CHAPITRE DIX-SEPT
Dans la salle de briefing du Victoire, le mécontentement se lisait sur les visages. Honor se laissa aller contre le dossier de son siège tandis que le capitaine de frégate Houseman vidait son sac.
« ... comprends la gravité de la situation, amiral Sarnow, mais Sir Yancey doit bien se rendre compte que nous ne pourrons pas tenir ce système contre une attaque en force ! Nous n'avons pas la puissance de feu nécessaire et...
— Assez, capitaine. » La voix de Mark Sarnow était neutre, mais Houseman se tut brutalement et l'amiral eut un sourire glacial pour les commodores, capitaines et officiers d'état-major de ce qui allait bientôt devenir le groupe opérationnel Hancock 001.
— Je vous ai demandé votre opinion franche et honnête, messieurs dames, et je veux l'entendre. Mais contentons-nous des observations pertinentes. Il ne s'agit pas de savoir si nos ordres sont ou non les meilleurs possibles. Nous devons nous attacher à les exécuter correctement. D'accord ?
— Tout à fait, monsieur. » Le commodore Van Slyke hocha la tête avec insistance, tout en fusillant son chef d'état-major du regard en une inhabituelle marque publique de désapprobation.
— Bien. » Sarnow ignora le rouge qui montait aux joues d'Houseman et se tourna vers le commodore Santon, son commandant de division le plus ancien en grade. « Isabella, le capitaine Turner et vous avez terminé cette étude dont Ernestine et moi vous avons parlé lundi ?
— Presque, monsieur, et on dirait que le capitaine Corell et dame Honor ont vu juste. D'après les simulations, c'est faisable, mais nous devons déterminer les modifications à apporter au contrôle de tir; quant au nombre d'unités disponibles, il est encore incertain. Je crains que le Gryphon n'ait autre chose en tête en ce moment que nos demandes d'information. » Banton se permit un sourire identique à celui de son amiral, et deux ou trois gloussements se firent entendre.
« Pour l'instant, monsieur, à moins que l'amiral Parks ne change d'avis et les emmène, il devrait y avoir assez de capsules. J'ai donné mes derniers chiffres au capitaine Corell à notre arrivée à bord ce soir, et le capitaine Turner s'occupe en ce moment des modifications logicielles.
Sarnow regarda Corell, qui acquiesça en silence. Il y avait bien quelques sceptiques – notamment le capitaine Houseman – mais Honor était plutôt satisfaite. Ce concept tactique datait certes terriblement, mais son caractère désuet impliquait justement que les Havriens ne s'y attendraient pas.
Une capsule parasite n'était rien de plus qu'un drone asservi au contrôle de tir du vaisseau qui l'entraînait derrière lui, à l'extrémité d'un faisceau tracteur. Chaque capsule comptait plusieurs lance-missiles à un coup (en général une demi-douzaine) identiques à ceux qui équipaient les BAL. L'idée était simple : on reliait la capsule aux tubes internes du navire afin de lancer un plus grand nombre de projectiles en une seule salve, de façon à saturer les défenses de l'ennemi. Pourtant on ne l'utilisait plus depuis quatre-vingts ans car les progrès des défenses antimissiles avaient rendu cet artifice inefficace.
Il manquait aux lanceurs des vieilles capsules les puissants guides massiques qui fournissaient leur élan initial aux missiles des navires de guerre. En conséquence, leur vitesse initiale était plus faible et, puisque leurs projectiles bénéficiaient des mêmes systèmes de propulsion que les autres, ils ne pouvaient compenser la différence de vitesse à moins que les missiles lancés par le vaisseau ne soient délibérément ralentis. Dans le cas contraire, l'effet de saturation était perdu car l'écart de vélocité séparait la bordée en deux salves distinctes. Toutefois, si on ralentissait les missiles embarqués, l'ennemi avait plus de temps pour esquiver et ajuster ses CME ; quant à ses défenses actives, elles disposaient d'un délai de détection et de destruction plus long.
Et c'était là le vrai problème, car les défenses actives s'étaient énormément perfectionnées en un siècle. Les lanceurs des BAL et des vieilles capsules avaient été incapables de compenser cet avantage défensif, ce qui expliquait pourquoi l'Amirauté avait cessé toute construction de BAL vingt années manticoriennes auparavant. De plus, les données de la FRY' sur les défenses actives des Havriens (disponibles en grande part grâce au capitaine dame Honor Harrington) indiquaient que leurs antimissiles, bien que moins efficaces que ceux de Manticore, suffisaient amplement à dévorer tout cru les salves des antiques capsules.
Mais la Commission d'étude et de développement des armements, non sans opposition de la part de sa présidente, lady Sonja Hemphill, avait ressuscité les capsules et les avait dotées d'une puissance renouvelée. Hemphill rejetait le concept dans son entier (elle le jugeait « rétrograde »), mais son successeur à la tête de la Commission avait énergiquement soutenu le projet. D'ailleurs, Honor ne comprenait pas vraiment la logique des arguments d'Hemphill. Vu sa préférence marquée pour les tactiques appuyées sur le matériel, elle aurait dû accueillir la régénération des capsules avec enthousiasme. À moins que l'amiral n'assimilât intérieurement « vieux » avec « inférieur » dans le cas des systèmes d'armement.
Pour sa part, Honor ne pensait pas que l'ancienneté d'une idée l'invalidât nécessairement — surtout maintenant que l'on disposait de nouveaux lanceurs, dont Hemphill avait elle-même supervisé le développement. Bien sûr, elle ne les destinait pas à une antiquité telle que les capsules : elle s'était efforcée de rendre aux BAL leur efficacité dans l'approche tactique que ses détracteurs surnommaient « l'essaim de Sonja ». Les nouveaux lanceurs coûtaient beaucoup plus cher que ceux qui équipaient traditionnellement les BAL, ce qui motivait la réticence d'Hemphill à les « gâcher » dans des capsules. Pourtant la dépense ne l'avait pas gênée dans le cas des BAL : pour la construction d'un bâtiment de nouvelle génération, l'addition se montait au quart de la valeur d'un contretorpilleur, notamment du fait des améliorations du contrôle de tir nécessaires pour bien exploiter les capacités des lanceurs. Mais Hemphill avait fait pression pour qu'on reprenne la construction de BAL et obtenu gain de cause.
Comme la plupart des partisans de la « jeune école », elle considérait encore les BAL comme des unités jetables destinées à tirer une salve unique (ce qui ne lui valait pas l'affection de leurs équipages), mais au moins elle avait vu l'intérêt d'en améliorer l'efficacité tant qu'ils existaient. Le fait qu'ils y gagnaient une meilleure chance de survie n'avait sans doute guère pesé dans sa réflexion, mais Honor s'en moquait. Elle ne se préoccupait pas des motivations d'Hemphill l'Horrible dans les rares occasions où celle-ci agissait pour le mieux. Et si les analystes se plaignaient du manque de rentabilité de l'investissement, Honor imaginait facilement le sentiment des capitaines de BAL à la perspective de survivre au combat.
Mais, en l'occurrence, les mêmes améliorations valaient pour les capsules parasites et, malgré les objections d'Hemphill, on les en avait dotées. Bien sûr, les nouvelles capsules —armées de dix tubes au lieu de six — étaient conçues à l'usage des navires du mur, dont le contrôle de tir pouvait les gérer, et non à celui des croiseurs de combat. Mais Turner semblait avoir trouvé une solution à ce problème, et les missiles des capsules étaient désormais plus lourds que les projectiles embarqués classiques. Grâce aux nouveaux guides massiques légers mis au point par ConstNav, leurs performances égalaient, voire surpassaient celles de missiles normaux. Quant à leurs ogives, elles provoquaient plus de dégâts. Certes, les capsules étaient maladroites et leur remorquage avait des conséquences fâcheuses sur le compensateur d'inertie d'un vaisseau, diminuant de vingt-cinq pour cent l'accélération maximale. De plus, elles étaient plus vulnérables car privées de barrières latérales et de bouclier antiradiations. Mais si elles parvenaient à tirer avant leur destruction, ça n'avait pas d'importance.
« Excellent, Isabella. » La voix de Sarnow rappela Honor à la réalité. « Si nous arrivons à le convaincre de les laisser ici, nous pouvons en mettre cinq derrière chacun des croiseurs de combat, six pour les plus récents. Et même les croiseurs lourds peuvent en tirer deux ou trois. » Il eut un léger sourire. « Ça ne nous sera pas d'un grand secours si les combats traînent en longueur mais, après notre première salve, l'ennemi va se demander s'il n'a pas affaire à des cuirassés plutôt qu'à des croiseurs ! »
Des sourires narquois se dessinèrent sur les visages, mais Houseman n'avait pas terminé. Cependant, il fit très attention au ton sur lequel il s'exprimait.
« Vous avez sans doute raison, amiral, mais c'est l'idée même que les combats puissent traîner en longueur qui m'inquiète. Avec la base à protéger, nous ne pourrons pas monter une défense réellement mobile puisque l'ennemi peut toujours nous coincer en fonçant droit sur elle. Et une fois les capsules vides, nos croiseurs de combat vont se retrouver démunis face à des vaisseaux du mur, monsieur.
Les yeux d'Honor s'étrécirent tandis qu'elle observait le visage d'Houseman. Il fallait un certain culot à un capitaine de frégate pour rouvrir la bouche après s'être fait rabrouer par deux officiers généraux différents, dont son propre supérieur immédiat. Ce qui lui posait problème, c'était l'origine de ce culot : venait-il du courage d'un homme convaincu ou de son arrogance ? N'appréciant pas le personnage, elle avait du mal à se montrer objective et elle s'imposa de lui laisser le bénéfice du doute.
Sarnow semblait quant à lui d'humeur moins charitable.
« Je m'en rends bien compte, monsieur Houseman, répondit-il. Mais, au risque de vous ennuyer, permettez-moi de vous répéter que le but de cette réunion est de résoudre nos problèmes et non de les récapituler,
Houseman parut s'affaisser sur lui-même, courbant l'échine, le visage sans expression. Van Slyke lui décocha un regard plus glacial encore, et quelqu'un s'éclaircit la gorge.
« Amiral Sarnow ?
— Oui, commodore Prentis ?
— Nous possédons un autre avantage majeur, monsieur, fit remarquer le commandant de la cinquante-troisième division de croiseurs de combat. Les nouveaux systèmes supraluminiques équipent toutes nos plates-formes de détection, et avec le Victoire ainsi que l'Achille pour tout coordonner... »
Le commodore haussa les épaules et Sarnow acquiesça vigoureusement. Le Victoire était l'un des premiers navires conçus dès l'origine pour intégrer la nouvelle technologie des impulsions gravifiques, mais l'Achille avait reçu le même système lors de son dernier radoub. Leurs émetteurs d'impulsions permettaient aux deux croiseurs d'envoyer des messages supraluminiques à tout navire équipé de détecteurs gravi-tiques. Il leur fallait éteindre leurs bandes gravifiques le temps d'effectuer la transmission car aucun capteur ne pouvait distinguer des impulsions isolées du « bruit » normal du système de propulsion, mais Sarnow aurait une portée de contrôle et de commandement que les Havriens ne pouvaient espérer égaler.
« Jack a raison, amiral, si vous me permettez. » Cette fois, Van Slyke ne jeta pas un regard à Houseman. Ils auraient sans doute une discussion animée à leur retour sur le vaisseau du commodore. « Si nous ne pouvons pas égaler leur puissance, nous allons devoir utiliser notre agilité pour faire la différence.
— Tout à fait. » Sarnow s'adossa et se frotta la moustache. « Voyez-vous d'autres avantages que nous pouvons exploiter... ou créer ? »
Honor s'éclaircit discrètement la gorge et Sarnow haussa un sourcil à son adresse.
« Oui, darne Honor ?
— juste une question, monsieur, à propos des mouilleurs de mines Erebus. Savons-nous ce que l'amiral Parks compte en faire ?
— Ernestine ? » Sarnow laissa la question à son chef d'état-major et le capitaine Corell passa une main délicate dans ses cheveux tout en examinant les données de son bloc mémo. Elle en atteignit la fin et releva la tête avec un signe de dénégation.
« Il n'y a rien dans ce que m'a fourni le vaisseau amiral, monsieur. Évidemment, il ne s'agit pas encore de la version finale. Ils réfléchissent encore, comme nous.
— Il pourrait être utile de poser la question, monsieur », suggéra Honor. Sarnow hocha la tête. Les mouilleurs de mines n'étaient pas officiellement assignés à Hancock : ils se dirigeaient vers Reevesport lorsque Parks avait reçu le message de l'amiral Caparelli et les avait arrêtés. Ce n'était sans doute qu'un geste instinctif, mais si on pouvait le convaincre de les laisser sur place indéfiniment...
« En admettant que nous obtenions de l'amiral Parks qu'il s'en empare pour nous, comment pensez-vous les utiliser, capitaine ? s'enquit le commodore Banton. J'imagine que nous pourrions miner les abords de la base, mais cela serait-il réelle ment efficace ? Les Havriens se méfieront sans doute en l'approchant. »
Une objection logique puisque ces mines n'étaient que de bons vieux lasers équipés de détonateurs. Elles ne coûtaient pas cher mais n'avaient qu'une seule chance et une précision moins qu'exemplaire. Pour une efficacité maximale, il fallait donc les employer en masse contre des bâtiments évoluant à faible vitesse, ce qui les désignait en général pour la couverture de zones comportant des cibles relativement immobiles telles que planètes, nœuds de trous de ver ou bases orbitales... où, comme l'avait fait remarquer Banton, les Havriens s'attendraient à les trouver. Mais Honor ne comptait pas les placer là où l'ennemi les attendait.
« En fait, madame, j'ai examiné les caractéristiques de propulsion des mouilleurs et nous pourrions peut-être les utiliser plus à notre avantage.
— Ah ? » Banton pencha la tête de côté d'un air pensif, sans défi, et Honor acquiesça.
« Oui, madame. Les bâtiments de classe Erebus sont rapides – presque autant qu'un croiseur de combat – et configurés pour le placement rapide et massif de mines. Si nous pouvions faire croire aux Havriens qu'il s'agit bien de croiseurs de combat et les faire évoluer avec le reste de notre force, puis balancer les mines sur le »
Elle laissa sa phrase en suspens et Banton éclata d'un rire soudain et féroce.
« Cette idée me plaît, amiral ! dit-elle à Sarnow. C'est terriblement sournois et ça pourrait bien marcher.
— En admettant que les Havriens ne découvrent pas le pot aux roses en leur tirant dessus, intervint le commodore Prentis. Les défenses actives des mouilleurs ne valent pas grand-chose, leurs barrières latérales non plus, d'ailleurs. Vous exigeriez de leurs capitaines une terrible prise de risque, dame Honor.
— Nous pourrions les couvrir assez efficacement contre les tirs de missiles en les incluant dans les réseaux tactiques divisionnaires, monsieur, répondit Honor. Ils ne sont que cinq. Il suffit d'en assigner un à chaque division et de confier celui qui reste aux réseaux du Victoire et de l'Agamemnon. Les Havriens ne sauront pas exactement d'où vient notre feu défensif; ils ne devraient donc pas être en mesure de les identifier de loin. Et pour que les mines soient efficaces, il nous faudra de toute façon les utiliser avant d'arriver à portée d'armes à énergie.
— Et s'ils détectent les mines ? » Prentis ne contestait pas, il pensait à voix haute, et Honor se permit de hausser les épaules.
« Leur contrôle de tir est passif à cent pour cent, monsieur. Elles n'ont pas de signature d'émission active et constituent de minuscules cibles radar. Je doute que les Havriens les voient à plus d'un million de kilomètres, surtout s'ils sont en train de nous pourchasser.
Prentis acquiesça, gagné par l'enthousiasme, et Sarnow fit signe à Corell.
— Ernestine, prenez note de la suggestion dé dame Honor. Je glisserai l'idée à Sir Yancey; de votre côté, occupez-vous du commodore Capra. Harcelez-le si nécessaire, mais je veux l'autorisation d'utiliser ces navires dans le cas d'une attaque contre Hancock.
— Bien, monsieur. » Corell pianota sur son bloc mémo, et l'amiral bascula le dossier de son siège et le fit tourner d'un côté puis de l'autre.
« Bon. Admettons que nous puissions piquer les mouilleurs à Reevesport et convaincre l'amiral Parks de nous laisser assez de capsules parasites pour étoffer les premières salves. Je crois que nous n'avons pas le choix : il faut maintenir notre force de frappe en position centrale – probablement ici, à côté de la base – pour nous permettre de répondre à une menace arrivant de n'importe quelle direction. En même temps, je souhaiterais que l'existence de notre technologie de transmission d'impulsions demeure secrète. Les Lords apprécieraient sans doute que nous y parvenions. » Il s'autorisa un sourire ironique. « Mais cela veut dire que nous devons montrer à l'ennemi quelque chose qui puisse expliquer comment nous avons connaissance de sa présence. Nos unités légères ne sont pas assez nombreuses à mon goût, mais nous allons devoir les détacher en patrouilles.
Il y eut des hochements de tête approbateurs et Sarnow redressa son dossier.
« Commodore Van Slyke, votre escadre est notre deuxième unité tactique la plus lourde, donc vous resterez en formation avec les croiseurs de combat. Ernestine (il se tourna une fois de plus vers son chef d'état-major), je veux que Joseph et vous déterminiez la façon la plus rationnelle d'utiliser les croiseurs légers et les contre-torpilleurs pour couvrir le périmètre.
— Bien, monsieur. Nous ferons de notre mieux, mais nous ne pourrons jamais obtenir une couverture complète avec si peu d'unités sur une sphère de cette taille.
— Je sais bien. Faites votre possible et concentrez-vous sur les vecteurs d'approche les plus probables depuis Seaford. Même si personne ne se trouve en position de les "apercevoir" à l'instant de leur arrivée, nous devrions pouvoir mettre une unité en bonne place grâce aux émetteurs d'impulsions. »
Corell acquiesça et tapa quelques notes sur son bloc mémo. Puis l'amiral sourit à ses subordonnés.
« Je me sens déjà un peu mieux, annonça-t-il. Pas beaucoup, évidemment, mais un peu. Maintenant, je voudrais que vous m'aidiez à me sentir encore mieux en suggérant des façons efficaces d'utiliser les ressources tactiques dont nous espérons disposer. L'arène est ouverte, mesdames et messieurs.
Le calme régnait sur la passerelle d'état-major du Victoire. Vingt-six heures frénétiques de réunions et d'intense travail de coordination avaient transformé les intentions en réalité, et les forces du vice-amiral Sir Yancey Parks exécutaient maintenant ses ordres.
Personne ne semblait enclin à la conversation tandis que le contre-amiral Sarnow et son état-major regardaient les cuirassés et supercuirassés massifs se ranger en formation lâche pour le départ, chaque vaisseau soigneusement éloigné des bandes d'impulsion de son voisin. La sphère bobo s'étoilait de codes lumineux à mesure que leurs propulsions s'allumaient; de lointaines guirlandes de croiseurs légers et de contre-torpilleurs brillaient devant eux et sur chaque flanc, leurs capteurs sondant l'obscurité sans fond pour protéger leurs massifs clients. Plus puissantes (bien qu'infiniment plus discrètes que celles des navires du mur), les signatures d'impulsion des croiseurs lourds formaient des chapelets plus serrés autour de chaque escadre. Et l'énorme formation se mit en mouvement comme une jeune constellation progressant sur la sphère.
Un spectacle impressionnant, se dit Honor en contemplant l'affichage aux côtés de Sarnow. Très impressionnant. Mais toute cette puissance de feu s'éloignait d'eux, et la poignée de sources d'émission de la cinquième escadre de croiseurs de combat semblait minuscule et isolée, laissée seule pour assurer la défense de Hancock. Le sentiment qu'on les abandonnait lui glaça le cœur, et elle se reprit vertement pour s'être laissée aller.
« Bon, les voilà partis », fit tranquillement le capitaine Corell. Le capitaine de frégate Cartwright, à ses côtés, émit un grognement approbateur.
« Au moins il nous a laissé les capsules et les mouilleurs de mines », fit remarquer l'officier détecteur après quelques instants. Cette fois, ce fut Sarnow qui répondit par un grognement. L'air lugubre, l'amiral observa encore la sphère en silence pendant une longue minute, puis il soupira.
« Oui, Joseph, il nous les a laissés, mais je ne sais pas s'ils changeront grand-chose. » Il tourna le dos au visuel en un geste de défi délibéré puis regarda Honor. Un sourire fit frémir sa moustache, mais son visage n'avait jamais semblé plus las.
« Je ne dénigre pas votre idée, Honor », fit-il lentement. Elle acquiesça : il n'omettait pas souvent son titre honorifique mais, lorsque cela lui arrivait, elle écoutait d'autant plus attentivement car elle avait compris qu'il s'adressait alors à la tacticienne, son égale, et non simplement au capitaine de pavillon.
« Votre idée d'utiliser les mouilleurs de mines est brillante, poursuivit-il. Et Ernestine et vous aviez raison de nous estimer capables de modifier notre contrôle de tir pour gérer également les capsules. Pourtant, Houseman est peut-être un con –non, c'est un con – mais il a raison lui aussi. Notre agilité éblouira sans doute les Havriens au début, nous pourrions même leur poser des problèmes inattendus. Mais s'ils envoient des vaisseaux du mur et qu'ils insistent, ils feront de nous de la chair à pâté.
— Nous pouvons toujours abandonner le système, monsieur, suggéra Cartwright, ironique. Après tout, si l'amiral Parks est prêt à laisser Zanzibar à l'ennemi, il serait mal placé pour se plaindre si nous opérons un... retrait tactique de Hancock.
— Voilà des propos subversifs ou je ne m'y connais pas, Joseph. » Sarnow eut un sourire fatigué et secoua la tête. « Et je crains que ce ne soit pas envisageable. L'amiral a oublié deux ou trois détails, voyez-vous. Comme l'évacuation du personnel de la base si nous nous retirons. »
Le cœur d'Honor se glaça car elle s'était efforcée de ne pas y penser. L'agrandissement en cours des installations de Hancock avait considérablement gonflé le nombre d'ouvriers sur la station, et la base disgracieuse abritait presque onze mille hommes et femmes. L'escadre et ses unités de protection pourraient entasser à leur bord soixante à soixante-dix pour cent d'entre eux – en admettant qu'aucun bâtiment ne soit d'abord perdu ou gravement endommagé au combat – mais seulement au prix de contraintes énormes pour les régulateurs de paramètres vitaux. Et même dans ce cas, il faudrait abandonner trente à quarante pour cent des radoubeurs. Or elle connaissait un officier qui soutiendrait qu'il était de son devoir de rester si un seul de ses hommes y était contraint.
« Il s'est un peu planté sur ce coup-là, pas vrai ? » murmura le capitaine Corell, et cette fois Sarnow gloussa. Ce n'était pas un son agréable mais on y décelait de l'humour, et Honor se sentit étrangement émue de le découvrir ainsi après les réunions d'escadre pendant lesquelles il avait affiché un visage confiant.
« J'avais remarqué », acquiesça-t-il. Il s'étira en bâillant à se décrocher la mâchoire. « D'un autre côté, il n'avait pas tort quant à la valeur relative de Hancock. Si nous perdons tous nos alliés dans la région, une base ici ne sert plus à rien. D'ailleurs, nous ne pourrions pas la garder si Havre instaurait un blocus pour nous couper de l'arrière et nous fonçait droit dessus. Et puis Parks doit trouver un équilibre entre la perte éventuelle de trente à quarante mille Manticoriens à Hancock et les risques que courent des milliards de civils dans les systèmes habités que nous sommes venus défendre. » Il secoua la tête. «Je n'ai rien à redire à cette partie de son raisonnement. C'est un calcul froid, je vous l'accorde, mais un amiral doit parfois savoir être froid.
— Pourtant il aurait pu l'éviter, monsieur. » La voix de Corell dénotait un entêtement respectueux et Sarnow la regarda.
« Allons, allons, Ernestine. Je suis son contre-amiral le moins ancien en grade. C'est facile pour un sans-grade de soutenir une réponse agressive : après tout, ce n'est pas sa tête qui tombera si le responsable suit son conseil et se plante. D'ailleurs, dame Christa avait raison en ce qui concerne le risque d'un affrontement que personne ne souhaite vraiment.
— Peut-être. Mais qu'auriez-vous fait à sa place ? lança Cartwright.
— C'est une question injuste. Je ne suis pas à sa place. J'aime à croire que j'aurais suivi mes propres conseils, mais je ne peux pas en être sûr. Lourde est la tête qui porte le béret de vice-amiral, Joseph.
— Jolie manœuvre d'évitement, monsieur », fit amèrement Cartwright. Sarnow haussa les épaules.
« Ça fait partie du boulot, Joseph. Partie intégrante. » Il bâilla de nouveau et adressa un geste fatigué à Corell. « J'ai besoin de dormir un peu, Ernestine. Dame Honor et vous pouvez vous occuper de la boutique quelques heures ? Je demanderai à mon intendant de me tirer du lit à temps pour la réunion sur les exercices défensifs.
— Bien sûr, monsieur », répondit Corell tandis qu'Honor acquiesçait de la tête.
L'amiral quitta la passerelle sans son énergie habituelle et ses trois subordonnés échangèrent un regard.
« Voilà un homme qui vient de se faire poignarder en beauté par son propre supérieur », conclut doucement le capitaine Ernestine Corell.
Le visage sombre, le vice-amiral Parks observait son visuel sur lequel les vecteurs de ses détachements commençaient à diverger. Il n'aimait pas ce qu'il venait de faire. Si les Havriens tombaient sur le dos de Sarnow avant l'arrivée de Danislav...
Il repoussa cette idée avec un frisson intérieur. Il s'inquiétait : et si Sarnow avait raison ? Et s'il avait choisi la mauvaise solution ? Mais il y avait trop d'impondérables, trop de variables. Et Sarnow était bien trop agressif. Parks s'autorisa un grognement de mépris. Pas étonnant que le contre-amiral s'entende si bien avec Harrington ! Enfin, en tout cas, s'il devait déléguer un éventuel combat à mort à l'une de ses escadres, il avait choisi celle dont l'équipe de commandement était la plus adaptée à la tâche.
Non que cette certitude lui promette de meilleures nuits s'il s'avérait qu'il s'était trompé.
L'amiral Kostmeyer atteindra l'hyperlimite sur son vecteur dans vingt minutes, monsieur, et nous, soixante-treize minutes après elle.
Parks leva les yeux à l'intervention de son chef d'état-major. Capra avait l'air plus épuisé encore que lui, pour avoir réglé une montagne de détails de dernière minute. Ses yeux sombres se cernaient de rouge, mais il était rasé de près et on aurait dit qu'il avait enfilé son uniforme dix minutes plus tôt.
— Dites-moi, fit tout bas Parks, vous croyez que j'ai fait le bon choix ?
— Franchement, monsieur ?
— Toujours, Vincent.
— Dans ce cas, monsieur, je dois dire que... je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. » La lassitude du commodore transparut dans la façon dont il secouait la tête. « Si les Havriens envoyaient des forces à Yeltsin, Zanzibar et Alizon en esquivant Hancock, nous aurions un mal de chien à les faire reculer avec Seaford pour menacer nos arrières. Mais là, nous leur laissons l'initiative. Nous nous contentons de réagir au lieu de les manipuler. » Il eut un geste d'impuissance. « Peut-être si nous en savions plus sur ce qui se passe ailleurs serions-nous en meilleure position pour décider, mais je vous avouerai que je n'aime pas l'idée de dépouiller Hancock à ce point.
— Moi non plus. » Parks se détourna de l'affichage principal et s'enfonça dans son fauteuil de commandement avec un soupir. « Dans le pire des cas, Rollins va devoir continuer à supposer que nos forces sont concentrées jusqu'à ce qu'il envoie un éclaireur à Hancock pour le détromper, or il se montre très négligent sur ce point depuis des mois. Il ne peut pas envoyer le gros de sa force soutenir ses éclaireurs sans que nos patrouilles les détectent et, s'il les envoie sans soutien, Sarnow pourrait parvenir à les détruire avant qu'ils s'approchent assez pour confirmer notre absence. Et même s'il échoue, il faudra au moins trois jours T aux éclaireurs pour aller faire leur rapport, puis trois ou quatre jours pour que Rollins bouge. Nous pouvons revenir de Yorik en à peine trois jours; sept à compter de l'instant où l'un de nos patrouilleurs passera en hyper près de Seaford pour nous prévenir de l'attaque.
— Huit, monsieur, rectifia tranquillement Capra. Avant de partir, il devra les suivre assez longtemps pour confirmer qu'ils ne se dirigent pas vers Yorik.
— D'accord, huit jours. » Parks secoua la tête, fatigué. « Il suffit que Sarnow arrive à les occuper pendant quatre jours... »
Il laissa sa phrase en suspens et croisa le regard de son chef d'état-major, l'air comme suppliant. Quatre jours. Ça n'était pas si long – à moins de n'avoir qu'une escadre de croiseurs de combat à opposer à quatre escadres de navires du mur.
— C'est ma décision, dit enfin Parks. C'est peut-être la mauvaise. J'espère que non mais, bonne ou mauvaise, je dois vivre avec. Et au moins les Havriens ne savent pas encore ce que nous faisons. Si Danislav se dépêche un peu et arrive avant qu'ils s'en rendent compte, Sarnow et lui auront une chance raisonnable.
— Et, au moins, ils auront une capacité suffisante pour évacuer les ouvriers s'ils doivent fuir, ajouta Capra sur le même ton.
— Et ils pourront évacuer les ouvriers s'ils doivent fuir », répéta Parks en fermant les yeux dans un soupir.
Les escadres massives disparurent dans le désert de l'hyperespace et, derrière elles, une petite poignée de croiseurs de combat reprit la tâche qu'elles venaient d'abandonner.