CHAPITRE QUATORZE
Le capitaine Brentworth accepta le bloc message sans quitter son fauteuil de commandement. Tout était calme sur la passerelle du Jason Alvarez mais une certaine tension régnait sous la surface, comme un chat des marais qui découvre en silence ses crocs, et Brentworth se demandait combien de temps ils devraient encore attendre avant que les crocs en question ne s'émoussent.
Il termina les messages de routine, apposa son empreinte digitale sur le scanner pour accuser lecture de leur contenu, puis rendit le bloc au quartier-maître avec un signe de remerciement. Il se tourna enfin vers son visuel tactique, par réflexe.
Presque tous les vaisseaux de la flotte graysonienne — une force réduite selon les critères galactiques, mais infiniment plus puissante qu'à peine un an plus tôt — étaient réunis en une immense bulle de cent quinze minutes-lumière de circonférence déployée à quatorze minutes--lumière de l'Étoile de Yeltsin. Leurs capteurs de conception manticorienne avaient une portée bien supérieure mais leur présence n'était qu'un leurre.
D'après de nombreux rapports des Renseignements, les Havriens n'avaient pas encore compris que Manticore avait enfin trouvé un moyen d'utiliser des capteurs tactiques éloignés pour transmettre des signaux supraluminiques. Leur portée demeurait limitée à moins de douze heures-lumière, mais les générateurs spécialisés embarqués sur les dernières plates-formes de détection manticoriennes parvenaient à produire des impulsions gravitationnelles directionnelles. Et puisque les ondes gravitationnelles étaient plus rapides que la lumière, leur vitesse de transmission dans la limite des douze heures-lumière l'était aussi.
La flotte graysonienne en avait connaissance car Lady Harrington les avait utilisés comme dernier atout dans sa défense héroïque de leur monde, mais Manticore et ses alliés s'étaient donné beaucoup de mal pour empêcher les Havriens de soupçonner leur existence. Ce qui expliquait en grande partie le déploiement actuel des forces graysoniennes.
En dispersant autant leurs navires, ils étaient quasiment sûrs de ne pouvoir intercepter aucun intrus arrivant avec plus d'un ou deux bâtiments, mais leur but n'était pas l'interception. Ils servaient à cacher les escadres de combat manticoriennes. Un capitaine havrien pointant son nez à Yeltsin verrait leur faible écran bien avant d'apercevoir un bâtiment de ligne manticorien et conclurait forcément que les Graysoniens l'avaient détecté et signalé à leurs alliés. II maudirait sans doute le hasard qui avait placé une escadre de la FRI0/1, ou deux — de façon fortuite, sans doute dans le cadre d'exercices de routine — dans une position où elles pouvaient générer un vecteur d'interception suite à l'avertissement des Graysoniens.
Brentworth eut un sourire mauvais à cette idée. Les plates-formes de capteurs détecteraient toute approche en espace normal à plus de trente heures-lumière et enverraient des données complètes au central opérationnel par impulsion. Munis de ces informations, l'amiral Matthews et l'amiral d'Oreille (le commandant manticorien) placeraient leurs forces de façon à croiser les intrus au moment et à l'endroit de leur choix... et avec le nombre d'unités nécessaire,
Bien sûr, les Havriens s'enfuiraient sans doute en apercevant des bâtiments de ligne et, aussi loin de Yeltsin, ils pourraient retourner directement en hyperespace — en admettant que leur vitesse soit inférieure à 0,3 c. Toutefois, s'ils allaient plus vite, il leur faudrait décélérer afin d'atteindre une vitesse de translation raisonnable. Dans ces circonstances, ils auraient sans doute quelques problèmes avant de pouvoir repartir en hyperespace. Quel dommage, n'est-ce pas ?
Un simple capitaine de vaisseau n'était pas censé connaître les intentions de ses commandants suprêmes, mais Brentworth avait des relations rares pour un capitaine. Il savait que Matthews et d'Orville assembleraient délibérément une force assez imposante pour ne laisser d'autre choix aux Havriens que de s'enfuir... mais il savait également que, si leur vecteur d'approche empêchait toute fuite, les amiraux de l'Alliance comptaient annihiler les intrus.
Et c'était pourquoi, après le meurtre du convoi MG-19, le capitaine de vaisseau Mark Brentworth priait chaque nuit le Seigneur de leur envoyer ces salauds à une vélocité de base trop élevée pour qu'ils puissent s'éclipser avant l'arrivée des supercuirassés.
... de combat ! Postes de combat ! Gagnez tous vos postes de combat ! Ceci n'est pas un exercice ! Je répète, ce n'est pas un exercice !
La voix rauque enregistrée et l'alarme stridente emplissaient le HMS Chevalier stellaire tandis que les membres de l'équipage se précipitaient à leur poste. Le capitaine de vaisseau Seamus O’donnell fit un pas de côté pour éviter un servant de missile au moment où la femme s'engouffrait dans un tube d'accès, puis il bondit dans l'ascenseur et appuya sur un bouton. Il scellait encore sa combinaison lorsque les portes s'ouvrirent sur la passerelle. Son second leva les yeux et s'extirpa du fauteuil de commandement avec un soulagement évident.
O’donnell s'y laissa tomber alors que le capitaine de frégate Rogers l'abandonnait à l'instant. Il posa son casque à tâtons car il absorbait déjà du regard l'information déversée par ses simulateurs tactiques. Sa bouche se pinça.
Le Chevalier stellaire était le navire de proue de la plus puissante classe de croiseurs lourds manticoriens. Il jaugeait trois cent mille tonnes et pouvait affronter n'importe quelle unité en dessous du croiseur de combat. Dans certaines conditions, il pourrait même envisager de faire face à un croiseur de combat avec une chance de victoire. Ça s'était déjà fait, après tout. Une fois.
Mais la force en approche aujourd'hui le dépassait.
« Identification ? demanda-t-il brusquement à son officier tactique.
— Aucune pour l'instant, monsieur, mais l'analyse préliminaire des signatures indique des bâtiments havriens. » L'officier tactique répondit d'une voix anxieuse et O’donnell accueillit l'information par un grognement.
« Com, une réponse à nos sommations ?
— Non, monsieur.
O’donnell grogna de nouveau et son esprit se mit à fonctionner à toute vitesse. Le système de Poicters ne revêtait pas une importance cruciale en termes de stratégie militaire. La construction d'une puissante base à Talbot avait réduit les unités qui y étaient affectées à surveiller les flancs de la force d'intervention stationnée à la base, mais Poicters demeurait un système habité dont la population totale atteignait presque le milliard d'âmes, et le Royaume s'était engagé à les défendre. C'est pourquoi le Chevalier stellaire et les autres navires de son escadre se trouvaient là, mais pour le moment il était isolé.
« Identification formelle par le CO, monsieur, annonça soudain l'officier tactique. Ce sont bien des Havriens. Classe Sultan.
— Merde », fit tout bas O’donnell. Il tapota quelques instants sur le bras de son fauteuil de commandement, puis se tourna vers l'officier tactique. « Vecteur de l'ennemi ?
— Ils sont presque sur notre réciproque, monsieur : un-sept-trois par zéro-un-huit par rapport à nous. Vélocité de base : zéro virgule zéro quarante-trois e, accélération quatre cent soixante-dix g. Distance une virgule trois cent huit minutes-lumière. Ils sont sortis d'hyper il y a moins de deux minutes, monsieur. Nous ne pouvions pas deviner qu'ils arrivaient. »
O’donnell hocha la tête, maudissant en silence le hasard qui l'avait mis dans cette position. Mais était-ce bien le hasard ? L'escadre maintenait le même programme de patrouille depuis des mois. Les Havriens avaient-ils envoyé un éclaireur pour analyser leurs mouvements ? Il espérait que non car, si c'était le cas, il se trouvait face à une interception délibérée, et le Chevalier stellaire ne pourrait jamais vaincre quatre croiseurs de combat.
Il alluma des curseurs de manœuvre sur son visuel et chercha une issue. Son vaisseau se dirigeait droit vers l'ennemi à une vitesse d'approche supérieure à trente-trois mille km/s, ce qui le mettrait à portée effective de missiles à près de dix-neuf millions de kilomètres. Soit dans moins de deux minutes et demie, à moins qu'il ne trouve un moyen de l'éviter. Mais les ordinateurs lui annoncèrent ce qu'il savait déjà : il n'existait aucun moyen. Il possédait un avantage à l'accélération d'à peine cinquante g : même s'il faisait demi-tour maintenant, il lui faudrait plus de dix-sept heures pour commencer à s'éloigner d'eux. Et même en décélérant au maximum, il dépasserait leur position actuelle dans moins de treize minutes. S'ils étaient là pour attaquer, leurs bordées détruiraient son vaisseau avant qu'il ait eu le temps de rien tenter.
« Timonier, faites-nous rouler et amenez-nous à zéro-neuf-zéro par zéro-neuf-zéro à accélération maximale.
— À vos ordres, monsieur. Direction zéro-neuf-zéro par zéro-neuf-zéro à cinq cent vingt-trois gravités », répondit l'homme. O'Donnell observa son visuel, attendant la réaction des Havriens comme le Chevalier stellaire roulait sur le flanc pour leur présenter le ventre impénétrable de sa bande gravi- tique tout en s'éloignant à tribord. C'était une manœuvre claire, destinée à éviter l'affrontement, et elle réussirait... à moins que l'ennemi ne choisisse de diviser sa formation et de partir à sa poursuite.
« Com, envoyez un rapport au commodore Weaver, fit O'Donnell, les yeux rivés sur son visuel. Informez-le que nous avons formellement identifié quatre croiseurs de combat havriens de classe Sultan en violation de l'espace de Poicters. Incluez notre position, une analyse tactique et les vecteurs actuels. Demandez des renforts et spécifiez que je m'efforce d'éviter l'affrontement.
— À vos ordres, monsieur. »
O'Donnell hocha la tête d'un air absent, toujours hypnotisé par son visuel, puis ses mains se tordirent. Les points lumineux représentant les navires hostiles modifiaient leurs vecteurs – pas simplement par rapport au Chevalier stellaire mais aussi les uns par rapport aux autres. Ils changeaient de trajectoire pour l'intercepter et séparaient leur formation pour l'approcher d'angles si différents qu'il ne pourrait jamais leur opposer à tous ses bandes gravitiques.
« Modifiez le message, com, dit-il calmement. Informez le commodore Weaver que je ne pense pas être capable d'éviter l'affrontement. Dites-lui que nous ferons de notre mieux. »
Le contre-amiral Édouard Pierre se cala dans son fauteuil de commandement avec un sourire carnassier tandis que ses quatre bâtiments se dirigeaient vers l'hyperlimite du système de Talbot. Depuis des années, on lui rebattait les oreilles de la valeur des Manticoriens : tout le monde parlait de leur tradition de victoire, de l'intensité de leur entraînement, de la qualité de leurs tactiques, du talent de leurs analystes, et cela avait le don de l'irriter. Lui n'avait jamais vu leurs cimetières et, s'ils étaient si doués, pourquoi était-ce la République populaire et non le Royaume qui absorbait tous les systèmes stellaires intéressants ? Et pourquoi avaient-ils si peur d'appuyer eux-mêmes sur la gâchette si leur supériorité était si marquée ?
Édouard Pierre n'était pas comme la majorité des officiers généraux de la Flotte populaire, et il s'enorgueillissait de cette différence en même temps qu'il la haïssait. L'influence politique de son père expliquait en partie son ascension rapide, mais le combat que Robert Pierre avait mené, jeune homme, pour s'élever socialement l'avait imprégné d'un mépris profond pour « son « gouvernement — mépris dont son fils avait hérité tout en récoltant les bénéfices du pouvoir paternel. Pour cette raison (entre autres), l'amiral Pierre appartenait à la faction belliciste de la flotte.
Un mur invisible divisait la Flotte populaire si l'on voulait dépasser le grade de contre-amiral, il fallait être né législaturiste. Rien que pour ça, Pierre aurait haï la plupart de ses supérieurs — non qu'il n'ait pas trouvé d'autres raisons de le faire. Les amiraux législaturistes, protégés de toute concurrence par le mur de leurs privilèges, étaient devenus gras et paresseux. Ils l'avaient trop belle depuis trop longtemps et s'étaient ramollis jusqu'à craindre de risquer leur pouvoir, leur fortune et leur confort contre la menace d'un royaume mono-système à deux crédits comme Manticore. Pierre les méprisait pour cela, et il avait été ravi d'être désigné pour cette mission qui lui offrait l'occasion de prouver que leurs craintes étaient sans fondement.
Il vérifia une nouvelle fois son chrono, intérieurement satisfait. Ses vaisseaux arrivaient parfaitement dans les temps et, malgré leur réputation surfaite, les Manticoriens étaient aussi stupides qu’une proie bourrée le jour du versement de l'AMV. Pierre ignorait les détails — il n'était pas assez gradé pour qu'on le mette au courant, pensa-t-il amèrement — mais il savait que la Flotte populaire glissait discrètement des vaisseaux éclaireurs sur trajectoire balistique dans les systèmes-frontières de l'Alliance depuis plus de deux ans. Elle déterminait ainsi les mouvements des patrouilles ennemies, et ces imbéciles de Manticoriens n'avaient même pas eu l'air d'envisager cette possibilité. Sinon, leurs patrouilles n'auraient pas adopté des horaires fixes qui les mettaient à la merci de l'attaque que Pierre lançait aujourd'hui. Des deux attaques, même, car le commodore Yuranovich et l'autre moitié de l'escadre devaient être en train de s'offrir un croiseur manticorien de leur côté.
Et c'était exactement ce que Pierre comptait faire dans les... — il consulta encore son chronomètre — deux prochaines heures et demie.
Le capitaine de frégate Grégory, commandant du croiseur léger HMS Athéna, se tenait auprès de son officier tactique et secoua la tête en contemplant l'image qu'affichait le visuel. Le cuirassé Bellerophon arrivait rapidement par l'arrière, dépassant le croiseur de Grégory qui progressait lentement dans son long programme de patrouille.
Grégory savait que le Bellerophon devait repartir vers le système mère mais ignorait qu'il s'en allait ce jour-là, et son apparition impressionnante avait pour le moins brisé la monotonie de la patrouille.
Le monstre de six mégatonnes et demie approchait toujours et le croiseur léger semblait minuscule en comparaison, tandis que le cuirassé passait à cinq mille kilomètres par bâbord arrière de l'Athéna. À cette distance, même un navire de cette taille n'était rien de plus qu'un grain de lumière à l'œil nu, mais le visuel le montrait dans toute sa splendeur, et Grégory secoua de nouveau la tête en le regardant passer son bâtiment. Le rapport de masse entre les deux navires s'élevait à soixante pour un; quant à la différence entre leurs bordées, elle était difficilement concevable. Le capitaine de frégate n'aurait certes pas échangé son magnifique vaisseau, si souple, contre une douzaine de cuirassés lourdauds, pourtant il se sentait rassuré de voir une telle puissance de feu – et de la savoir dans son camp.
Le Bellerophon dépassa l'Athéna, progressant avec un avantage de vélocité de douze mille km/s vers l'hyperlimite. Grégory sourit et fit signe à son officier de com d'allumer brièvement les feux de l'Athéna, forme de salut visuel à faible distance que les vaisseaux avaient rarement l'occasion d'échanger en espace profond. Le Bellerophon répondit de la même façon puis disparut du visuel, avançant sous une accélération stable de trois cent cinquante g. Le capitaine de frégate soupira.
« Eh bien, c'était passionnant, dit-il à son officier tactique. Dommage qu'il n'y ait pas d'autre animation au programme aujourd'hui. »
« Hyperlimite dans trente secondes, amiral Pierre.
— Merci. » Pierre hocha la tête à cette annonce et l'alarme de branle-bas de combat retentit une fois à l'intérieur du croiseur de combat Selim afin d'avertir l'équipage.
« Hypertransit ! je détecte une empreinte hyper non identifiée ! » s'écria l'officier tactique de l'Athéna. Le ton de sa voix révélait sa surprise, mais il était déjà penché sur sa console pour en apprendre davantage.
« Où ça ? demanda brusquement le commandant Gregory.
— Position zéro-zéro-cinq par zéro-un-un. Distance cent quatre-vingts millions de kilomètres. Bon Dieu, pacha ! C'est juste au-dessus du Bellerophon!
« Contact ! Navire ennemi position zéro-cinq-trois par zéro-zéro-six, distance cinq cent soixante-quatorze mille kilomètres !
Pierre sursauta dans son fauteuil de commandement et se tourna brusquement vers l'officier détecteur qui avait effectué ce rapport soudain et imprévu. Ils auraient dû se trouver à onze minutes-lumière de leur cible ! Que racontait cette bonne femme ?
« Contact confirmé ! annonça l'officier tactique du Selim avant d'ajouter : Oh, mon Dieu! Un cuirassé !
L'incrédulité envahit l'esprit de l'amiral. C'était impossible –pas ici ! Mais il se tournait déjà vers son propre visuel et son cœur bondit dans sa poitrine lorsqu'il lut la confirmation d'identification du CO.
« Remettez-nous en hyper !
— Nous ne pouvons opérer de nouvelle translation avant huit minutes, monsieur, fit le commandant du Selim, blême. Les générateurs n'ont pas terminé le cycle de transit.
Pierre le fixa et son esprit se mit à tournoyer comme un aérodyne qui part en vrille. Il mit une éternité à comprendre les paroles du commandant et, pendant ce temps, ses navires approchaient de l'ennemi à plus de quarante mille km/s. L'amiral ravala un sentiment glacé de panique. Ils étaient morts. Ils étaient tous morts, sauf, avec un peu de chance, si l'équipage du cuirassé ressentait la même surprise que lui. Il pouvait tirer tout droit dans le trou béant qui s'ouvrait à l'avant de ses bandes gravitiques s'il parvenait à faire virer ses navires afin qu'ils présentent leur flanc. Les autres ne pouvaient pas prévoir qu'il apparaîtrait sous leur nez. S'ils mettaient assez de temps à réagir, assez de temps pour gagner les postes de combat...
« Bâbord toute ! aboya-t-il. Feu de toutes les batteries à mesure qu'elles arrivent en position ! »
« Bon sang, des Havriens ! » murmura l'officier tactique du Bellerophon. Le Manuel déconseillait les rapports à voix basse, mais le capitaine de corvette Avshari ne se sentait pas disposé à le reprendre. Après tout, le Manuel ne mentionnait pas non plus ce genre de situation hallucinante.
Le capitaine de corvette regarda les témoins verts de sa console virer à l'orange et au rouge en priant pour que le commandant arrive. Ou alors le second. Ou n'importe lequel de ses supérieurs, parce que ceci dépassait ses compétences et il le savait. Il devait s'agir d'un vol sans histoire, une occasion en or pour les subalternes d'ajouter quelques heures de commandement à leurs dossiers, mais il n'était qu'officier de communications, bon Dieu! Et, pour couronner le tout, il avait obtenu des notes désastreuses en tactique à l'Académie ! Qu'était-il censé faire maintenant?
Barrières latérales activées ! Batteries à énergie tribord passées sous contrôle informatique, monsieur ! » lança le jeune lieutenant de vaisseau du poste tactique. Avshari hocha la tête, soulagé : au moins, cela décidait pour lui du sens dans lequel ils allaient tourner.
« Timonier, virez à bâbord toute.
— À vos ordres, monsieur. Barre à bâbord toute. »
Le cuirassé entama sa rotation et de nouvelles alarmes se mirent à hurler.
« Ils nous tirent dessus ! fit l'officier tactique tandis que des lasers et des grasers s'attaquaient aux barrières latérales fraîchement activées du Bellerophon. La plupart n'eurent aucun succès : la barrière les tordit et les dégrada, mais des lumières rouges fleurirent sur les écrans de contrôle d'avarie comme une douzaine d'impacts mineurs creusaient son blindage massif. Cette fois-ci Avshari savait exactement que faire.
— Mademoiselle Wolversham, vous êtes autorisée à répondre aux tirs ! » Un ordre tout droit sorti du Manuel. Et le lieutenant de vaisseau Arlène Wolversham enfonça le bouton.
L'amiral Pierre étouffa un grognement lorsque le cuirassé effectua sa rotation tandis que ses barrières latérales se jouaient avec mépris des bordées havriennes. Il n'avait jamais vu un bâtiment de cette taille manœuvrer de façon si rapide et confiante. Il lui avait fallu à peine dix secondes pour activer ses barrières latérales et virer de bord. Son commandant devait avoir l'instinct et la capacité de réaction d'un félin !
Il distinguait maintenant la signature d'impulsion du navire qui aurait dû être sa proie, à des millions de kilomètres derrière le cuirassé, et il comprit intuitivement ce qui s'était passé. Ses renseignements étaient exacts, mais il était tombé sur un départ imprévu. Un stupide transit de routine que rien ne laissait prévoir. Et il n'y avait plus aucun moyen d'en éviter les conséquences.
« À toutes les unités, roulez ! » ordonna-t-il. Mais, tout en s'égosillant, il savait la manœuvre futile si près des missiles ennemis. Même si ses vaisseaux se cachaient à temps derrière leurs bandes gravitiques et évitaient les armes à énergie du cuirassé, ils reculeraient simplement l'inévitable et forceraient l'ennemi à envoyer des têtes laser.
Puis il comprit qu'ils n'en arriveraient même pas là.
Le HMS Bellerophon ouvrit le feu et des torrents d'énergie qui auraient suffi à détruire une petite lune se déversèrent par les sabords de batterie de sa barrière tribord.
Un quart de seconde plus tard, les divisions 141 et 142 de croiseurs de combat de la Flotte populaire cessèrent d'exister.