteuil de commandement d'un pas raide et y prit place, bouclant son harnais antichoc avec une lenteur posée. Puis elle se tourna vers DeSoto.
« Appliquez de nouveaux ordres de tir. Ils se concentrent sur le Waldenville, eh bien rendons-leur la monnaie de leur pièce. Choisissez deux croiseurs de combat et frappez-les avec tout ce qu'on a.
— À vos ordres, madame ! » La même avidité marquait la réponse de DeSoto, et Chin eut un mince sourire. Ils s'étaient fait avoir et l'avaient payé; maintenant, à eux de rire un peu.
Le changement soudain des schémas de tir prit les officiers de défense manticoriens au dépourvu. La première salve concentrée perça un trou dans leur volée d'antimissiles et parvint à portée du Défi et de l'Achille. Le Défi ne subit que trois frappes dont aucune critique, mais une douzaine de lasers pénétrèrent l'arrière béant des bandes gravitiques de l'Achille et des alarmes d'avarie se mirent à hurler tandis que cinq rayons s'enfonçaient dans sa coque.
« Nous avons perdu graser un-six et laser un-huit, monsieur. Cinq morts à radar onze. Missile cinq-deux ne répond plus mais le contrôle d'avarie s'en occupe.
— Compris. » Le capitaine Oscar Weldon ne leva même pas les yeux au rapport de son second. Il se contenta d'observer l'écran de com du pont d'état-major pour voir le reflet de son propre sentiment dans les yeux du commodore Banton. Les Havriens avaient fini par concentrer leur feu, et maintenant ils connaissaient leurs cibles.
L'Achille frémit comme une autre salve s'abattait sur lui, et il entama une nouvelle manoeuvre d'évitement pendant que deux croiseurs légers se rapprochaient de ses flancs pour ajouter leur poids à sa défense.
— Entrée dans le périmètre d'attaque du champ de mines... maintenant ! » annonça brusquement Charlotte Oselli. Les yeux d'Honor se fixèrent sur le dos d'Évelyne Chandler. L'officier tactique resta muette une seconde, puis un témoin lumineux vert clignota sur sa console et ses épaules tendues se relâchèrent imperceptiblement.
— Transpondeurs IAE interpellés et acceptés, pacha! Nous entrons sans problème. »
Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et Honor leva le pouce en un geste désuet. Les circuits d'identification ami/ ennemi pouvaient toujours avoir des ratés, surtout lorsqu'un navire avait subi au combat des avaries susceptibles de détruire les transpondeurs embarqués ou de modifier radicalement sa signature. Mais le champ de mines les avait reconnus; il ne tuerait pas leurs propres vaisseaux blessés et, presque plus important, il ne révélerait pas sa position à l'ennemi ce faisant.
Chandler parvint à sourire en retour, puis elle se retourna vivement vers son écran : de nouveaux signaux d'avarie hurlaient sur le réseau tactique du groupe d'intervention. Son sourire s'évanouit et elle découvrit les dents en un rictus agressif.
«Ils se concentrent sur l'Achille et le Défi, madame », annonça-t-elle. Honor se mordit la lèvre en se demandant comment l'ennemi avait identifié ses deux vaisseaux amiraux divisionnaires.
« Quand arriveront-ils au champ de mines ?
— Dans cinq virgule vingt-deux minutes, madame. »
« Voilà qui est mieux », murmura l'amiral Chin. D'après leurs signatures, DeSoto avait porté son choix sur un croiseur de combat de classe Redoutable et un Homère. Les Redoutables, plus vieux, n'étaient pas très gros, mais les Homères valaient bien les Sultans de Havre, plus récents et légèrement plus massifs. Elle regarda une nouvelle salve s'élancer sur les talons de l'Achille, un sourire mince et froid aux lèvres.
Un Homère constituerait un acompte fort satisfaisant sur la vengeance que Geneviève Chin avait l'intention d'exercer.
« L'ennemi entrera à portée d'attaque du champ de mines dans trois minutes. » La voix du lieutenant Oselli était monocorde et tendue.
Honor ne prit même pas la peine d'acquiescer, les yeux rivés sur le visuel tandis que les vaisseaux échangeaient des missiles. Les Havriens avaient rattrapé et dépassé le cuirassé boiteux qu'Évelyne Chandler martelait, le lui dissimulant derrière leurs bandes gravitiques réunies. Le groupe d'intervention se choisit une nouvelle cible. Il obtenait de bons résultats –avec un pourcentage de réussite bien supérieur à celui des Havriens – mais l'ennemi envoyait deux missiles à chaque fois qu'il en lançait un, et tous prenaient pour cible l'Achille et le Défi. Ce dernier semblait tenir bon, mais le vaisseau amiral de Bantou avait pris une bonne douzaine de coups et perdu l'essentiel de son armement de poupe. Pire, il lui manquait deux noyaux bêta et la puissance de ses bandes gravifiques faiblissait. Il pouvait encore soutenir l'accélération du groupe d'intervention, mais s'il continuait à subir des avaries...
« Portée d'attaque du champ de mines dans deux minutes. »
Le capitaine de frégate DeSoto se raidit lorsqu'un léger écho radar apparut sur son écran. Il eut une poussée d'adrénaline en se rappelant la dernière fois où son radar avait détecté quelque chose et il enfonça une touche pour interroger les fichiers de menace de sa base de données. Les ordinateurs réfléchirent posément puis affichèrent servilement leur réponse.
— Champ de mines droit devant ! s'exclama-t-il.
— Roulez à tribord ! » aboya aussitôt l'amiral Chin. Une fois de plus, son groupe d'intervention fit un écart face à une nouvelle menace.
« Ils l'ont vu, monsieur », fit Joseph Cartwright. Sarnow grimaça.
Il avait espéré que l'ennemi approcherait plus encore, qu'il foncerait droit sur les mines sans les voir, mais les Havriens se méfiaient depuis leur première surprise. Il les regarda virer de côté et ses yeux verts, durs comme la pierre, s'étrécirent en apercevant les nouvelles analyses vectorielles.
« Ils le voient, mais ils ne réussiront pas à l'éviter », dit-il d'un ton sinistre.
Le groupe d'intervention havrien parvint à portée des mines comme une voiture incontrôlable ou un aérodyne en piqué. La réaction ultrarapide de Chin avait atténué la menace, toutefois ses navires allaient bien trop vite pour l'éviter complètement. À leur entrée, les vaisseaux se tenaient sur le flanc par rapport au champ et présentaient leurs bandes gravitiques ventrales, mais les mouilleurs de mines connaissaient leur affaire. Ils connaissaient également le vecteur sur lequel l'amiral Sarnow comptait attirer les Havriens et les mines formaient un disque aussi haut que profond, perpendiculaire à leur ligne d'approche.
L'espace se transforma en un mur de lumière lorsque les plates-formes laser à détonateur crachèrent leur fureur concentrée sur les bâtiments de Chin. Des milliers de rayons, chacun plus puissant que ceux générés par les missiles à tête laser, frappèrent leurs proies. La grande majorité des rayons s'écrasa en vain sur les bandes gravitiques des navires, mais il y en avait trop – et ils étaient trop éparpillés – pour être tous interceptés.
Le Nouvelle-Boston frémit : des blessures déchiraient à nouveau son blindage massif et détruisaient armes et servants. Trois noyaux bêta et un alpha disparurent également, et les écrans du pont d'état-major clignotèrent tandis que fusion quatre s'arrêtait en urgence, mais les autres centrales prirent le relais et le contrôle d'avarie ainsi que les équipes médicales se précipitèrent dans les compartiments endommagés. Le Nouvelle-Boston était blessé mais toujours apte au combat en quittant la zone d'attaque.
Tous les navires havriens n'étaient pas dans ce cas. L'AlpArslan se brisa en deux et vomit des flammes lorsque le vase de contention de fusion deux céda, et les croiseurs lourds Cimeterre, Drusus et Khopesh disparurent dans une boule de feu similaire : leurs barrières latérales et écrans antiradiations ne faisaient pas le poids face à une puissance de feu qui se riait des défenses d'un cuirassé. Une demi-douzaine de contretorpilleurs les rejoignirent et le Waldenville, déjà mutilé et diminué, sortit mourant de cet holocauste.
Geneviève Chin écoutait l'avalanche de rapports d'avaries et de pertes, le visage dur et haineux. Encore une fois. Ils s'étaient encore une fois joués d'elle ! Mais comment, bon sang? Un champ de mines n'avait rien à faire à cet endroit et elle avait choisi son vecteur d'approche elle-même ! Les Manticoriens s'étaient adaptés à sa trajectoire, ils ne l'avaient pas poussée sur un vecteur de leur choix, alors comment avaient-ils su où placer leurs mines ?
Le dernier de ses bâtiments meurtris — de ceux qui restaient — quitta la portée des mines et roula pour reprendre l'engagement. La bouche de Chin ressemblait à un couteau tandis qu'elle digérait ses pertes. Il ne lui restait que deux croiseurs de combat — de vieux modèles Tigre, tous deux endommagés — et cinq cuirassés, tous plus ou moins abîmés. L'armement du Kaplan était presque anéanti et le Merston avait perdu la moitié de ses armes à énergie ainsi qu'un tiers de sa barrière latérale tribord. Le Nouvelle-Boston, le Havre et le Colline de Macrée étaient moins touchés, mais les vaisseaux d'escorte étaient décimés. À peine la moitié d'entre eux demeuraient aptes au combat, et Dieu seul savait ce que ces maudits Manticoriens leur réservaient encore !
Elle ouvrit la bouche pour ordonner l'abandon de la poursuite puis s'immobilisa quand les données de son visuel changèrent une fois de plus.
De féroces cris de joie retentirent sur le pont du Victoire et les yeux d'Honor se mirent à briller. Leur puissance de feu était ridicule par rapport à celle de leurs poursuivants, mais ils avaient déjà détruit plus de deux fois leur propre tonnage ! Si Parks avait laissé une simple escadre de combat pour les soutenir, ils auraient pu anéantir la formation de tête des Havriens, voire sauver le système tout entier, mais le groupe d'intervention n'avait rien à se reprocher. Et peut-être, pourquoi pas ? Ces dernières pertes allaient-elles enfin décider l'ennemi à laisser tomber.
Puis les cuirassés roulèrent en position normale. Quatre d'entre eux seulement demeuraient aptes au combat, mais la modification de leur trajectoire faisait qu'ils présentaient main tenant leur flanc aux Manticoriens et la distance qui les séparait était tombée à cinq millions de kilomètres. Ils avaient eu le temps de digérer les schémas défensifs ennemis et de s'y adapter; quant à leurs artilleurs, furieux et humiliés, ils avaient soif de revanche.
Deux cent cinquante-huit missiles s'élancèrent des cuirassés meurtris et de leur escorte, et vingt-deux passèrent tous les artifices du groupe d'intervention.
Le HMS Défi tituba de côté sous la violence du choc. Sa barrière latérale bâbord disparut et la moitié de son anneau d'impulsion de poupe fut vaporisée. Deux de ses trois centrales à fusion passèrent en arrêt d'urgence et il roula sur le dos, vomissant de l'air et des débris de blindage. Il ne restait plus âme qui vive sur le pont, mais le second regarda ses écrans depuis le contrôle auxiliaire et sut que tout était fini. Sa main s'abattit sur un bouton rouge et les alarmes ordonnant l'abandon du navire hurlèrent sur tous les haut-parleurs du bord.
Un sixième à peine de l'équipage du Défi échappa à la salve suivante qui détruisit le bâtiment, mais il eut plus de chance que celui de l'Achille : Honor blêmit tandis que le vaisseau amiral du commodore Isabella Banton explosait avec tout son équipage.
« Oui !
Le cri de DeSoto fut noyé sous le hurlement de triomphe des autres officiers de Chin tandis que les croiseurs de combat manticoriens explosaient. Les yeux brillants, elle étouffa son envie d'abandonner et gratifia son officier détecteur d'un sourire cruel.
« Nous approchons du point Delta. »
La voix de Charlotte Oselli rompit le silence abasourdi, et Honor maîtrisait de nouveau l'expression de son visage quand elle baissa les yeux vers son écran de com. L'amiral Sarnow était probablement aussi bouleversé qu'elle par la perte de ses deux commandants de division les plus anciens en grade et celle du quart de son escadre, mais il croisa son regard sans ciller.
— Changement de trajectoire, monsieur ? demanda-t-elle.
— Faites virer le groupe d'intervention de quinze degrés à tribord », répondit Sarnow, sur quoi Honor entendit quelqu'un retenir son souffle.
Ils prévoyaient depuis le début de modifier leur trajectoire au point Delta car les mines étaient leur dernier atout. Sans autre tour dans leur sac, leur seule chance d'offrir quelques heures de plus à la base – et à l'amiral Danislav – consistait à convaincre les Havriens de s'en éloigner pour poursuivre le groupe d'intervention. Mais un virage à quinze degrés représentait le changement le plus radical qu'ils avaient envisagé : il permettrait à l'ennemi d'optimiser sa trajectoire et de les tenir plus longtemps à portée de missiles.
Elle savait ce que Sarnow pensait car la même idée lui était venue. Ajouté à ce qui venait de se produire, un changement de vecteur si important rendrait la tentation de les poursuivre irrésistible. Il leur offrait froidement l'occasion de détruire l'escadre tout entière, un appât calculé pour gagner du temps – quelques heures qui ne changeraient sans doute rien pour la base de toute façon.
Dame Honor Harrington croisa le regard de son amiral et acquiesça.
— À vos ordres, monsieur », répondit-elle tout bas.